Accueil > Idées | Par Jackie Viruega | 1er juillet 2000

« Bretonitude » : attachement ou enfermement ?

Le 19 avril 2000, un attentat à la bombe dans un Mac Donald’s de Quévert, à proximité de Dinan en Bretagne coûtait la vie à une jeune employée du magasin. Les autonomistes Bretons étaient dans le viseur. Nous avions interrogé Félix Leyzour, alors député-maire communiste de Callac, et vice-président du Conseil général des Côtes d’Armor.

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Regards.fr : L’attentat de Quévert a remis sur le devant de la scène les indépendantistes bretons. Les revendications culturelles relatives à la "bretonitude" sont partagées par la majorité des Bretons mais une minorité en fait un casus belli contre l’Etat prétendument colonisateur. Ces excès ne favorisent-ils pas le rejet des langues régionales, considérées comme une menace pour l’unité nationale ?

Félix Leyzour : A la différence des autres attentats contre des bâtiments publics, celui de Quévert a causé la mort d’une jeune fille, ce qui a provoqué une grande émotion dans les Côtes d’Armor et toute la Bretagne. Ceux qui, périodiquement, déposaient des bombes, n’étaient pas sans savoir qu’elles pouvaient tuer. A Quévert, la bombe a tué. Qui est derrière ? Jusque là les poseurs de bombe se réclamaient de l’ARB, l’Armée révolutionnaire bretonne, groupuscule qui, quelle que soit la phraséologie dont il couvre ses actes, met ses pas dans ceux des nationalistes bretons, y compris ceux qui affichaient leur attirance pour l’idéologie nazie et attendaient de la présence de l’armée d’occupation la création d’un Etat breton indépendant séparé de la France.

Parce qu’il y a eu mort, l’attentat n’a pas été revendiqué. Il appartient évidemment à la police, à la justice d’identifier et punir les poseurs de bombes. Cet attentat meurtrier a provoqué une onde de choc dans tout le mouvement culturel breton au sein duquel beaucoup d’hommes et de femmes ont voulu démarquer leur engagement de la violence meurtrière et du nationalisme. Des artistes, des éditeurs, des écrivains, des élus ont lancé cet appel : « Que la langue et la culture bretonne doivent être légitimement reconnues, c’est une évidence ! Mais que pour en défendre les intérêts, tout soit bon, même le recours à une rhétorique nationaliste la plus sinistre, même la mise en avant de militants bretons les plus douteux comme exemples aujourd’hui, c’est ce que tous nous n’acceptons pas ! Il reste encore du travail de mémoire à faire ! Faisons-le enfin ! » Cet appel, que j’ai bien entendu signé, montre qu’un travail de mémoire, de clarification, de recomposition s’opère dans tout le mouvement culturel breton. Il est salutaire. Les manieurs d’explosifs sont très minoritaires, mais ils se meuvent dans le "bain culturel", y cherchant inspiration et justification.

Si bon nombre d’hommes et de femmes ont réagi vigoureusement, c’est que depuis quelque temps une offensive dans le domaine de l’édition tend à réhabiliter, par le biais culturel, les nationalistes bretons connus pour leur collaboration avec les nazis et leur lutte contre la résistance. Au nombre de ceux-ci figure notamment Roparz Hémon, théoricien du nationalisme breton qui trouve ses racines, dès la fin du XIXe siècle, dans le mouvement de lutte contre la République et qui vise à séparer la Bretagne de la France. Non seulement l’homme, présenté comme un grand linguiste, a collaboré avec les nazis, mais encore il vient d’être établi qu’il était membre de la Gestapo ! Discrédités à la Libération et ayant porté un tort considérable à la langue et à la culture bretonnes, les tenants du nationalisme breton se sont fait discrets pendant des années. Progressivement, ils ont refait surface.

A partir des années 60, le fait régional a émergé dans une France marquée par le creusement des inégalités territoriales. Le besoin d’expression des réalités régionales est apparu partout et surtout en Bretagne, sur le plan économique, social, culturel, à travers un mouvement vers la décentralisation. Mouvement riche de ses diversités, de ses contradictions, dans lequel, sous couvert de lutte contre "l’Hexagone, Paris, les jacobins, l’Etat oppresseur, colonisateur", les tenants, avoués ou non, de l’autonomisme, du séparatisme, du nationalisme breton, ont cherché à réhabiliter leurs penseurs et théoriciens pour véhiculer leur idéologie.

Aujourd’hui, le débat de fond est engagé, le travail de mémoire réclamé. Le mouvement Diwan (diwan : le germe) connu pour ses écoles en breton, décide de débaptiser ceux de ses établissements qui avaient été baptisés Roparz Hémon. Des villes demandent qu’on retire ce nom des frontons de centres culturels. Les jeunes qui aujourd’hui, face à la mondialisation, face à une certaine uniformisation culturelle, éprouvent le besoin d’être "de quelque part", de retrouver leurs racines à travers la langue et la musique, n’ont évidemment rien à voir avec ce qu’ont fait les collaborateurs pendant la guerre sous couvert de défense du breton. Mais il faut les prémunir contre le repli identitaire possible, qui porte en germe le nationalisme, et conjuguer avec eux culture régionale et démocratie. Il m’arrive d’utiliser aussi le mot "bretonitude", non dans le sens d’un attachement à la culture bretonne, mais plutôt dans le sens d’un enfermement sur le breton, servant à justifier tout et le pire.

Quant à la menace que les langues régionales feraient peser sur l’unité nationale, ce qui est à craindre, à mon avis, c’est plutôt qu’elles disparaissent, entraînant avec elles des pans de notre patrimoine culturel. Ce qui est à craindre, c’est qu’en ne leur accordant pas la place qu’elles méritent, ont les laisse en otage à ceux qui cherchent à mettre en cause l’unité nationale.Ne laissons pas le terrain inoccupé. Je pense qu’à côté du français, notre langue commune, nous avons besoin d’apprendre et de pratiquer de plus en plus de langues étrangères, mais aussi de prendre en compte les autres langues de France, les langues régionales qui ont une assise territoriale ancienne. Et peut-être d’autres, d’implantation plus récente, mais je ne me prononce pas avec certitude, ne connaissant pas suffisamment le sujet.

Regards.fr : Comment faire progresser le débat sur cette question des langues régionales ?

Félix Leyzour : Le débat est culturel, politique. Il faut, à mon avis, que les communistes et autres démocrates s’y engagent. Pour notre part, nous avons des choses à dire et des choses à apprendre. Peut-être Regards pourrait-il favoriser le débat, car s’il existe un problème des langues régionales, celui-ci ne se pose pas forcément dans les mêmes termes en Bretagne, en Corse, dans le Pays basque, le Pays catalan ou ailleurs.

Regards.fr : Un texte de loi n’est-il pas nécessaire après la non-ratification de la Charte européenne ? Que propose le groupe de travail de l’Assemblée nationale ?

Félix Leyzour : Personnellement, j’étais favorable à la ratification de la Charte européenne, ratification aujourd’hui bloquée. Ce n’était sans doute pas la position de tous mes amis, qui, par contre, sont, je le pense, favorables à ce qu’une place plus grande soit accordée aux langues régionales. Même si la Charte avait été signée, il aurait fallu une loi définissant le statut des langues régionales et prévoyant la mise en œuvre de leur enseignement. Avec le blocage de la Charte européenne, il faut bien reconnaître que nous avons laissé de côté notre proposition de loi. Sans doute faut-il se remettre au travail. La période y est favorable.

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