Accueil > Société | Par Danielle Bleitrach | 1er juin 1995

Bourges, tant que l’été suit le printemps

Municipalité d’union dirigée par un maire communiste, Bourges dans le Cher donne à voir les résultats d’une collaboration qui, loin d’être la simple addition des étiquettes politiques, est basée sur l’association des gens connus pour leur engagement dans la vie de la cité. Enquête.

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Le soir des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, Simone Veil s’est étonnée que, dans un grand pays comme le nôtre, il se trouvât tant de gens prêts à voter communiste. Cette stupéfaction était - à sa manière - une reconnaissance de la complexité de l’enracinement communiste dans la terre de France. Prenons Bourges dans le Cher, au coeur même de l’hexagone, cette ville est un joyau : une nature aimable, apprivoisée par un travail séculaire des hommes, une cathédrale inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, une profusion de merveilles architecturales, de confortables demeures à colombages. C’est ici que Charles VII, le petit roi de Bourges, cristallise autour de lui un sentiment national, comme en témoigne l’épopée de Jeanne d’Arc. C’est à partir de ce lieu que Jacques Coeur, son grand argentier, développe dans le bassin méditerranéen le capitalisme marchand. Ici que la féodalité décline et que la France entre dans la modernité. Louis XI, le fils de Charles VII, un authentique Berrichon, poursuivra la construction de l’Etat Nation, cette spécificité française, achevée par la Révolution. Comment l’ancienne ville royale, la place militaire avec sa garnison et ses arsenaux, le siège archiépiscopal, le sabre et le goupillon, a-t-elle à sa tête aujourd’hui une municipalité d’union dirigée par un maire communiste ?En 1977, Jacques Rimbault, une forte personnalité, un ajusteur, un communiste, devient maire de Bourges. Certes la ville appartient au Cher, au triangle industriel de ce département dans lequel très tôt se répandent les idées socialistes, le syndicalisme y compris paysan, il y a les ouvriers des arsenaux, il y a l’homme Jacques Rimbault, son charisme, il n’en demeure pas moins que cette élection n’a rien d’évident. Ici la droite est puissante, oui, mais elle est divisée, incapable d’innover, tandis que s’opère à gauche un large rassemblement. Il faut apprendre à gérer alors qu’on est minoritaire. Dès son arrivée, Jacques Rimbault martèle : " La clé du succès, c’est la démocratie ! "

Continuité de l’espace urbain, refus de l’exclusion

Ce parti pris trouve rapidement un terrain d’application dans l’affaire de la rue Moyenne, c’est-à-dire la rue principale du centre ville historique. Si, dans la plupart des villes, il y a une Grande Rue, ici elle est " moyenne ", le Berruyer a le goût de la mesure en toute chose. Donc la rue Moyenne, à l’arrivée de la nouvelle municipalité, est ouverte à la circulation des automobiles, impraticable aux heures de pointe, des autobus s’y croisent difficilement, le stationnement est impossible. La nouvelle municipalité parle de voies piétonnes, de transports collectifs, les commerçants ne veulent pas d’interdiction de la voiture individuelle, ils réclament seulement des lieux de stockage. A partir du début des années 80 jusqu’au 4 mai 1992, date de l’ouverture des travaux, mois après mois, pendant presque sept ans, se déroule une discussion marathon entre les commerçants et la municipalité. Le 19 mai 1990, dans le Berry républicain, on peut lire : " Avant que le projet de réaménagement de l’artère principale de la Cité devienne réalité, des hectolitres de salive auront coulé."Le 18 octobre 1991, un protocole d’accord est signé : la rue Moyenne sera une voie unique bordée de larges trottoirs piétons. Du temps perdu ? Pas pour un Berrichon un peu " tazon " (1). Surtout que le réaménagement de la rue Moyenne s’inscrit dans un plan d’ensemble, de sauvegarde et de mise en valeur du centre ville ancien et d’une ouverture de celui-ci sur le reste de la ville avec un contrat de modernisation des transports collectifs, c’est tout l’environnement urbain qui est reprofilé avec le souci de la continuité de l’espace urbain, le refus de l’exclusion. Ce mercredi 3 mai, rendez-vous des militants et des élus sur le marché de la Chancellerie. Rémy Perrot, le secrétaire fédéral du PCF, me fait faire le tour du quartier. Cette zone nord est coupée du centre par une voie de chemin de fer, par une route nationale. Elle est constituée de deux cités populaires, la Chancellerie et les Gibjoncs. Rémy Perrot fait la grimace devant les tours et les barres : " Nous en avons hérité, c’est pas berrichon ça ! " Tous les aménagements décidés par l’actuelle municipalité ont eu pour but d’en finir avec ce désert urbain, de l’harmoniser avec le reste de la ville ; des services, dont ceux de l’OPHLM, ont été décentralisés, un parc paysager éducatif et sportif a été créé au coeur des Gibjoncs, tout cela en gardant le cap sur une politique sociale qui interdit d’augmenter les charges financières des habitants (2).

Favoriser les rencontres et la vie associative

Tous les aménagements sont ici négociés avec la population dans l’esprit de ce qui s’est passé dans la rue Moyenne." C’est parfois difficile, me dira un élu, on arrive avec un beau projet bien ficelé par les architectes, on est content de soi et les gars font la grimace ! Un bel environnement, ça n’enlève pas les problèmes mais ça humanise ! " Les problèmes sont ceux des cités populaires : chômage, toxicomanie, familles monoparentales, difficultés de cohabitation, mais ici on traite le quartier de manière à éviter le ghetto, avec la volonté de favoriser les rencontres, la vie associative, comme le prouve le " Hameau de la fraternité ", un gros ensemble de salles pour les réunions. Et puis il y a le marché hebdomadaire de la Chancellerie qui fait respirer Bourges-Nord. Gilbert Camuzat, le premier adjoint, m’explique : " Il y a eu dernièrement la proposition de créer un autre marché dans le sud, au Val d’Auron. Nous avons réfléchi : ils nous disent, il faudrait changer ça et ça encore. Nous, on a l’impression que tout est déséquilibré, on discute... Toute la ville vient ici, c’est une bonne chose. Nous ne pouvons pas prendre le risque de tuer ce marché, en lui créant un concurrent ! " Le Val d’Auron, je revois autour d’un lac artificiel, un magnifique paysage, où ont été installés non des résidences de luxe mais des HLM et des pavillons. Un groupe s’est formé. Il échange les dernières nouvelles." Pour les municipales, dit un militant avec un sourire radieux, tout n’est pas perdu ". En bon berrichon, cela veut dire que l’affaire se présente bien. Ce matin même, le vice-président de l’Association Bourges Démocratie (proche du PS), Alain Philippe (Génération Ecologie) a rejoint la liste de droite, faute de pouvoir créer sa propre liste. Un homme arrive, il salue chaleureusement les militants communistes et tempête : " J’ai été de ceux qui se sont élevés contre cette dérive de Bourges Démocratie. Les faits nous donnent raison. Ils me le font payer ".

Le maire, un homme qui " a un regard " et qui cherche des solutions

C’est Bernard Gourdon, un militant socialiste de toujours, adjoint à l’Enseignement." Ils ", ce sont ceux qui, dans le PS, l’ont placé de telle sorte qu’il ne puisse plus être adjoint. A ce moment, le maire Jean-Claude Sandrier arrive sur le marché, Bernard Gourdon l’accueille avec amitié : " En attendant, il faut aider Jean-Claude Sandrier à gagner ! "S’il y a eu quelques turbulences internes au PS, l’accord est réalisé (dès le mois de septembre, il y a eu un vote unanime de la section socialiste en faveur de la reconduction de l’union municipale) et sur l’idée qu’il ne s’agit pas seulement d’additionner des étiquettes politiques mais d’associer des gens connus pour leur engagement dans la vie de la cité. Le maire est aussitôt entouré d’une foule, il est maire, mais aussi conseiller général du canton, on sent qu’il ne vient pas ici seulement en campagne électorale. Une dame blonde m’explique : " Le maire, il a un regard. Les autres vous écoutent parler, lui, il vient voir, il cherche avec vous les solutions ! Vous savez, ici, la vie est difficile. Heureusement que la municipalité donne des repas, certains gosses ne mangent qu’à midi ! " C’est une institutrice. Elle n’est pas communiste. La foule me sépare d’elle et me pousse vers Robert Chaton, un vétéran du Parti : " Une municipalité qui fonctionne bien fonctionne avec la population. Autant Jacques était grande gueule, autant il était souple avec tout le monde. C’était curieux ce tempérament... Jean-Claude n’est pas le même, il ne s’est pas moulé, il a bien fait, il est lui-même."Encore une rencontre dans ce quartier de la Chancellerie, celle de l’animateur de Radio Résonance, installée dans une tour, Pierre-Alain Coïc. Il croit au succès de l’actuelle municipalité : " Les réalisations sont claires, il n’y a pas de lézard. Le Berruyer n’aime pas les vagues, ce qu’il voit c’est que la vie à Bourges est agréable. Même le candidat de droite juge la gestion exemplaire. Et puis il y a la vie associative, les gens se sentent écoutés. La vie associative est l’affaire d’une élue communiste, Marguerite Renaudat. C’est elle l’animatrice de la Fête des associations qui connaît d’année en année un succès croissant. En 1994, il y a eu 260 associations présentes attestant la dynamique collective de cette ville puisqu’il y avait là, sur le thème de la solidarité et de la lutte contre l’exclusion, des dizaines de milliers de personnes engagées dans le bénévolat. La ville leur alloue une subvention globale de 36 676 252 F. Cette Fête des associations marque le coup d’envoi d’un autre temps fort de la démocratie locale : les assises des quartiers. En octobre, toutes les années, la population est invitée à venir dialoguer avec le maire et son équipe municipale, quartier après quartier. Les salles sont remplies sans doute parce que le relais associatif fonctionne bien, mais aussi parce que l’on y traite des questions soulevées par les gens eux-mêmes et parce qu’on sait que cette municipalité ne se résigne pas à abandonner à son sort la moindre parcelle du territoire communale. La priorité à Bourges, ce sont les gens, le dialogue, la démocratie et cette priorité insuffle un dynamisme étonnant.

L’étonnant dynamisme qu’insuffle la démocratie

L’an dernier, l’inspecteur du ministère de la Culture a constaté : " Malgré la crise, le dynamisme de la ville de Bourges ne se dément pas." Il y a bien sûr le Printemps mais aussi le groupe de musique expérimentale avec ses archives. La médiathèque à peine terminée connaît un énorme succès (3). Le 3 juin, on inaugure le Musée du meilleur ouvrier de France, d’autres comme celui des sciences et de l’homme sont en cours de réalisation, se poursuit également l’aménagement des alentours de la cathédrale. L’effort culturel et de défense du patrimoine est à la base d’un développement touristique exceptionnel puisque, depuis deux ans, il a progressé de 40% pour les nationaux et 70% pour les étrangers. Bourges a bien besoin de nouvelles activités car le taux de chômage de cette agglomération est de 12,5%. L’armement et l’aéronautique constituent 41% de l’emploi industriel, avec de grandes entreprises telles que Giat Industries, Luchaire Défense, ETBS, l’Aérospatiale. Jacques Rimbault comme Jean-Claude Sandrier, l’adjoint Gilbert Camuzat comme Rémy Perrot, le secrétaire fédéral du PCF, sont tous issus du secteur de la Défense. Très tôt, Jacques Rimbault avait mis en place le SIRITT, salon de l’innovation et des transferts de technologie, pour aider au développement des petites et moyennes entreprises, mais aussi pour familiariser les jeunes à l’informatique et à la robotique. C’était un salon et un outil pédagogique, il le demeure. D’ailleurs, un des points forts de Bourges est la qualité de l’enseignement technologique pré et post-baccalauréat. Oui, mais voilà, les Arsenaux sont en crise, la municipalité se bat avec les Berruyers pour conserver une défense nationale mais elle propose aussi qu’à partir des savoirs militaires en matière de lutte contre les catastrophes naturelles ou industrielles, on diversifie les industries d’armement vers la sécurité. Le maire, Jean-Claude Sandrier, a créé une association avec la Chambre de Commerce, l’Union patronale, la Région, le Département, dans ce but. Deux villes européennes abritant d’anciens arsenaux, La Spezia en Italie, Palencia en Espagne, se sont associées à Bourges pour une coopération européenne et l’ont désigné comme leur chef de file. L’Etat va installer à Bourges une école d’ingénieurs dont la spécialisation portera sur les risques industriels et ceux de l’environnement." Qu’est-ce qui nous fait courir ? s’interroge Jean-Claude Sandrier, c’est parce que nous sommes communistes. On croit que les communistes ne sont qu’une force protestataire, qu’ils font fuir les investisseurs. C’est faux ! Nous refusons la fatalité, alors nous cherchons des solutions, c’est ça qui permet de rassembler."

Vierzon, la ville rouge qui refuse de se résigner

Juste avant de quitter Bourges, dans un café, je rencontre un homme qui s’affirme de droite, un ancien officier de la coloniale, qui s’apprête pourtant à voter Jean-Claude Sandrier." ça vous étonne ? A Bourges, nous sommes un peu particuliers : nos communistes on y tient. Ils sont honnêtes et travailleurs. Et puis, on les a mis au pas, on ne s’est pas laissé faire ! " Autre manière de voir la question." Si vous chassez les communistes, les industriels viendront et vous aurez mille emplois de plus ! " C’est sur ce thème que M. Rousseau, alors PS, aujourd’hui ouvertement allié à la droite, a conquis la municipalité qui était depuis trente ans dirigée par les communistes." Nous avons fait des bêtises ! ", avoue François Dumont qui conduit la liste de large ouverture aux prochaines municipales. Des bêtises ? En 1990, un renversement de majorité au Conseil municipal, une élection précipitée parce qu’on est trop sûr de soi, de son influence sur la ville mais peut-être aussi en toile de fond l’habitude de vivre sur l’acquis, de faire le bonheur des gens malgré eux. Et là-dessus ces emplois que fait miroiter Rousseau ! Oui, mais voilà, depuis, non seulement il n’y a pas eu d’emplois nouveaux mais la ville est sinistrée, fermetures d’entreprises, attaques contre les services publics, Vierzon a aujourd’hui le plus fort taux de chômage de la région Centre (4). Le maire, Rousseau, a expliqué que c’était la fatalité, pas question de se battre. Cette idée qu’on n’y peut rien est aujourd’hui le principal adversaire de ceux qui refusent de se résigner, de ceux qui, avec les communistes, ont constitué un collectif de travail pour chercher des solutions. Il y avait là des gens qui a priori ne paraissaient pas devoir s’entendre, Solange Mion, une enseignante non communiste, explique pourquoi ça a marché malgré les antagonismes idéologiques : " En travaillant sur les contenus on peut avancer ! " Jacques Fleuret, un militant chrétien, tente de dégager une philosophie commune : " Ce qui nous réunit, c’est la volonté de servir. On ne se sert pas d’une ville ouvrière comme Vierzon, on la sert ! " Une liste de large union s’est constituée sur la base de ce collectif de travail, toutes les forces de gauche, PCF, PS, Verts, Mouvement des Citoyens, des sans partis, des syndicalistes, des chrétiens, des gens engagés dans des activités professionnelles de santé, d’éducation mènent ensemble un combat pour Vierzon. Dans cette ville, au premier tour de l’élection présidentielle, Robert Hue était en tête avec 21,77% des voix, suivi par Lionel Jospin. Alors l’enracinement communiste dans la terre de France ? Aussi divers que la France elle-même, y compris à l’intérieur d’un même département.

1. Terme intraduisible sauf par cette anecdote d’un chauffeur de taxi : le Berrichon est un chasseur, prenez un chien d’arrêt et dites-lui " attends ! ", il attendra comme ça dix ans s’il le faut.A la seule différence près que le tazon ne se contente pas d’attendre, il s’obstine, il discutaille.

2. Sur 282 sociétés HLM nationales, celle de Bourges est classée 262e pour le prix des loyers (du plus cher au moins cher).Ce chef lieu est la ville de la région Centre où les habitants payent le moins d’impôts locaux et, sur ce plan, Bourges est 51e sur 60 (toujours du plus cher au moins cher) des villes françaises.

3. Sur le plan national et même international.Des tarifs préférentiels, voire la gratuité totale pour les livres, sont accordés aux CES, aux RMIstes, aux soldats du contingent non seulement berruyers mais ceux du département.

4. En même temps, chacun se plaint des services municipaux.Si le prix de l’eau est de 10 F à Bourges, ici il est à 16 F.

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