Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 23 septembre 2010

Brésil (1) - Le Brésil de Lula, grandi mais libéral

Le 3 octobre, les électeurs brésiliens voteront et diront au revoir à Lula. En huit ans à la tête du Brésil, cet ex-métallo syndicaliste a mis en place de vastes programmes sociaux et lancé son pays sur les rails d’une croissance soutenue. Le pays a acquis une véritable stature internationale, faisant entendre sa voix d’ « Etat émergent » majeur. Mais ceux qui avaient cru à l’avènement d’un autre Brésil, plus socialiste, en sont pour leurs frais : le bilan politique du barbu pragmatique restera celui du « libéralisme social

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 ».

Pour Frédéric Louault (1), spécialiste du Brésil, Lula a inauguré un « libéralisme social ». Malgré les programmes sociaux, le glissement du Parti des travailleurs(PT) vers le centre déçoit. Entretien .

Comment qualifier le bilan de Lula au terme de ses deux mandats  ?

Lula a poursuivi la politique économique de son prédécesseur tout en faisant bien mieux sur le volet social. Il a inauguré un « libéralisme social ». Sans s’attaquer aux fondements du système libéral mais en accentuant la redistribution des richesses et en mettant en place d’importants programmes sociaux. La Bolsa familia (Bourse famille), dont bénéficient plus de 13 millions de familles, est le plus emblématique. L’ambitieux Fome zero (Zéro faim) a connu des difficultés d’organisation. D’autres sont en cours dont Minha casa, minha vida , visant à construire un million de maisons, et Luz para todos , un plan d’électrification rurale. Important également, le Programme d’accélération de la croissance (PAC) qui s’appuie sur une politique de grands travaux à l’échelle nationale. L’idée est de développer le marché intérieur et diminuer la dépendance extérieure. Les indicateurs sont bons. Le Brésil est l’un des rares pays du G20 à ne pas avoir enregistré un taux de croissance du PIB négatif en 2009. Le pays a pu montrer avec la crise sa capacité à résister aux fluctuations de l’économie mondiale. Mieux, depuis quelques années, les investissements des entreprises brésiliennes à l’étranger sont devenus plus importants que les investissements étrangers au Brésil. Le bilan est donc positif.

Ce « libéralisme social » a valu à Lula d’être très critiqué sur sa gauche ...

Oui, il y a eu une forte déception. Clairement, il n’a pas rompu avec la politique économique de Cardoso et a renoncé à un projet global de transformation. Tout s’est passé comme si, petit à petit, lui et le PT avaient été absorbés par l’exercice et la gestion du pouvoir. Le glissement des alliances politiques au fil des mandats en témoigne. En 2002, le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) avait présenté un candidat contre Lula. En 2006, il l’a appuyé, et en 2010, le PT et le PMDB ont signé une alliance pré-électorale. Or c’est un parti attrapetout qui a participé à tous les gouvernements successifs depuis 1989. On y retrouve de nombreux caciques nationaux et locaux. En en faisant son allié principal, le PT a opéré un glissement politique qui va au-delà du centre, il s’est rapproché d’une organisation où se trouve une bonne partie de « l’élite » politique traditionnelle du pays. En 2009, le président du Sénat, José Sarney, un cadre du PMDB, a été mis en cause dans une affaire d’emploi fictif. Il aurait dû quitter ses mandats mais Lula a oeuvré pour sauver sa tête et conserver son alliance avec le PMDB, devenue essentielle pour le PT.

Les Verts et l’extrême-gauche présentent des candidats. Aucune alliance n’est possible entre le PT et ces partis  ?

Le Parti vert (PV) et le Psol (Parti socialisme et liberté, affilié à la IVe internationale) : largement composés d’ex du PT : n’ont pas le même passif avec ce parti. Marina Silva, la candidate du PV, avait quitté le gouvernement puis le PT car elle voulait s’engager plus fermement sur l’écologie. Ceux qui ont fondé le Psol avaient été virés du PT parce qu’ils tenaient des discours jugés trop critiques à l’égard de la politique gouvernementale. Au Psol beaucoup considèrent désormais que le PT et le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) se valent. Il faut noter que dans les deux cas, ces défections sont des conséquences politiques des grands écarts de Lula. Capable par exemple de tenir des discours très forts sur la défense de l’environnement et de favoriser tous azimuts l’agrobusiness...

Lula a acquis une stature internationale et un fort crédit auprès des Brésiliens. Cela a pesé sur la campagne  ?

De fait, 77 % des Brésiliens considèrent que son bilan est bon ou très bon. Cela laisse peu de chance à l’opposition qui a d’ailleurs eu beaucoup de mal à mener une campagne efficace. Difficile d’attaquer Dilma Rousseff qui est la candidate héritière de ce bilan... La question d’une réforme de la Constitution permettant à Lula de briguer un troisième mandat s’est posée. Certains assurent qu’il a engagé cette réforme pour envoyer un message démocratique fort à Chavez et consorts, d’autres prétendent qu’il a simplement considéré que le coût politique d’une telle réforme aurait été trop élevé. Pragmatique, toujours... Mais, dans un parti où la tradition démocratique est forte, il a tout de même réussi à imposer sa candidate. Il a été condamné à près de 20 000 euros d’amende cumulés pour avoir mené à plusieurs reprises campagne de façon intempestive pour Dilma Rousseff.

Quels sont les chantiers qui attendent le (ou la) prochain(e) Président(e)  ?

Essentiellement la poursuite de ceux engagés par Lula. Que ce soit Serra et le PSDB ou Rousseff et le PT, ils auront à coeur de conforter la place du Brésil sur la scène internationale. Avec une nuance : José Serra serait probablement plus tenté de faire revenir un peu le Brésil dans le giron des Etats-Unis. En politique intérieure, le candidat du PSDB devrait insister sur la santé et surtout sur la sécurité, considérée comme l’un des rares points négatifs des huit ans écoulés. Dilma Rousseff devrait poursuivre les programmes sociaux en essayant d’amplifier la croissance économique. Le PAC va se poursuivre et on va rester dans des programmes de redistribution.

Propos recueillis par Emmanuel Riondé

 [1]

Les élections d’octobre

Le Brésil est divisé en 26 états auxquels s’ajoute le district fédéral de la capitale Brasilia. Le 3 octobre, auront lieu un scrutin national’ élection du président de la République, des 513 députés et des 81 sénateurs fédéraux ? et un scrutin fédéral’ élection des gouverneurs et des députés des 27 états. Le Président, les gouverneurs, les sénateurs sont élus au scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Un second tour est prévu le 31 octobre. Les députés fédéraux et les députés des états sont élus au scrutin proportionnel à liste ouverte et connaîtront donc leur sort dès le soir du 3 octobre.

Dilma Rousseff, probable élue du bilan

Fin 2009, à peine 50 % des Brésiliens disaient connaître Dilma Rousseff, bien que cette économiste de 62 ans soit la Chefe da Casa Civil (équivalent de notre premier ministre) depuis juin 2005 après avoir été pendant deux ans ministre de l’Energie. La faute à l’ombre envahissante du sortant. Et à un parcours politique très modeste. La Dame de fer, surnom dû à son passage dans des organisations de résistance armée durant la dictature (1964-1985) n’a rejoint le PT qu’en 2000. Elle n’a ni l’expérience électorale, ni le passé syndicaliste, ni le charisme de son mentor. Mais devrait endosser sans trop d’états d’âme son héritage politique : celui d’un PT très recentré sur l’échiquier politique et ayant clairement renoncé à un projet radical de transformation sociale.

Face à elle, José Serra (PSDB), représentant les intérêts du centre-droit, est le seul en capacité de se retrouver au second tour. Transfuge du PT, la candidate du Parti vert, Marina Silva, aurait pu incarner une alternative crédible mais cette écolo dénonçant les compromis de Lula sur la question environnementale n’est pas exempte de contradiction : Guilherme Leal, son candidat à la vice-présidence, a été à la tête la plus importante entreprise de cosmétiques du Brésil dont il est l’une des plus grosses fortunes’

C ?est Plinio Arruda, vieil intellectuel de la gauche brésilienne et candidat du Psol qui a délivré la critique la plus acerbe du bilan Lula, condamnant en bloc « la relation populiste d’un autre temps » construite par Lula avec le peuple « sans l’intermédiaire d’un parti » et la « dilution du mouvement social » contraint selon lui à ne pas affronter un gouvernement rendu populaire par des « politiques assistencialistes » désastreuses à moyen terme (1). Une charge argumentée qui rappelle que l’ambition du projet d’un « Brésil socialiste », définitivement délaissée par Lula, n’est pas morte. Mais qui, dans le contexte d’euphorie sur lequel surfent le PT, le sortant et sa dauphine, a bien peu de chance de rassembler un large électorat.

E.R.

 [2]

Notes

[1(1) : Frédéric Louault, doctorant au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri), est président du groupe de recherche interdisciplinaire sur le Brésil (GRIB), et membre de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc).

[2(1) : Interview « Plinio, candidat du Psol aux présidentielles brésiliennes de 2010 », le 19 juin, sur www.mediapart.fr

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