Accueil > Monde | Par Clémentine Autain | 1er avril 2004

Bernard Ravenel : « Il faut sortir de l’alternative guerre-terrorisme »

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Quelle est, selon vous, la portée des récents attentats en Espagne ?

Bernard Ravenel : Le massacre de Madrid est un événement de même nature que l’attentat contre les Twin Towers de 2001. Cet acte constitue un événement émotionnel, vécu à l’échelle de toute l’Europe. En effet, dans le contexte de tension internationale notamment provoquée par la politique américaine, il s’agit d’un événement européen et pas seulement espagnol.

Le terrorisme ne s’arrêtera pas là. Il faut s’attendre à de nouveaux attentats sur notre continent. Les Européens vont vivre dans un climat permanent de peur, ce qui peut modifier les comportements sociaux et politiques. En même temps, alors que les positions des pays de l’Union ont été différentes face à l’intervention en Irak, la réponse politique est encourageante parce que différente de celle adoptée par les Etats-Unis. Loin de répondre par la guerre, l’Espagne est à la recherche d’une solution politique, de paix, aux problèmes qu’engendre le terrorisme. La réponse espagnole correspond au point de vue dominant de la société européenne qui s’est manifestée l’an dernier par d’énormes mobilisations dans presque tous les pays de l’Union. On peut rêver d’une Europe politique démocratique qui ferait valoir le refus de la guerre sur le plan international. Aujourd’hui, la question dominante est l’alternative entre guerre ou paix. Le monde se trouve dans une logique binaire guerre-terrorisme qui ne laisse plus d’espace à la politique. Il faut en sortir.

De quelle nature peuvent être les réponses politiques pour la paix ?

Bernard Ravenel : La paix doit se fonder sur l’application du droit international et le respect des droits. La stabilité ne se construit pas sur des bases militaires mais sur des réponses au besoin de justice sociale des populations. Il faut couper les racines aux problèmes qui alimentent le terrorisme, notamment là où se développent les plus grandes souffrances et injustices, comme dans le cas palestinien. La solution politique doit se substituer à la réponse militaire.

Ainsi, l’Espagne esquisse cette solution avec l’annonce du retrait de son contingent militaire en Irak, la proposition d’une internationalisation sous le contrôle de l’ONU pour appliquer le droit international et la volonté de constituer avec les Irakiens une perspective de souveraineté. Ce dernier point suppose de prendre appui sur les forces représentatives de la société irakienne et de créer les conditions d’une autonomie et d’une démocratie durable, qui passe par l’élaboration d’une Constitution démocratique permettant aux Irakiens de prendre en charge leurs propres affaires.

Un an après l’intervention américaine en Irak, la solution militaire démontre chaque jour son échec. Quel objectif poursuivent les Etats-Unis ?

Bernard Ravenel : La guerre a engendré un développement du terrorisme. Les Américains ne veulent pas l’admettre et proposent leur « grand Moyen-Orient » comme projet d’ensemble d’un nouvel ordre dans la région, fondé théoriquement sur la démocratie, le libéralisme et l’économie de marché. Avec la première guerre contre l’Irak en 1990-1991, Bush (le père) annonçait la constitution d’un nouvel ordre mondial à partir du Moyen-

Orient. Cette politique de contrôle militaire a été systématisée par la suite. Citons notamment le document américain de 1992, rédigé sous la direction de Wolfowitz, publié dans le New-York Times, qui montrait la volonté américaine de privilégier la puissance et la présence militaires dans les lieux où la position des Etats-Unis pourrait être contestée. Le texte prévoyait aussi l’action unilatérale et annonçait la volonté d’empêcher l’émergence d’un système de défense exclusivement européen, en dehors de l’OTAN. Nous y sommes.

Dans le cadre de cette logique, les nouveaux fondamentalistes américains ne veulent pas faire pression sur Israèl pour régler le conflit avec les Palestiniens. Au-delà de la volonté des Américains de s’installer au Moyen-Orient, avec en perspective le contrôle de l’Asie, il s’agit de mettre en place des nouveaux leaders arabes qui oublient pour toujours les territoires occupés. C’est aussi une manière d’empêcher l’Europe de se constituer en force internationale autonome, sorte d’épine dans le flanc américain. D’où l’importance de ce qui se passe en Espagne, point géostratégique s’il en est dans les relations entre Etats-Unis et Moyen-Orient. N’oublions pas que les avions américains font une escale en Espagne avant d’aller au Moyen-Orient. La nouvelle position espagnole est donc un revers important pour les Américains.

La stabilité dans cette région n’est pas l’objectif des Etats-Unis, qui tirent profit de la non-résolution du conflit israélo-palestinien parce qu’elle justifie leur présence militaire continue. Ariel Sharon est sur la même longueur d’ondes et crée les conditions de l’aggravation du conflit, sous l’œil tolérant des Américains.

Le cheikh Yassine, chef spirituel du Hamas, mouvement islamiste palestinien, a été assassiné lors d’un raid israélien, le 22 mars dernier. Cet assassinat s’inscrit-il dans cette logique de provocation au chaos ?

Bernard Ravenel : Oui. C’est une déclaration de guerre directe à l’islamisme politique qui se situe exactement dans la confrontation Occident/islam que cherche la droite américaine. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans un conflit politique et idéologique entre communisme et capitalisme mais dans un affrontement entre deux cultures, l’islam et l’Occident. Par là même, la nature politique du conflit israélo-palestinien est niée. Dans cette affaire, Ariel Sharon profite de la paralysie de l’administration américaine, en campagne, pour franchir une nouvelle étape dans le conflit avec les Palestiniens et justifier la construction d’un mur d’enfermement et d’annexion en Cisjordanie - qui est déjà une forme d’affrontement avec la société palestinienne. Cette escalade militaire va empêcher d’entamer la négociation politique, proposée par la feuille de route qui date de plus d’un an.

Avec l’assassinat du Cheikh Yassine, on entre dans une période nouvelle dans la guerre contre les Palestiniens, transformée de conflit politique en conflit religieux : imposer par la force ses choix et refuser toute idée même de négociation par la destruction physique des interlocuteurs. Après avoir délégitimé, ils détruisent. Cela avait déjà commencé par le bombardement des institutions laborieusement construites de l’Autorité palestinienne puis par l’assassinat de nombreux responsables. C’est le prélude à la liquidation possible et même probable de Yasser Arafat lui-même, quand les Américains donneront leur feu vert. Si tel était le cas, les conséquences en Europe seraient incalculables.

D’où l’importance de la position européenne...

Bernard Ravenel : Les choix américains sont totalement contradictoires avec les intérêts de l’Europe, qui a besoin d’une stabilité de la région, fondée sur une coopération, un dialogue à égalité et une stabilité sociale, économique et politique. Dans ce cadre, une solution au conflit israèlo-palestinien est souhaitable pour elle car il n’y a pas de développement économique possible de la région sans solution politique du conflit.

La contradiction entre l’Europe et les Etats-Unis est fondamentale. Mais l’Europe doit prendre conscience que le défi est la défense des droits sociaux qui est la meilleure solution pour stabiliser la région et pour couper les racines au terrorisme. Cet objectif, contradictoire avec la logique libérale qui préside aujourd’hui trop souvent à la politique euro-méditerranéenne de l’Union, doit être prioritaire dans les choix de développement. Cela suppose un rapport avec les Etats de la région, souvent dictatoriaux, mais aussi avec la société civile de ces pays qui doit pouvoir exprimer les attentes et les besoins réels de la population.

Les Etats-Unis ont une stratégie de désordre permanent contrôlé. L’Europe doit construire un projet alternatif fondé sur le droit comme valeur constitutive d’un nouvel ordre international et social, qui attaque à la racine les fondements de la violence matérielle et symbolique qu’exerce l’Occident sur le reste du monde. C’est la seule réponse à la guerre et au terrorisme, binôme dans lequel on veut nous enfermer.

Propos recueillis par Clémentine Autain

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