Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er décembre 2007

Belgique, le divorce vu de gauche

Que reste-t-il de la belgitude ? Dans un contexte de crise politique et institutionnelle, communautés wallone et flamande sont au bord du divorce. Verra-t-on naître une confédération ? Retour sur une fracture linguistique, points de vue d’organisations de la gauche belge.

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Depuis les élections législatives du 10 juin dernier, la Belgique est sans gouvernement. Le chrétien-démocrate flamand, Yves Leterme, vainqueur des élections, ne réussit pas à former le gouvernement de centre-droit à partir des partis hétéroclites flamands et wallons à sa disposition... Nul ne veut la séparation, mais peu défendent ardemment l’unité belge, sérieusement mise à mal par une coupure très présente déjà entre les deux communautés linguistiques, la flamande et la francophone : coupure nourrie d’une histoire, mais aussi d’un divorce économique (la Wallonie connaît la récession économique) et politique (déjà, un système double de partis est en place, ce qui ne facilite guère la prise en compte de l’intérêt national). Les extrémistes flamands espèrent voir disparaître un royaume « artificiel » et se focalisent dans l’immédiat sur le statut de la communauté bruxelloise et de ses votants francophones. Quant aux défenseurs d’un Etat commun, même lucides sur la nécessité de nouvelles évolutions institutionnelles, beaucoup réagissent d’abord sur le mode de l’indignation aux revendications nationalistes flamandes et par un blocage pur et simple qui revient à ne pas entamer le débat institutionnel nécessaire. Enfin, la royauté belge y joue aussi son avenir : une crise à la fois historique, identitaire, institutionnelle, politique et sociale.

Wallonie rouge

Quelle est la profondeur des revendications tendant vers une séparation accrue ? Par qui est-elle portée ? Pour le trotskiste belge François Vercammen, membre du bureau exécutif de la 4e Internationale, il existe un mouvement flamand classique et un mouvement wallon plus récent qui sont essentiellement des mouvements populaires, fécondés par des préoccupations culturelles, socio-économiques, socio-culturelles. Cependant, « le nouveau mouvement flamand, celui qui pèse de tout son poids aujourd’hui sur les institutions de l’Etat, est un mouvement typiquement bourgeois. Il est le résultat de l’envolée économique de la Flandre depuis les années 1960, de la formation d’une riche couche d’industriels, d’entrepreneurs, de banquiers, de professions libérales. Ces couches sociales veulent fédéraliser l’Etat pour renforcer leur pouvoir en tant que (partie de la) classe dominante ». De fait, selon une analyse partagée à gauche de la gauche en Belgique, une scission du pays servirait la bourgeoisie flamande souhaitant se débarrasser de la « Wallonie rouge » désindustrialisée.

La critique porte en outre de façon récurrente sur le jeu des partis se partageant le gâteau des places institutionnelles. « La population belge est résolument tenue à l’écart de la discussion, qui se déroule entièrement dans le cadre des institutions en crise », proteste l’Initiative communiste ouvrière belge (ICO) dans un texte intitulé « Comment sortir de la crise belge ? Un point de vue communiste » (1). ICO analyse : « Il faut garder en mémoire que le vote obligatoire tend, en Belgique, à masquer le désintérêt et le dégoût pour la classe politique. Il escamote la crise institutionnelle en conférant une légitimité factice aux politiciens élus, qui disposent des suffrages à leur guise de façon plus ostensible encore que dans d’autres pays. Il suffit de voir leur refus unanime d’un référendum sur l’avenir de la Belgique... » Le mouvement réclame notamment un référendum afin de ne pas laisser les partis gérer seuls la crise en cours et le partage des postes qu’entraînerait à leur profit une nouvelle juxtaposition de structures institutionnelles de type confédéral. ICO réclame par ailleurs l’abolition d’une monarchie qui tire actuellement profit de la crise pour se relégitimer et faire oublier divers scandales financiers ; et en appelle à l’unité de la classe ouvrière, en dépit de la faiblesse de luttes sociales sur le terrain.

Du côté de la LCR belge, le constat se veut nuancé. Pour David Dessers (très impliqué dans la dynamique altermondialiste et les forums sociaux), il faut se méfier de la vision simpliste de deux camps calqués sur la division entre classes sociales. Il note en effet un conflit au sein de la classe dominante à propos de l’intérêt d’une scission : il y a bien, surtout en Flandre, « une fraction de plus en plus forte qui souhaite que le démantèlement partiel de l’Etat belge lui permette de jeter aux orties toute une série de compromis sociaux caractéristiques de la « vieille Belgique ». Lorsque les partis flamands présents à la table de négociation proposent aujourd’hui de scinder le marché du travail, il va de soi que leur intention explicite est de démanteler les statuts du travail ainsi que les allocations sociales, tâche qui leur semble plus facile à réaliser dans le cadre socio-économique flamand que dans le cadre belge ». Mais il faut distinguer par ailleurs « une fraction belgiciste, unitariste, derrière la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) et le Palais royal, notamment », dont l’existence est due au fait que, à l’exportation par exemple, l’outil étatique belge fédéral reste considéré comme un atout par une partie de la bourgeoisie économique belge.

Le Parti communiste belge de Wallonie et Bruxelles, lui, se déclare confiant dans la résolution finale de la crise actuelle par les négociateurs politiques, envisageant la réussite d’un remodelage institutionnel probable mixant davantage le fédéralisme existant avec des éléments supplémentaires de confédéralisme (2). Et, comme les autres forces progressistes, il insiste sur l’enjeu économique et social et les risques de démantèlement de l’Etat social à la faveur d’une telle réforme. Dans un communiqué officiel daté du 18 octobre, le PCB réaffirme ainsi son attachement « à un fédéralisme démocratique, luttant pour des réformes de structures progressistes ». Et appelle ses

militants et sympathisants à se ranger derrière la pétition « Sauvons la solidarité... » initiée par la Fédération générale des travailleurs belges (FGTB). Pour le PCB, « n’en déplaise aux principaux responsables politiques francophones, unis dans un front interclassiste fragile et sans substance, tantôt refermés sur le « non » à tout, tantôt cédant à la surenchère démagogique, nous répétons que la gauche doit en revenir à ses fondamentaux, donner un contenu à de nouvelles et nécessaires avancées sociales, démocratiques et écologiques ».

Disjonctions

De fait, c’est autour de la pétition « Sauvons la solidarité » de la FGTB (3) que se rassemblent actuellement les militants de gauche. Certes, la FGTB a elle-même souffert de la division croissante du pays, par exemple lors de la séparation de sa fédération de la métallurgie sur une base linguistique, entraînant un gonflement de la bureaucratie, disjonction des luttes, voire des positions ponctuellement contradictoires. Mais le syndicalisme reste la base de rassemblement la plus cohérente pour la gauche éclatée linguistiquement dans le contexte actuel : il s’agit de repolitiser le débat, indépendamment de réajustages institutionnels envisagés (faisant moins débat, ou étant sources de dissentiments), et de se recentrer sur les enjeux sociaux immédiats, autour des régimes de l’Etat-providence. K.G

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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