Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er octobre 2007

Bernard Lahire : « Son livre devrait s’appeler Moi et Bourdieu »

Moins disciple qu’héritier du sociologue, Bernard Lahire est l’auteur du livre Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Réplique.

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Que pensez-vous de la démarche de Nathalie Heinich dans Pourquoi Bourdieu ?

Bernard Lahire. Elle prétend expliquer les « raisons d’un succès », lié notamment à la personne de Bourdieu, son comportement, ses stratégies. C’est un échec. En effet, pour comprendre pourquoi cette pensée a rencontré un tel écho, il faudrait réaliser de vraies enquêtes de « sociologie de la réception » auprès de groupes variés : les sociologues, les historiens, les linguistes, les anthropologues, mais aussi les travailleurs sociaux, les éducateurs, les militants, les enseignants, etc. Au lieu de cela, elle s’appuie sur des anecdotes personnelles. Cette démarche, elle la justifie en affirmant qu’elle a cherché à expliquer pourquoi elle-même a été enchantée, envoûtée, par Bourdieu. C’est de la paresse empirique. Cette méthode qu’elle qualifie de « compréhensive » revient à dire que si je comprends ce qu’un phénomène suscite en moi, alors je comprends l’essentiel de ce phénomène... Nathalie Heinich passe son temps à se raconter. Son livre est, au fond, l’histoire d’une fascination suivie d’un rejet et témoigne d’une ambivalence par rapport à Bourdieu. De cette manière, elle cumule les profits. Premier profit : elle tient visiblement à dire qu’elle a connu un « grand homme » (comme d’autres racontent leur rencontre avec le pape). Deuxième profit : elle clame haut et fort qu’elle s’en est sortie en se distinguant de ceux qui sont restés attachés à sa pensée.

Comment réagissez-vous aux propos violents qu’elle tient à l’encontre des disciples de Bourdieu ?

B.L. Je pourrais être d’accord avec la critique du rapport maître/disciple, si elle n’était pas formulée avec autant de mépris. Certains sociologues sont, en effet, dans une logique de répétition de la pensée de Bourdieu. Ils produisent des connaissances sur le monde social mais très « routinisées » et sont aussi bloqués théoriquement que l’ont été les marxistes qui défendaient un dogme, au lieu de maintenir vivante la pensée de Marx en s’efforçant de la prolonger. Mais Nathalie Heinich manie en permanence la caricature, l’ironie, le sarcasme. En-dehors de Bourdieu, de ses disciples et d’elle-même, elle ne cite presque aucun sociologue contemporain. Son livre devrait s’appeler Bourdieu et moi ou, pour être plus précis, Moi et Bourdieu.

En se libérant du maître, Nathalie Heinich s’est-elle affranchie de toute posture idéologique ?

B.L. Nathalie Heinich critique le fait que Bourdieu se croit libéré des déterminismes qu’il pointe dans le monde social. Pourtant, elle-même fait comme si elle était en apesanteur. Elle se présente comme la sociologue capable de comprendre un phénomène en l’observant avec toute la neutralité requise (ni « dénoncer » ni « louer », mais « expliquer », affirme-t-elle sans rire entre deux critiques acerbes). Elle insiste sur le caractère « pluriel » de la réalité et des interprétations possibles de celle-ci. Elle considère, par exemple, que la thèse de la reproduction scolaire des inégalités sociales et culturelles de départ est en partie vraie, mais dit que « le phénomène inverse existe tout autant ». Certes, des personnes de milieu populaire réussissent scolairement et rejoignent les élites, mais c’est statistiquement une exception. Or Nathalie Heinich met sur le même plan des exceptions et des tendances lourdes de la statistique : il n’y a pas « tout autant » de réussites que d’échecs en milieu populaire ! Souligner la pluralité des interprétations possibles lui permet de dénoncer le « dogmatisme » de Bourdieu. Elle prétend ne pas prendre position, alors qu’elle passe son temps à émettre des critiques ironiques, narquoises, sarcastiques. Elle va jusqu’à comparer la langue de Bourdieu et celle du Troisième Reich. C’est proprement scandaleux. En définitive, elle n’est évidemment pas plus libre que lorsqu’elle faisait partie du Centre de sociologie qu’animait Bourdieu. Elle est tout simplement prise dans des réseaux différents. Elle a quitté un « camp » pour s’appuyer sur des personnalités d’un autre camp, comme Marcel Gauchet du Débat, Luc Ferry et Alain Renaut, deux philosophes anti-sociologues par excellence.

Que reproche-t-elle, au fond, à Bourdieu ?

B.L. De manière plus générale, c’est la tradition dite « critique » qu’elle dénonce. Elle vise non seulement Bourdieu, mais aussi Foucault, et toute la « pensée 68 » vilipendée par Ferry et Renaut. Selon elle, la sociologie dès lors qu’elle est critique est idéologique (donc « de gauche »). Pour être un « vrai » scientifique, il faudrait s’abstenir de parler de réalités que certains ne veulent pas voir : inégalités, dominations, oppressions, exploitations, etc. La philosophie qui met en doute certaines « évidences », qui questionne les représentations spontanées : c’est le b.a.-ba de la philosophie depuis les origines : est-elle pour cela engagée et idéologique ? Il y a des critiques sociales et politiques, mais il existe aussi des effets critiques des sciences. On sait que des savants se sont fait brûler pour avoir énoncé des réalités objectives sur le monde. Quand Galilée explique que la terre tourne autour du soleil alors que la croyance veut voir le contraire, c’est éminemment critique. Les sciences ont, par définition, un effet critique, en montrant que la réalité n’est pas telle qu’on se la représente intuitivement. Nathalie Heinich réduit cette démarche à de l’idéologie, tout en prétendant s’en être affranchie. Elle voudrait faire passer sa sociologie acritique pour de la « vraie science », objective, neutre, parfaitement consensuelle.

Recueilli par M.R.

Paru dans Regards n°44

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