Accueil > Société | Par Emmanuel Haddad | 12 septembre 2012

Barcelone, modèle de gentrification

À Barcelone, le quartier
ouvrier de Poblenou fait
l’objet depuis 2000 d’un
programme de réhabilitation
nommé 22@. Hôtels
de luxe, entreprises innovantes,
etc. Si le dispositif
séduit à l’international –
180 délégations étrangères
sont déjà venues visiter le
quartier – les primo-habitants
sont contraints de
vider les lieux. Reportage.

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« Ici, tout le monde a été
expulsé, et le pire c’est
qu’on ne peut rien faire car
c’était légal. Une escroquerie
légale !
 » Assis sur un banc
à deux pas du nouveau parc
modelé par Jean Nouvel à
Poblenou, quartier Est de
Barcelone, sur un large trottoir
qui mène vers des immeubles
flambant neufs, Pedro est
presque dans son ancien jardin :
« Tu vois ce trottoir, eh bien ma
maison s’y dressait avant d’être
détruite. J’étais propriétaire et
aujourd’hui, je dois rembourser
une hypothèque sur vingt ans
pour l’appartement où l’on m’a
envoyé vivre. Ils m’ont payé le
m² au prix du cadastre et l’ont
revendu au prix du marché,
soit dix fois plus. Alors tu
vois, les seuls bénéficiaires
du 22@, ce sont les sociétés
immobilières !
 » Cet ancien
chauffeur de bus et surveillant
de musée, aujourd’hui retraité,
fait partie des nombreux
habitants de Poblenou expulsés
au début des années 2000, avec
une indemnisation bénigne,
pour permettre d’accueillir
un nouveau paysage urbain
composé d’hôtels de luxe, de
nouveaux logements durables,
d’entreprises innovantes et
d’équipements publics, réunis
sous le sceau 22@.

« Substitution sociale »

Lancé en 2000, et aujourd’hui
à mi-parcours, ce projet de
réhabilitation urbaine ambitionne
de créer 130 000 postes de
travail, d’ériger 4 000 logements
de protection officielle (HLM
espagnols), 145 000 m² de
nouveaux équipements publics
et 114 000 m² de zones
vertes. 180 millions d’euros
ont été débloqués et l’ancienne
qualification urbanistique
22a, qui permettait un usage
exclusivement industriel
du sol, est devenue 22@ :
l’industrie jugée « obsolète  » est
remplacée par des « activités
productives non polluantes et
non encombrantes, issues des
secteurs les plus innovateurs
et générateurs de talent
 », lit-on
sur le site de la société 22@.
Dans son bureau, situé en
face d’un nouveau centre
commercial, encastré dans le
nouveau coeur économique
du 22@, Josep Miquel Piqué,
directeur du consortium
public-privé 22@, revient sur
la philosophie du «  projet de
rénovation urbaine le plus
important d’Europe
 » : « Les
villes sont devenues des
plateformes globales pour
des activités globales et des
citoyens globaux. Le monde
local est terminé.
 » Dans ce
nouveau scénario mondialisé,
Barcelone a avancé ses pions
avant les autres : «  La semaine
prochaine, la ville de New York
viendra pour s’inspirer du 22@
et Rio a déjà repris notre modèle
avec son Puerto Maravilla.
Les quartiers d’innovations,
avec leurs clusters capables
d’attirer les creative class,
sont à l’agenda et Barcelone
est à la pointe
 », se félicite-t-il,
sans omettre de mentionner la
visée holistique du 22@, qui
tient à créer des ascenseurs
sociaux dans le quartier. 4 500
entreprises nouvelles se sont installées dans le quartier
depuis 2000, tandis que le plan
d’aménagement a amélioré le
système d’air conditionné, de
collecte de déchets, le réseau de
câbles de fibre optique et celui
de transports publics, utilisant
les nouvelles technologies
durables au service des
équipements urbains.
Reste une question en suspens,
qui peut encore vivre à
Poblenou ? « La hausse du coût
de la vie et la perte des emplois
dans l’industrie traditionnelle et
le secteur des services, causés
par le renouvellement urbain,
a forcé des résidents à quitter
le quartier. En même temps,
de riches nouveaux arrivants
ont emménagé, ce qui a été
perçu par les locaux comme
une volonté de "substitution
sociale"
 », explique Blaž Križnik,
chercheur en architecture,
auteur d’une thèse sur Poblenou.
«  De nombreux voisins de
Pedro ont dû déménager en
banlieue
 », explique le natif de
Calanda, en s’énervant contre
le chauffeur d’une Audi qui
manque de l’écraser au passage
piéton qui le mène vers son
nouveau « chez lui ».

Baricades et mobilisation citoyenne

Au sein de ce « monde local
terminé
 » évoqué par Josep
Maria Piqué, un réseau inédit
d’acteurs s’est dressé pour
s’opposer à la transformation de
Poblenou, qui s’est décidée sans
eux. Alors que Pedro bloquait sa
rue, la rue Bac de Roda, contre
l’arrivée des démolisseurs, la
Coordination anti-22@ s’est
jointe à l’Association des voisins
de Poblenou, à la Plateforme
contre la spéculation et à de
nombreux artistes et urbanistes
installés dans le quartier pour
dénoncer les expulsions des
propriétaires et des travailleurs
du quartier, notamment ceux
des ateliers situés dans l’usine
de Can Ricart, la plus vieille de
Barcelone. À l’époque, Joan
Marca a tout vu depuis son
balcon : « Le conflit a commencé
parce que 250 travailleurs
restaient sur le carreau. Ils
ont commencé à faire des
barricades, mais ont fini par
être expulsés. Le patron d’une
des entreprises, Iracheta, à la
tête de 35 travailleurs, a écrit
au ministre de l’Industrie de l’époque pour recevoir une
subvention lui permettant de
financer le déplacement des
machines. En vain. L’entreprise
a fini par fermer et un an plus
tard, le patron est mort d’un
cancer… Et de contrariété.
 »
Sur les 35 PME installées
dans l’enceinte industrielle,
dix-sept ont dû s’installer hors
du quartier, souvent au-delà
de Barcelone, treize ont fermé
et seules quatre ont pu rester
dans le quartier.

« Ils voulaient tout jeter  »

Jacobo Sucari ne partage pas
l’enthousiasme de Josep Maria
Piqué sur le succès de 22@,
mais l’auteur du documentaire
La Ciutat Transformada (La ville
transformée
, documentaire sur
la transformation de Poblenou),
reconnaît une chose : « Dans
les années 1980, Poblenou,
c’était du Dickens ! Il y avait une
attente sociale. Mais lorsque le
plan de réhabilitation débute,
nous sommes en 2000, en
pleine bulle immobilière. Alors
à l’inverse des projets publics
réalisés avant les J.O de 1992,
c’est le capital privé qui dirige,
sans aucun intérêt pour le patrimoine
industriel. Ils voulaient
tout jeter et basta !
 »

Gentrification inachevée

Sauf que la crise est passée
par là : « Avec l’explosion de la
bulle immobilière, les moyens
ont changé et le discours aussi.
Tout à coup, la mairie assume
toutes les revendications de
préservation du patrimoine et
créer même un réseau d’usines
créatives pour héberger les
artistes, après en avoir expulsé
beaucoup. C’est presque
comique. Aujourd’hui, tout a
un air d’inachevé, même la
gentrification est inachevée.
 »
Dix ans après le lancement
du projet, les auteurs du livre
Torres més altes han caigut :
el model 22@ al descobert

(Les tours les plus hautes
sont tombées : le modèle 22@
à découvert
) font un bilan en
demi-teinte. Certes, 31 068
nouveaux postes de travail ont
été créés (17 % de l’objectif
initial), « mais ils ont expulsé
8 555 travailleurs des ateliers et
moyennes entreprises à qui ils
n’ont pas renouvelé la licence
 »,
expliquent l’Association
des jeunes de Poblenou
et l’association de gauche
indépendantiste catalane
Endavant. Par ailleurs, seuls
6,7 % des 8 556 logements
construits ces deux dernières
années sont sous le régime
de protection officielle, tandis
qu’en guise de protection du
patrimoine industriel, beaucoup
d’anciennes usines ont été
reconverties en lofts.

Le privé plus rapide que le public

La crise va-t-elle conduire
à repenser le modèle de
développement urbain ? Peu
de chances, selon Blaž Križnik,
pour qui la transformation
de Poblenou s’inscrit dans
« l’approche dominante de
développement urbain actuel,
où les risques financiers sont
pris par le secteur public
alors que les bénéfices
restent dans les mains des
partenaires privés. Tandis que
le développement privé évolue
rapidement, le renouvellement
de l’héritage industriel et la
construction de nouveaux
équipements sociaux risquent
donc de traîner d’avantage.
 »

Quand les riches squattent les pauvres

Les grandes villes occidentales se redessinent sur le même
modèle : celui de la réhabilitation des quartiers populaires.
Un doux euphémisme qui édulcore la main basse des
classes aisées sur les quartiers pauvres, où les usines
cèdent la place aux lofts luxueux, les vieux bistrots aux
boutiques de fringues, et les paquets de pâtes aux flacons
d’huile de truffe en spray. À Barcelone, Berlin ou
Boston, réhabilitation des quartiers populaires rime
davantage avec gentrification qu’avec mixité sociale, la
hausse du niveau de vie contraignant le plus souvent les
habitants à déménager.

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