Laurent Hazgui/Fedephoto
Accueil > Société | Par Clémentine Autain, Rémi Douat | 21 mars 2011

Bruno Gaccio, la culpabilité révolutionnaire

Artisan du succès des Guignols de l’Info sur Canal +,
Bruno Gaccio publie La Révolution ? On s’rappelle…
Une invitation brute de décoffrage à la contestation où l’auteur,
dans un style oral, "authentique", ne s’épargne pas.
Snobisme ou effet de mode ? On a eu envie de le rencontrer.

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En lisant votre livre, on a un peu
le sentiment que vous découvrez
la lune…

Je gueule depuis que j’ai 18 ans,
même avant ! Et puis j’ai fait un travail à Canal +.
C’était révolutionnaire, je défendais le patron
contre les actionnaires. J’avais dit à Jean-Marie
Messier qu’il faisait une connerie en se mettant
les salariés à dos, parce qu’il serait le prochain
à sauter. Il m’a répondu : «  Vous voulez me virer
Monsieur Gaccio ? Ah, le jour où les employés
vireront le patron…
 » Je lui ai dit que je ne voulais
pas le virer mais qu’on allait mettre
un tel bazar que les actionnaires
le mettraient à la porte. Deux mois
après, bing ! Non, je ne découvre
pas la lune. Ce bouquin vient d’un
vide. J’ai travaillé pendant seize
ans aux Guignols où je pouvais
m’exprimer quand j’étais un peu
agacé, un peu complexé, un peu culpabilisé.
Il ne faut pas mentir aux pauvres, c’est super
agréable d’avoir du blé. Les riches ne sont pas
des salauds dans l’absolu mais quand ils ne
pensent pas aux autres. J’avais l’occasion de
dire que le politique n’a plus rien à voir avec le
pouvoir, qui est ailleurs. Depuis trois ans que je
travaille dans la fiction, je n’écris plus au quotidien.
Ce qui m’obsède, c’est la liberté d’expression.
Robert Ménard (fondateur et secrétaire
général de Reporters sans frontières jusqu’en
2008, ndlr
) est venu me voir un jour parce que
tous les comiques avaient refusé de partager la
couverture d’un livre avec Dieudonné pour défendre
la liberté d’expression, autour de ce titre :
Peut-on tout dire ?

Que lui avez-vous répondu ?

J’ai d’abord dit non moi aussi, par peur de me
faire massacrer, et puis j’ai réfléchi. Je me suis
dit que Dieudonné avait la parole et qu’on la lui
avait retirée. Quand il parle des « juifs », ça me
pose franchement problème…
Mais la liberté d’expression, c’est
d’accepter les paroles aberrantes
et d’aller en face avec un matériel
critique. La sortie du livre a été
un gros bordel ! J’ai repris le goût
de m’exprimer. Sur Facebook, il y
avait des centaines de messages.
J’excluais tous ceux qui me traitaient d’antisémite
et tous ceux qui me disaient « chouette, on va
mettre les juifs à la mer ». Mais au milieu, je recevais
des messages de tout un tas de gens, dont
une fille, Marie Naudet que je remercie au début
du livre, qui me disait que la liberté d’expression,
on en parlait toujours pour les comiques mais
qu’en fait on se tait partout. Dans la magistrature,
dans l’agriculture, dans l’industrie pharmaceutique,
il y a des choses qu’on tait. En fait, on se tait partout. Le règlement interne d’une entreprise est plus fort que la loi commune. Ma
première idée, ça a été de faire un bouquin qui
faisait un tour exhaustif de la liberté d’expression,
dans tous les domaines. Mais je me suis dis :
«  Gaccio, fais pas ton malin, t’es autodidacte, tu
travailles dans une grande entreprise, tu gagnes
du pognon, t’as fait les Guignols, avec un côté
“bobo parigo”… Bref ! Un essai, tout le monde
va se foutre de ta gueule, t’es pas légitime pour
ça !
 » J’ai quand même commencé
à écrire… Et puis, crise de la cinquantaine,
bilan sur ma vie, les
femmes, la coiffure… Je me suis
souvenu que, alors que j’ai arrêté
l’école à 15 ans, les femmes
m’ont formé. Il y en a qui ont eu
des maîtres, moi j’ai eu des maîtresses. Pas que
des bombes intellectuelles, mais souvent les
femmes m’ont aidé, donné le goût de la lecture
et le goût d’être moins con. C’est comme ça que
j’ai fait un livre qui me ressemble.

En effet, on sent votre sincérité dans le
livre… Vous aviez besoin d’exprimer une
indignation, une révolte ?

C’est un fil qui me relie à ce que j’ai toujours
été. Fils d’un immigré italien, chômeur pendant
dix ans. Une mère qui a laissé un pouce au travail.
C’était pas Zola, on mangeait à la maison
– bon, moins de viande les derniers jours de la
semaine… Ma mère a aujourd’hui une retraite de
900 euros par mois. Sans moi, par exemple, elle
passerait toutes ses vacances à Saint-Etienne.

Venir d’un milieu populaire et se retrouver
parmi les grands de ce monde, à gagner
plein d’argent, c’est ce qui provoque
cette culpabilité ?

En fait, ça gâche le plaisir. Si on ne pouvait pas
faire autrement, je ne dis pas… Mais on pourrait
partager. La culpabilité, même les grands
patrons la ressentent. J’ai entendu un discours
dans une grande entreprise qui m’a stupéfait.
Le patron dit à ses cadres : «  Tout va bien, tout
est au vert, sauf les salaires qui sont au rouge.
 »
Pourquoi ? Parce que les actionnaires
réclament 10 % par an, et
qu’on les leur donne. Tant qu’on
leur donne, on fait ce qu’on veut. Si
on ne les donne plus, ils vont venir
nous emmerder. C’est comme ça.
Des salariés rechignent, le PDG
lance : « La prochaine fois que vous êtes dans un
isoloir, votez mieux !
 » ça m’a scotché. Probablement
qu’il y a des systèmes qui seraient moins
injustes : il faudrait le décider. Malheureusement,
c’est décidé par ceux qui sont déjà en place.
Il faudrait qu’ils pensent contre eux-mêmes. Ou
alors, c’est la Tunisie, l’Egypte, le Yémen… Aller
dans la rue, longtemps. En France, à l’automne,
il y a eu des millions de gens qui ont manifesté
longtemps, plusieurs fois. On leur a répondu :
« Allez vous faire foutre ! » S’installer dans la rue
avec des pancartes, ça ne marchera pas ça
comme la révolution. Déloger un dictateur, c’est
plus facile en fait. C’est lui qui a tout, tout l’argent,
tout le pouvoir. Et nous ? Il faut remplacer
Sarkozy ? D’accord. On va voter Strauss-Kahn ?
Super. Et alors ? Si on remplace Sarkozy par
DSK, j’aurais dix minutes de joie. Il ne va rien
faire de différent, ou à la marge. Mélenchon ? Tu
ne peux qu’être d’accord avec lui. Il faut partager,
il faut qu’ils dégagent tous. OK. Mais avec
qui tu travailles, comment tu bosses dans le
contexte européen et international ? C’est compliqué.
J’aimerai voir…

Alors, comment fait-on la révolution ?

On voit toujours quelque chose de violent dans
la révolution. Il faudra un énorme changement :
est-ce que ça passera par un soulèvement populaire
 ? Je pense que non. Il a raison Cantona,
il faut trouver d’autres solutions. Je crois que ça
passera par des choses plus rigolotes. Il y a des
choses non violentes à inventer, qui se servent
du système. Mélenchon, il sert le système, parce
qu’il est présenté comme un clown. Ils ne sont
juste pas assez à vouloir que ce soit lui, on ne
croit pas qu’il peut gagner. On le rend marginal
pour qu’il ne dérange pas, qu’on ne l’écoute pas.
Il fonctionne comme un repoussoir : « Regardez,
avec lui, c’est le communisme ! » Du coup, ça
recentre sur la social-démocratie. Mélenchon ne
va pas gagner. En ce moment, je suis un peu en
boucle sur le vote blanc. Toutes ces colères qui
vont se réfugier dans le vote d’extrême gauche
et dans celui d’extrême droite pourraient s’exprimer
utilement dans un vote blanc qui serait
comptabilisé. Savoir ce que l’on veut à la place,
c’est le problème… On est résigné à deux partis.
Mélenchon n’y arrivera pas. Marine Le Pen
non plus…

Et un nouveau 21 avril, à l’endroit ou à
l’envers ?

Moi je n’ai pas de cicatrice du « 21 avril ». Je me
suis dit alors : « Tiens, la démocratie fonctionne. »
Et j’ai voté blanc.

C’est la culpabilité du rôle joué par les
Guignols dans l’élection de Jacques
Chirac ?

En fait, on ne l’a pas rendu sympathique. Il est
sympathique, contrairement à Balladur. Il est
crétin, comme nous, très Français. Impossible
de le caricaturer autrement. Récemment, j’étais
en vacances en Corrèze. Et j’ai découvert le musée
Chirac, à Sarran. La première chose que l’on
voit en rentrant, c’est un cube vert avec une pomme dedans : « Mangez des pommes ». Je me
suis dit : qu’est-ce qu’on a fait ? En fait, quand
on a reçu le programme du candidat Chirac, on
a ri comme des malades. Il n’y avait rien dedans.
C’était nul. On le traite alors aux Guignols et il
prend un demi-point dans les sondages. Sur la
couverture de ce livre-programme, il y avait des
pommes. Le lendemain, on fait dire à Chirac que
son demi-point est lié à ça : « C’est l’effet pommier.
 » D’où le slogan de campagne : « Mangez
des pommes ! » Il reprend des points dans les
sondages. Et les jeunes RPR s’installent sur les
Champs-Elysées avec ce slogan, en distribuant
des milliers de pommes. Un jeune responsable
RPR nous a dit qu’on leur avait sauvé la vie
parce qu’ils n’avaient rien à dire.

On ne peut pas faire comme si le rire
n’avait pas d’impact…

C’est ce que m’a dit Pierre Lescure (journaliste
qui fut directeur de Canal +, ndlr
). En 1998, il
a voulu suspendre les Guignols au moment de
la dissolution en raison de notre impact sur le
résultat électoral de 1995. Je lui ai dit que, dans
ce cas, il fallait arrêter définitivement. Après une
longue discussion, on a juste enlevé les personnages
politiques candidats. L’humour est indispensable
et en même temps… Un jour, il y aura
un Nuremberg des Guignols. On va nous dire :
« vous avez endormi les gens, vous leur faites
croire qu’on est dans un pays libre », et on va
être pendus ! En fait, le rire ne sert à rien, ça ne
sert pas une cause, même si individuellement
certains s’en servent pour éveiller leur esprit
critique.

Dans votre récit, le sexe et les femmes
sont très présents, parfois avec une petite
dose de machisme. Ils s’entremêlent
au propos général sur la révolution. Pour
autant, on n’a pas le sentiment que les
rapports hommes / femmes et la sexualité
soient un lieu de la révolution. Cette
question n’est pas absente mais on a le
sentiment qu’elle n’est pas pensée…

Mon rapport au sexe et aux femmes, ce sont
mes petites bulles à moi. C’est le moment où je
suis bien, où je ne pense pas à la révolution, où
j’oublie combien l’organisation sociale me pèse.
C’est mon refuge. Mais c’est vrai que la liberté
nouvelle des femmes, c’est un sacré changement…
Je vais réfléchir à cette révolution…

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