Accueil > Monde | Par | 1er juillet 2007

Banque du sud, l’Amérique latine se rebiffe

Annonçant en avril son retrait du FMI et de la Banque mondiale, le président du Vénézuéla, Hugo Chavez enfonce le clou en posant les bases d’une nouvelle forme d’entraide régionale, la Banque du Sud. Rallié par d’autres pays d’Amérique latine, ce projet déjà avancé donnerait une certaine indépendance aux pays du Sud par rapport aux puissances du Nord. Un coup de théâtre à suivre.

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Par Amélie Jeammet

Messieurs du FMI et de la Banque mondiale, nous vous disons ciao ! », lâchait le 20 avril dernier le ministre vénézuélien des Finances en remettant un chèque de 3,3 milliards de dollars pour solde de tout compte au FMI. Dix jours plus tard, Hugo Chavez, le président du Venezuela, annonçait son retrait du FMI, de la BM et de la BID (1). Quelques jours plus tôt, son homologue équatorien avait renvoyé de son pays le représentant de la BM et déclarait, en même temps que la Bolivie et le Nicaragua, ne plus reconnaître l’autorité du CIRDI (2). En Amérique latine, la contestation populaire d’institutions internationales largement dominées par les intérêts du Nord, Etats-Unis en tête, s’étend aux gouvernements. Dès 2001, l’Argentine suspendait le remboursement de sa dette publique extérieure, défiant ouvertement le FMI. Le coup de grâce date de février : les chefs d’Etat argentin et vénézuélien, rapidement rejoints par ceux de la Bolivie, de l’Equateur et du Paraguay, puis du Brésil, annoncent leur intention de rendre opérationnelle une « Banque du Sud » leur permettant de se passer du FMI, de la BM et de la BID.

Conjoncture favorable

Les six membres fondateurs de la Banque du Sud ont su profiter d’une conjoncture économique exceptionnellement favorable. Depuis 2003, les Etats-Unis ont renoué avec la croissance, leur forte consommation impliquant un recours massif aux importations, en particulier chinoises. La Chine est alors devenue un des plus gros consommateurs de combustibles et de matières premières, favorisant une envolée des cours sur les marchés mondiaux. Les pays en développement exportateurs de ces produits engrangent depuis des recettes d’exportations historiquement très élevées. Sur place, ces devises sont changées contre de la monnaie nationale, ce qui provoque des risques d’inflation dus à une augmentation de la quantité de monnaie en circulation. Les banques centrales se livrent alors à des opérations de « stérilisation », dont l’une consiste à émettre des titres (par exemple des bons) auprès du marché intérieur, afin de sortir de la circulation une part de monnaie nationale. Du coup, elles accumulent des réserves de change très supérieures à celles des pays industrialisés. De nombreux gouvernements en ont d’abord profité pour solder leurs comptes auprès du FMI, nonobstant les protestations de ceux qui considèrent ces dettes comme « odieuses », car contractées par des régimes dictatoriaux, donc illégitimes et non remboursables. Les banques centrales placent le reste sur les marchés internationaux des capitaux, en achetant notamment des bons des Trésors américain et européens. Mais la rémunération ainsi perçue est plus faible que celle qu’elles doivent verser pour les titres émis sur leurs marchés intérieurs (plus risqués). Pour financer cet écart d’intérêts, elles s’endettent donc auprès des marchés internationaux ! Situation absurde, alors que ces pays sont dans une position inédite de prêteurs nets par rapport aux pays développés. C’est dans ce contexte qu’a germé l’idée de la Banque du Sud : en août 2004, Chavez a proposé la mise en place d’une institution financière régionale pour « cesser de déposer nos réserves dans les banques du Nord » et disposer de ces ressources pour « nous entraider ».

La proposition de l’Argentine et du Venezuela est loin d’être révolutionnaire, et reprend en gros les statuts de la BM : la Banque du Sud y a une fonction de banque de développement chargée de financer un tissu productif compétitif, et de fonds monétaire de stabilisation pour venir en aide aux pays soumis par exemple à des attaques spéculatives. Il s’agit de développer les marchés des capitaux locaux, l’industrie, les infrastructures, l’énergie et le commerce.

Propositions de l’Équateur

L’Equateur a confronté à cette première version un second texte, plus progressiste, imposant une approche en termes de droits humains et sociaux, et la priorité aux infrastructures publiques et aux petits producteurs. On retrouve là un débat en écho à celui qui traverse la construction européenne. Contrairement aux statuts de la BM, ce texte propose que l’institution y soit également chargée de la mise en application des traités internationaux en matière de droits humains, sociaux, culturels et environnementaux. Pour garantir démocratie et transparence, ses dirigeants et employés sont redevables devant la justice et soumis à l’impôt sur le revenu. Les archives des discussions sont publiques. Enfin, chaque pays possède une voix, et les décisions doivent être prises à l’unanimité, contrairement à la BM où les droits de vote sont proportionnels aux financements, et les décisions prises à 85 %, ce qui donne, de fait, un droit de veto aux Etats-Unis qui possèdent plus de 15 % des voix. Enfin, ce texte prévoit la création d’une unité de compte, approfondissant ainsi l’expérience de l’Argentine et du Brésil qui commercent déjà dans leurs monnaies nationales.

Au final, les statuts qui semblent avoir été retenus (3) restent orthodoxes, bien qu’intégrant des éléments progressistes. Les fonctions de la Banque du Sud seraient réduites à celles d’une banque traditionnelle (financement des secteurs clés des économies pour améliorer la compétitivité et le développement scientifique et technologique, et instrument de placement et de gestion de l’épargne intrarégionale). L’enjeu est notamment crucial pour les industries d’hydrocarbures que les gouvernements tentent d’arracher aux mains des multinationales américaines et européennes. Depuis 2005 par exemple, l’entreprise nationale vénézuelienne PDVSA possède 51 % des champs pétrolifères du pays mais se trouve, faute de financements, dans l’incapacité technique de raffiner le pétrole ultra-lourd de la région de l’Orénoque, qui pourrait bien être, selon des expertises en cours, la plus grande réserve mondiale d’hydrocarbures. Dans la même logique, un programme de développement industriel de la compagnie de gaz bolivienne nationalisée par Morales pourrait être examiné. La proposition équatorienne d’avancer vers la création d’une unité de compte semble également reprise, ainsi que les principes démocratiques de « un pays = une voix » et de l’unanimité. Le projet retenu serait donc loin d’être le plus progressiste, mais aurait au moins le mérite de donner aux pays participants une indépendance salutaire par rapport au Nord, et de montrer que des pays de puissances économiques et financières inégales peuvent coopérer dans l’intérêt de tous et de chacun.

L’expérience fera-t-elle tache d’huile ? En Amérique latine, le Chili semble intéressé à rejoindre le projet, et l’idée figure dans la déclaration du Forum des peuples qui s’est tenu mi-juin à Sikasso, au Mali (4). Les dirigeants africains se contentent pour l’instant d’observer, voire de railler, mais l’expérience latino-américaine démontre que la pression populaire peut jouer un rôle déterminant. Affaire à suivre, donc. A.J.

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