Accueil > Société | Par Charlotte Noblet | 12 septembre 2012

Berlin, la fin d’une exception

Aujourd’hui, Berlin n’est
plus seulement le fief des
artistes. La capitale de
l’Allemagne réunifiée attire
également les investisseurs
immobiliers du monde
entier. Les squats cèdent
la place aux lofts et les
quartiers de la ville sont en
pleine redéfinition. Mais à
quel prix ?

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« Nous nous attendons
à être chassés du
Tacheles d’un instant
à l’autre.
 » Martin Reiter est le
porte-parole des occupants
du célèbre squat artistique de
Berlin. Selon lui, une soixantaine
d’artistes occupe encore
l’imposante bâtisse de cinq
étages, plantée au milieu de
Berlin. Des manifestations de
solidarité « I support Tacheles » [1]
se font entendre du monde
entier contre la fermeture de ce
haut-lieu de la scène artistique,
mais le compte à rebours est
déclenché.
Le bâtiment et les 25 000 m²
de terrain qui l’entourent ont été
rachetés en 1998 par un fonds
d’investissement immobilier,
aujourd’hui en redressement
judiciaire. Les créanciers ont
réclamé la vente judiciaire de
l’ensemble et orchestrent le
départ des artistes qui font la
renommée du lieu depuis 1990.
Les derniers occupants ont
symboliquement remis la
clé du Tacheles au Maire de
Berlin fin juin. « La classe
politique ne devrait pas
fermer les yeux et laisser les
investisseurs s’emparer ainsi
de la ville. Le Tacheles n’est
malheureusement pas un cas
particulier : si personne ne
s’organise, Berlin va perdre son
âme
 », commente Hüseyin Arda.
Cet artiste d’origine turque
travaille le métal depuis vingt
ans dans la cour du Tacheles.
«  Je ne partirai pas pour tout l’or
du monde,
ajoute le sculpteur,
conscient d’être idéaliste. Le
Tacheles est une référence
internationale pour les artistes,
je refuse de voir disparaître tout
ça au nom du profit
. »

La fin de la dolce vita berlinoise ?

« Berlin reste la grande ville
allemande où les loyers
sont les plus abordables
 »,
déclare Ingeborg Junge-
Reyer. La social-démocrate
(SPD) fut sénatrice pour le
développement urbain de
Berlin de 2004 à 2011. Elle
se veut rassurante : « Avec
une moyenne de 5,21 euros
du m2, les loyers berlinois
sont loin d’être élevés si
on les compare à ceux des
autres capitales.
 »
L’augmentation moyenne des
loyers de 7,9 % en 2010-
2011 fait cependant froncer
le sourcil à plus d’un Berlinois.
Les manifestations contre «  la
répression sociale, la privatisation
de l’immobilier et la
course au profit
 » se multiplient
dans les rues de Berlin, où
85 % des habitants sont locataires.
La question du logement
inquiète. Ainsi, depuis juin, les
habitants du quartier turc de
Kreuzberg appellent à protester
contre l’embourgeoisement
du centre-ville. L’initiative n’a
rien d’épidermique. Depuis
l’hiver 2010, les protestataires
les moins frileux s’adonnent
à la version berlinoise du collectif
parisien « Jeudi noir » et vont danser nus comme des
vers sur des beats électro lors
des visites d’appartements [2].

Des petits loyers trop disputés

Dans les services chargés
de l’urbanisme de Berlin, on
refuse de parler de problème de
logement : la ville compte environ
95 000 logements vides. Le son
de cloche est tout autre dans
les bureaux d’une importante
association de locataires
berlinois [3] : « Le problème n’est
pas l’offre de logements en ellemême
mais plutôt la catégorie
d’appartements proposés. Les
investisseurs privés ne cessent
de construire de nouveaux
logements pour familles aisées.
Par contre, dans la catégorie
des appartements pour "single",
la concurrence est vraiment de
plus en plus rude.
 »

Connaisseur de l’immobilier
berlinois, Joachim Oellerich
décrit, un brin soucieux, la
bataille que se livrent étudiants,
retraités, membres de familles
recomposées et personnes à
faibles revenus dans le segment
des loyers bon marché : « Berlin
vit essentiellement du tourisme
et de l’industrie créative. Que
ce soit dans la gastronomie
ou dans l’art, les revenus ne
sont guère élevés. Beaucoup
cherchent des logements à
faible loyer. Et puis, le tourisme
a aussi des effets secondaires :
de plus en plus de petits
appartements sont retirés du
marché de la location longue
durée car transformés en
locations de vacances.
 »

Les « Hartz IV berlinois »,
chômeurs de longue durée
tributaires des aides sociales,
évoluent également sur ce
marché saturé. MieterEcho,
magazine de l’association des
locataires berlinois, présente
des chiffres éloquents : la
capitale allemande compte
203 700 chômeurs de longue
durée vivants seuls. Leur loyer
est pris en charge à hauteur de
378 euros par mois maximum.
Un peu moins de 225 000 logements sont disponibles
dans cette catégorie de loyers.
L’équation est simple : en
concurrence avec les étudiants,
retraités et autres personnes
à bas revenus, les tributaires
d’Hartz IV sont nombreux soit à
compléter de leur poche le loyer
assuré par l’aide sociale, soit à
déménager. Selon les services
sociaux de la ville, plus de 1 200
« foyers Hartz IV » ont ainsi été
contraints de déménager pour
un logement moins cher en
2010. Le manque croissant de
logements sociaux accélère le
manège : « Aujourd’hui, on en
compte seulement 160 000,
c’est bien trop peu !
 », s’exclame
Joachim Oellerich.

La pression immobilière
flotte dans l’air berlinois. Les
promoteurs se sont emparés
de la ville. Un peu partout,
les immeubles sont rénovés,
modernisés, et les loyers
rehaussés. Chacun déménage
alors selon les capacités
de son porte-monnaie.

Disparition d’une riche mixité sociale

L’exemple le plus caricatural de
boboïsation « made in Berlin »
reste celui de Prenzlauer Berg.
Ce quartier ouvrier de Berlin-
Est, très délabré lors de la
chute du Mur en 1989, avait
alors attiré étudiants et artistes,
devenus depuis actifs et
solvables, au grand bonheur des
investisseurs qui avaient flairé
l’affaire, rénové les bâtiments et
qui empochent aujourd’hui des
loyers en or. Les poussettes ne
concurrencent d’ailleurs plus
les déambulateurs dans les
cages d’escalier : la plupart des
personnes âgées ont dû quitter
le quartier, leurs modestes
retraites ne suffisant pas à
payer des loyers toujours plus
chers.

Prenzlauer Berg n’est pas le
seul quartier dont les habitants
d’origine ont radicalement
changé ces dernières
décennies. La vague de
gentrification touche également
Friedrichshain, autre ancien
quartier ouvrier de Berlin-Est,
Kreuzberg, ancien quartier turc
de Berlin-Ouest amis aussi
Neukölln, longtemps réputé
pour ses « faits divers ».
James Hobrecht s’en
retournerait dans sa tombe. Fin
xixe, l’urbaniste berlinois s’était
battu pour instaurer un modèle
de mixité sociale à Berlin, avec
des loyers modérés aux rez-de-
chaussée et plus élevés
dans les étages. Aujourd’hui,
la rue qui porte son nom dans
le quartier de Neukölln est en
pleine redéfinition : un coiffeur,
une librairie et plusieurs
cafés ont ouvert leurs portes,
remplaçant en quelques
saisons les brocanteurs et les
bars à gnôles aux rideaux jaunis.
Le quartier se « bonifie » ; les
anciens locataires, subissant
la hausse des loyers, sont
nombreux à quitter les lieux.
Lors d’un changement de
locataires, les propriétaires
profitent de la « branchitude »
du quartier pour rehausser
drastiquement les loyers,
jusqu’à 15 % au-dessus des
prix moyens en cours. Face au
phénomène, la ville de Berlin
a réglementé un peu plus le
marché de l’immobilier : depuis
juin 2011, les loyers peuvent
ainsi être augmentés de 15 %
maximum en quatre ans.
Cependant, rien n’est fait pour
veiller à la mixité sociale si chère
à Hobrecht et cachet reconnu
de Berlin, capitale « pauvre
mais sexy ». Les Berlinois sont
nombreux à refuser que la ville
vende son âme aux spéculateurs
de la planète. Mais les Yuppies
qui se construisent des lofts
démentiels dans des quartiers
encore abordables se font de
moins en moins rares. Ces
derniers préférant monter en
voiture dans leurs appartements
grâce à leurs « car lifts », plutôt
que de croiser leurs voisins
à bas revenus.

Quand les riches squattent les pauvres

Les grandes villes occidentales se redessinent sur le même
modèle : celui de la réhabilitation des quartiers populaires.
Un doux euphémisme qui édulcore la main basse des
classes aisées sur les quartiers pauvres, où les usines
cèdent la place aux lofts luxueux, les vieux bistrots aux
boutiques de fringues, et les paquets de pâtes aux flacons
d’huile de truffe en spray. À Barcelone, Berlin ou
Boston, réhabilitation des quartiers populaires rime
davantage avec gentrification qu’avec mixité sociale, la
hausse du niveau de vie contraignant le plus souvent les
habitants à déménager.

Notes

[1Campagne de soutien pour le
squat Tacheles : http://isupporttacheles.blogspot.de.

[2Wohnungsbesichtigung-Rallyes :
wohnungsbesichtigungsrallye.blogsport.de.

[3Berliner MieterGemeinschaft e.V. :
www.bmgev.de.

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