Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er juin 2006

Cannes, passé-présent

A vous les films de Cannes cet été. Que voir ? Cette édition du Festival se distingue par une très forte présence de films historiques et une tendance un peu sommaire, naïve à confondre passé et présent. Peu de films entre le déjà-plus et le pas-encore, espace de fertilité où le monde se projette. Notre palmarès.

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Nous représentons une mémoire qui existe, même si nous ne la connaissons pas toujours très bien. Avec la gueule que nous avons et le métier que nous faisons, nous sommes politiques », a affirmé le comédien Sami Bouajila lors de la conférence de presse cannoise d’Indigènes, film pédagogique de Rachid Bouchareb sur les contingents africains de la Seconde Guerre mondiale. Cette évidence du visage de la mémoire, déjà inscrite, écrite noir sur blanc, aura été l’une des lignes de force (et de faiblesse) marquant au fer rouge le faciès de ce 59e Festival de Cannes. En posant un « nous », plus essentiel que le « je », Sami Bouajila préfigurait aussi le prix (collectif) d’interprétation masculine que le jury, présidé cette année par le réalisateur chinois Wong Kar Wai, a décerné aux acteurs dirigés par Rachid Bouchareb : Bouajila donc, ainsi que Jamel Debbouze, Samy Naceri, Roschdy Zem et Bernard Blancan.

Une édition politique

A première vue, l’édition fut politique : les médias ne l’avaient-ils pas pointé de concert avant même que le festival ne débute ? :, le palmarès aussi, la Palme d’or, distinction suprême, revenant à Ken Loach, infatigable militant malgré ses

70 ans. Présenté le premier jour, mais non envolé au vent puisque « décerné à l’unanimité », Le vent se lève se déroule dans l’Irlande des années 1920 au moment où les nationalistes luttent pour mettre un terme à la domination anglaise. En recevant son prix, Ken Loach a affirmé : « Si nous osons dire la vérité sur le passé, peut-être oserons-nous dire la vérité sur le présent. » Le nerf de la guerre s’est incontestablement situé là, au cœur même de ce passé toujours présent. Depuis la Croisette, Rachid Bouchareb a, pour sa part, adressé ce message clair à Nicolas Sarkozy : « Il serait intéressant que le ministre de l’Intérieur voie le film et se rende compte que ces hommes d’Afrique ont sauvé et libéré la « mère patrie ». Il s’agit de revoir l’histoire de l’immigration non pas à l’aune des derniers événements en banlieue, mais de l’envisager dans sa globalité. » Cette continuité proprement historique entre hier et aujourd’hui n’a cessé de hanter, de torturer la compétition officielle. Comment recevoir dans cette optique le film de Sofia Coppola, Marie-Antoinette ? Faut-il y voir une coquille vide, simple bonbon rose et acidulé contempteur de l’Histoire et de la marche révolutionnaire, ou une forme réellement habitée par ses propres anachronismes qui éclairerait la désaffection politique, l’insularité narcissique de toute une jeunesse dorée d’aujourd’hui ? Le film est suffisamment solide pour qu’il soit difficile de trancher à la va-vite (disons que l’alternative interprétative se tient) et les avis au sein de la rédaction de Regards sont partagés.

Tensions

Un Cannes 2006 torturé par ce passé-présent, écrivions-nous. La Compétition officielle a compté dans ses rangs le film de l’Uruguayen Israel Adrian Caetano et celui du Mexicain Guillermo del Toro : Cronica de una fuga. Buenos Aires, 1977 revient sur la torture perpétuée par le régime militaire argentin quand Le Labyrinthe de Pan dresse le portrait d’un sanguinaire capitaine de l’armée franquiste à la fin de la guerre civile espagnole. Le Labyrinthe de Pan fut riche à titre de symptôme : en juxtaposant deux histoires, l’histoire frontale et un conte souterrain, il symbolise bien les tensions cinématographiques cannoises. Labyrinthiques, fantomatiques, les meilleures œuvres ont en effet su déranger ou déplacer cette équation générale, académique, proprement classique (passé = présent), comme le radical Flandres de Bruno Dumont (Grand Prix sur lequel nous reviendrons au moment de sa sortie en salles, le 30 août), film à bien des égards résistant et mutant dans son abominable refus de situer la guerre qu’il met en jeu. Prix du scénario, Volver, jusque dans son titre qui signifie « revenir », pourrait en être le parangon fictionnel soft et décalé par rapport à la masse pléthorique de films historiques. Pedro Almodovar et ses femmes, primées collégialement, se délectent de ce phénomène de revenance, des scénarios propres aux fantômes générationnels. Sur cette racine de l’arbre cannois se situe aussi Red Road, très beau premier film de la Britannique Andrea Arnold, justement récompensé par le Prix du jury. Un autre revenant du passé y sévit...

En avant, jeunesse !

Si le Festival de Cannes reflète à sa façon le monde, il aura cette année cartographié, mis en scène, une forme d’impasse concernant le futur, une angoisse profonde quant aux lendemains, qui adviennent toujours entre le déjà-plus et le pas-encore, dans cet espace fertile occupé par trop peu de films. Là où les formes se renouvellent précisément, où la fiction advient, où le cinéma règne, où le monde se projette. Juventude em marcha de Pedro Costa s’est inventé dans ce lieu. Visionnaire, il n’a pourtant pas été vu. Comment le dire autrement ? En avant, jeunesse !

Un tel souffle épiphanique habite également Bamako de Abderrahmane Sissako, qui fut la seule œuvre africaine montrée durant le festival mais reléguée hors compétition. Éminemment politique car montrant la politique en train de se faire, en action, projective (non congelée), Bamako entremêle plusieurs trajectoires de fiction : un procès imaginaire intenté par la société civile africaine contre les grandes organisations internationales (avec notamment Aminata Traoré et les avocats William Bourdon et Roland Rappaport), un western enchâssé délirant, et une histoire d’amour, de rupture. Ajoutons pour clore avec espoir ce retour de Cannes 2006 que Bamako s’achève sur cette phrase du poète Aimé Cesaire : « L’oreille collée au sol, j’entends passer demain... »

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