Accueil > Idées | Par Diane Scott | 1er janvier 2006

Bernard Stiegler. Le devenir-fourmi de l’homme contemporain

Retour sur un des systèmes de pensée français qui cristallise une somme d’intuitions de l’époque autour du devenir humain dans le capitalisme.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les récentes émeutes en banlieue ont donné lieu aux interprétations qui auraient été les plus farfelues si elles n’avaient été indécentes, aux lectures les moins éclairées et les plus fantasmées. On a manqué de voix fortes, en contrepoint, pour penser ces faits comme symptômes et les situer dans le malaise global de nos sociétés occidentales. A l’instar d’un Foucault, qui s’était saisi de la figure du fou ou de la question des prisons pour faire parler le corps social tout entier, ne pourrait-on pas juger de notre degré d’élaboration sociale à la façon dont nous traitons et regardons nos « hommes infâmes » ? A cet égard, l’œuvre du philosophe Bernard Stiegler, bien que centrée, a contrario de la tradition philosophique, sur les questions de la technique, propose d’articuler celles-ci avec le politique et l’esthétique, ce qui peut offrir aujourd’hui une grille de lecture pertinente.

Car ces espaces appelés banlieue, mis « au ban », sont parmi ceux qui témoignent avec le plus d’acuité de ce qu’il décrit comme « misère symbolique », terreaux de toutes les désaffiliations sociales (désa-philia-tions) et des passages à l’acte les plus destructeurs. Il veut démontrer combien les structures capitalistes actuelles défont les esprits, et c’est à cette lumière qu’il analyse, entre autres et par exemple, l’affaire Richard Durn et le vote du 21 avril 2002.

POLITIQUE, TECHNIQUE, ESTHÉTIQUE

Le fonds de pensée sur lequel cela s’inscrit est l’intrication essentielle du politique, donc, et de l’esthétique à partir de la technique : la technique étant pensée comme ce qui permet, entre autres, une transmission du passé de génération en génération (constituant une mémoire « épiphylogénétique », distincte de la mémoire génétique, celle de l’espèce, et de la mémoire individuelle, celle de l’histoire personnelle inscrite dans un système nerveux). Autrement dit, Stiegler analyse comment le vivre-ensemble (le « nous ») est conditionné par les représentations que nous nous donnons à voir, elles-mêmes procédant directement des modes de production dont elles sont issues. Ainsi, la formation de l’individu : « l’individuation » (1) : est-elle fonction de l’adoption d’un passé, c’est-à-dire d’une fiction commune, d’un fantasme. Cette rencontre avec ce « nous », fictif et nécessaire, s’effectue au travers de dispositifs mnémotechniques (l’écriture, par exemple), dispositifs de conservation de la mémoire qu’il nomme « rétentions tertiaires » (2).

INDIVIDUATION CONTEMPORAINE

Or, l’équilibre économique des sociétés capitalistes ne se maintient qu’à la condition de la conquête de nouveaux marchés, susceptibles d’écouler les surplus de production, condition d’un développement continu des profits (cet équilibre est donc un déséquilibre permanent). D’où l’avènement contemporain des industries culturelles, dont la fonction est d’ouvrir les nouveaux marchés que sont aujourd’hui les consciences individuelles. La trop célèbre phrase de Patrick Le Lay illustre exactement cet état de fait. (3)

L’« immense rupture historique », qui vient supporter cette mutation, est la convergence du symbolique et de l’industriel : la fusion des technologies de mémoire et des procédés de production, qui jusqu’alors étaient restés étrangers les uns aux autres. Le fruit de cette intégration est l’avènement des industries et technologies de l’information et de la communication, ouvrant l’ère de ce qu’on appelle communément « société de l’information », à défaut d’être encore réellement « société du savoir ».

C’est en cela que Stiegler s’inscrit en faux contre toutes les rhétoriques du post- (« post-industriel » notamment) et insiste au contraire sur le caractère « hyperindustriel » de nos modes de vie. Si chaque époque emporte avec elle un paradigme de l’homme (le citoyen de l’Antiquité, le fidèle du Moyen Age, le travailleur du XIXe siècle), l’époque actuelle se cristallise, assez mélancoliquement peut-être, autour de la figure du consommateur de l’ère du capitalisme hégémonique.

Il en va donc de la définition des coordonnées de l’individuation contemporaine : à la différence du prolétaire chez Marx, dépossédé par la machine de son savoir-faire, le consommateur aujourd’hui est dépossédé de son savoir-vivre. Il est le prolétaire de sa propre existence. (Où l’on pense à la phrase de Brecht : de tous les arts, le plus important est l’art de vivre.) L’économie capitaliste, par une dynamique que Derrida aurait qualifiée d’auto-immune, fabrique ses sujets, dociles jusqu’au plus intime d’eux-mêmes, jusqu’à l’assujettissement de l’écoulement du temps de leurs propres consciences, par l’invention de dispositifs techniques de plus en plus fins de mainmise sur les esprits, parachevant le diagnostic deleuzien des « sociétés de contrôle ». La synchronisation des consciences, par la télévision et autres « objets temporels » (2 ), annule les singularités, domestique les esprits par le formatage et aboutit en cela à une perte de substance des sujets.

ÉCONOMIE LIBIDINALE ET POLITIQUE

Arrive alors la seconde idée-force de Stiegler, celle du dépérissement du « narcissisme primordial ». (Il emprunte de nombreuses notions à la psychanalyse, sans toujours les définir de manière approfondie : narcissisme, libido, désir, sublimation...) L’auteur de Aimer, s’aimer, nous aimer semble établir une similitude entre narcissisme, désir et libido : la fabrication à dessein de consciences-marchés, via leur synchronisation (tout le monde regarde la même chose au même moment) annule tout diachronisme dans ces consciences, c’est-à-dire annule leur fondement même (tout le monde finit par retenir et attendre les mêmes choses). Les singularités sont annihilées au profit du développement de particularités marchandes, ce qui, détruisant les sujets, détruit l’amour de chacun pour soi, et prive le « nous » de toute fondation, transformant la société en troupeau. Si toute économie est libidinale, pour reprendre les termes de Jean-François Lyotard (4), et si le travail peut être considéré aisément comme sublimation, la consommation, en revanche, peut être vue comme une captation de la libido. Captation qui, organisée à grande échelle, devient potentiellement dangereuse pour le désir.

En cela Stiegler savonne deux planches communément admises, d’une part l’idée que nos sociétés seraient individualistes, d’autre part qu’il faudrait se ressembler pour s’aimer. L’« individualisme possessif », que le capitalisme génère, n’a rien à voir avec le développement de sujets pleins, critiques et indépendants. Or Stiegler affirme avec force que le « nous » n’existe qu’à la condition d’être un agrégat de singularités. Le peuple n’est pas indistinct (« Le peuple manque ! » disait Deleuze, reprenant les mots de Paul Klee), c’est la foule qui l’est et la foule marque la fin du politique, en tant qu’exercice du vivre-ensemble. Loin de fabriquer du « nous », la culture de masse produit du « on », qui, par déficience de reconnaissance de l’individuation réelle des êtres, apporte la ruine du « narcissisme primordial ». Autrement dit, le consommateur est la négation du citoyen, ou comment le libéralisme économique (exacerbé ?) porte le reflux du libéralisme politique, son anéantissement, déjà amorcé. Illustration de cette thèse : le vote FN est selon lui le symptôme de sujets détruits symboliquement, dont le capitalisme industriel a colonisé la conscience, et qui, se vivant dans une indistinction générale, ne trouveront de salut à leur sentiment de n’être rien, à cette aliénation fondamentale que requièrent les modes de production hyperindustriels, que dans le violent passage à l’acte. Où l’on retrouve la thèse classique de la haine de l’autre comme haine de soi.

SAUVER LE CAPITALISME DE LUI-MÊME

Quels sont les aspects pratiques de cette lecture ? L’inquiétude paradoxale de Stiegler, qui s’affirme comme marxiste, est de nous sauver en sauvant le capitalisme, en en réorganisant les modes de production. Il ne s’agit donc pas, dans l’urgence actuelle, de trouver une alternative au capitalisme, mais de l’amender, autant que faire se peut. Son association à vocation européenne, Ars industrialis (5), en est la concrétisation ; le séminaire qu’ils organisent au Collège international de philosophie, « Trouver de nouvelles armes », y travaille. Charge à chacun de s’en saisir. Le but de l’association est de créer une synergie entre des partenaires publics et privés, avec, en point focal, la figure de l’amateur, par opposition à celle de l’utilisateur, de l’usager. Voilà longtemps que l’on n’attend plus, de la part de la rue de Valois, une pensée aussi ambitieuse et surplombante, sinon absolument construite, tant les derniers ministres se cantonnent à la gestion de la communication. Faut-il douter que le parcours et les orientations efficaces de notre auteur ne laissent que s’y profile déjà leur ombre portée ?

1. Stiegler s’inspire particulièrement des travaux du philosophe Gilbert Simondon, qui élabore une théorie de l’individuation psychique et collective occidentale.
2. Concept forgé à partir de ceux de Husserl, qui définit des rétentions primaires et secondaires, censées caractériser le rapport aux « objets temporels » (que sont, par exemple, une mélodie ou un film).
3. Patrick Le Lay, PDG de TF1, a déclaré, le 14 septembre 2004 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
4. Jean-François Lyotard, Economie libidinale, éditions de Minuit, 1974.
5. www.arsindustrialis.org : on y trouvera le manifeste, des contributions ainsi que les calendriers des interventions.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?