Accueil > Monde | Par Cécile Raimbeau | 1er décembre 2006

Capotes / médicaments /développement : trithérapie globale

Où en est le plan mondial de lutte contre le sida ? Taxe de solidarité sur les billets d’avions, aide alimentaire aux pays pauvres, médicaments antirétroviraux, quels sont les vrais enjeux ? Rendez-vous avec Khalil Elouardighi, de l’association Act up, et reportage au Mozambique.

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Il y a cinq ans, à l’ONU, les gouvernements du monde promettaient 10 milliards de dollars annuels avant 2005 pour le plan mondial contre le sida. Ces engagements n’ayant pas été tenus, ce sont 18 milliards qui sont désormais nécessaires. La France a prévu une contribution de 250 millions en 2007, soit 1,5 % de ces 18 milliards alors que sa part dans le PIB des pays riches est quatre fois supérieure (6 % selon l’OCDE). Même en ajoutant l’Unitaid, cette fameuse taxe de solidarité sur les billets d’avion qui doit rapporter 250 millions annuels, notre pays demeurera radin par rapport à la Grande-Bretagne qui donne déjà 900 millions de dollars par an. Attention, Unitaid, cette noble initiative promue par Jacques Chirac est « plus visible que lisible », selon Act up Paris. En outre, l’argent récolté pourrait se soustraire de l’Aide publique au développement (ADP, voir l’interview de Khalil Elouardighi). Combattre la pandémie au Sud, c’est pourtant aussi lutter contre la pauvreté. Là encore, les engagements pris par le G8 de consacrer 0,7 % du revenu national brut à l’ADP sont loin d’être atteints. Si la contribution française arrive à 0,5 % en 2007, ce sera en gonflant artificiellement les additions avec la prise en compte des dépenses consacrées à l’accueil des réfugiés, aux étudiants étrangers, aux TOM, au rayonnement culturel, etc. Les pays riches, en bailleurs intéressés, préfèrent fournir des médicaments et des sacs de riz fabriqués par leur propre industrie, plutôt que d’aider les pays pauvres dévastés par le sida à mettre en œuvre un plan de lutte et de développement intégral (voir le reportage au Mozambique). C.R.

Sources : Le « Contre-rapport associatif sur les engagements pris par la France en 2001 », par Act up Paris, Aides et Solidarité sida (mai 2006) et la campagne de la Coordination Sud : « Elections 2007 : pour une France plus solidaire et ouverte sur le monde »

INTERVIEW :

Khalil Elouardighi : « Act up milite pour qu’Unitaid s’engage sur l’achat de génériques » (Khalil Elouardighi est le responsable du plaidoyer pour les questions internationales à Act up Paris.)

L’Unitaid, la taxe sur les billets d’avion, doit servir à faciliter l’accès aux médicaments contre le sida, la tuberculose et le paludisme dans les pays pauvres. Belle initiative, mais gare à la poudre aux yeux...

Y a-t-il des garanties que Unitaid (1) serve à soigner le plus grand nombre de malades à bas prix ?

Khalil Elouardighi. Act up et différentes associations ont lutté pour que Unitaid s’engage clairement sur l’achat de génériques et pour qu’en aucun cas l’argent puisse être gâché en achetant des médicaments plus chers aux grands labos. Nous avons proposé un amendement au projet de constitution d’Unitaid prévoyant qu’en cas de problèmes avec les brevets ayant des retentissements sur les prix, Unitaid utiliserait les flexibilités de l’ADPIC telles que les licences obligatoires (2). Il a été en partie adopté, restant vague. Or, il faudrait que ce principe soit mentionné dans les accords de subvention entre les pays bénéficiaires et les partenaires d’Unitaid. Cela renforcerait les ministères de la Santé des pays pauvres quand il y a un brevet qui s’oppose à l’entrée d’un générique dans leur pays. Ces ministères cherchent généralement à obtenir les médicaments les moins chers, mais s’affrontent souvent au ministère des Finances ou des Affaires étrangères de leur propre gouvernement. Ceux-là craignent de se mettre à dos les Etats-Unis ou l’Europe. Les pressions politiques sont fortes. Mentionner ce principe serait important. Mais les partenaires d’Unitaid ont peur d’un glissement vers un conflit avec les grands laboratoires.

L’Unitaid pourrait donc servir à acheter soit des génériques, soit des médicaments plus chers, selon la politique propre à chaque pays bénéficiaire ?

K.E. Il existe déjà le Fonds mondial qui distribue de l’argent pour acheter des médicaments. Chaque pays décide si cela va servir à acheter des génériques ou des médicaments du marché. De notre point de vue, ce n’est pas la peine de créer Unitaid si c’est pour se retrouver dans la même situation, autant verser l’argent au Fonds mondial ! La seule justification d’Unitaid est de faire baisser les prix des médicaments.

Génériques ou pas, les médicaments seront-ils gratuits pour les malades ?

K.E. On est parti pour que les malades du Sud paient en partie les médicaments d’Unitaid obtenus gratuitement par leur gouvernement. Rien n’empêche cela ! A l’heure actuelle, le Fonds mondial a des problèmes de cet ordre. Une majorité des pays qui empochent l’argent de ce fonds ont pour politique de faire payer les malades pour les soins et les médicaments. L’une des raisons invoquées par ces pays est que la Banque mondiale les force à cela à travers les politiques qu’elle encourage. La Banque mondiale réplique qu’elle n’oblige personne.

Quels sont les autres enjeux à défendre ?

K.E. Ce que l’on appelle l’additionnalité. Je m’explique : est-ce que Unitaid vient en plus de ce que la France a déjà promis aux pays pauvres ? Ou bien, la taxe est-elle juste une somme substitutive qui contribue de manière indirecte à financer le budget français de l’aide au développement ? Si c’était le cas, du point de vue des pays en développement, quelle différence ? Ils recevraient la même somme ! Au départ, il avait été promis que l’argent serait additionnel à l’Aide publique au développement et le ministère des Affaires étrangères français continue à le dire. Mais pour attirer de nouveaux pays à Unitaid, la France est ouverte à ce que ces pays contribuent de manière soustractive à leurs promesses déjà faites aux pays pauvres. C’est ce qui est en jeu avec l’adhésion de l’Allemagne et du Japon, deux pays riches très attractifs pour Unitaid. Les Etats membres actuels semblent prêts à revenir sur l’additionnalité pour intégrer ces pays. recueilli par C.r.

(1) Lancée en septembre à l’ONU.

(2) L’accord sur les ADPIC (droits de propriété intellectuelle touchant au commerce) établit l’obligation d’une protection par brevet des inventions. Cela réduit l’accès aux médicaments dans les pays pauvres. Depuis la déclaration de Doha en 2001, une disposition permet à ces pays de produire ou d’importer des copies d’un produit breveté afin de protéger la santé publique : la licence obligatoire. En raison d’un contexte politique tendu, peu de pays pauvres l’ont utilisée.

REPORTAGE :

Quand l’aide est pathogène...

Au Mozambique, le sida fait des ravages malgré une volonté politique affichée de favoriser l’accès aux traitements gratuits. Les efforts sont freinés par la pauvreté, cette maladie économique qui a aussi des agents pathogènes persistants : les politiques très intéressées des pays riches.

Cecilia Mabataza Lucas a mis son histoire en chanson. Elle la conte a capella, en frappant dans ses mains : « J’étais maigre et incapable de me lever quand des activistes m’ont convaincue d’aller à l’hôpital. Les médecins m’ont donné des médicaments. Maintenant, je chante, j’ai recouvré mon poids, la santé ! » La scène se passe à Boane, à une trentaine de kilomètres de Maputo, la capitale du Mozambique. Cecilia doit faire des allers et retours entre ces deux villes pour chercher son traitement gratuit. Problème : cette veuve de 33 ans n’a plus de revenu. Quand elle en a la force, elle aide ses parents dans leur machamba, le lopin de terre qu’ils exploitent. Mais les récoltes sont si maigres sur ces terres non irriguées ! Les deux tiers des familles ont des difficultés à satisfaire leurs besoins alimentaires. Heureusement, l’association Kulima verse à Cecilia de quoi payer son ticket de bus jusqu’à l’hôpital. Elle obtient aussi de cette ONG locale un sac de riz et des oranges chaque mercredi, après avoir participé au bêchage et à l’arrosage d’un potager collectif où soixante-dix séropositifs plantent des légumes nutritifs pour diversifier leurs repas. Cette solidarité réchauffe le cœur, mais ne suffit pas. « Hier, je n’ai rien mangé, je n’ai pas pu avaler mes cachets », avoue la jeune femme.

Cecilia fait partie des 31 500 Mozambicains sous trithérapie. Le ministère de la Santé a démarré un programme d’accès aux traitements gratuits en 2004 à Maputo et l’étend aux principaux hôpitaux de province depuis 2005. Peu de pays africains affichent une telle détermination, le Mozambique est l’un des rares à avoir déposé une licence obligatoire. Aujourd’hui, il existe cent cinquante points de prescription d’antirétroviraux (ARV). « La majorité des malades traités y reçoivent des ARV génériques indiens de première ligne qui reviennent à l’Etat à l30 dollars par an et par patient », commente Jao Teixeira, un responsable de la centrale étatique d’achat des médicaments.

Prévention et pauvreté

L’accès aux ARV est devenu la priorité du gouvernement et de ses bailleurs au point que M. Teixera prétend qu’ils se font concurrence pour financer le programme. « Pour l’heure, le Mozambique n’a pas de problèmes d’approvisionnement en ARV ! », affirme ce haut fonctionnaire. Ce que confirme le coopérant José Vallejo, responsable d’un service public de traitement du sida géré par MSF à Maputo : « Nous n’avons pas souffert de rupture de stock. Les difficultés sont d’un autre ordre : manque de médecins et d’infirmières, manque d’infrastructures, malnutrition. Une trithérapie doit être suivie précisément. Si le patient l’interrompt, parce qu’il n’a pas les moyens de se rendre à l’hôpital ou parce qu’il n’arrive pas à avaler ses comprimés le ventre vide, il développe des résistances aux médicaments de première ligne. Or, trop chers, les ARV de seconde ligne sont indisponibles. C’est pour toutes ces raisons que l’objectif du gouvernement de mettre 55 000 patients sous ARV avant la fin 2006 ne sera pas atteint ! »

Pourtant 208 000 personnes ont immédiatement besoin d’ARV, la pandémie faisant des ravages au Mozambique. Officiellement, 16,2 % des adultes entre 15 et 49 ans sont porteurs du virus, dont une majorité de femmes. Le pourcentage a doublé en huit ans et continue à augmenter. Ce qui met en cause les politiques de prévention. « L’accès aux médicaments ne doit pas se faire au détriment de la prévention, ni de la lutte contre le pauvreté ! », souligne Ana David, la coordinatrice nationale de Monaso, le réseau mozambicain des associations de lutte contre le sida. Depuis 2002, Monaso se voit obligé de faire du lobbying en faveur de la prévention, oubliée des donateurs. Certains acteurs de la prévention ne prônent qu’abstinence et fidélité, qui plus est, en pays polygame, comme les Eglises et certaines organisations financées par le gouvernement étasunien ou des grandes fondations américaines. « La Fondation Bill Clinton est arrivée au Mozambique avec 5 millions de dollars pour la lutte contre le sida sans vouloir entendre parler de préservatifs ! », s’indigne Ana David.

Prenons le cas de Cecilia, contaminée par son mari décédé. Elle sous-entend maintenant qu’il y a un risque qu’elle contamine un homme à son tour. « Je comprends ces femmes qui acceptent l’amour pour un peu de confort matériel ou pour envoyer leurs enfants à l’école. Celles qui sont sous ARV peuvent encore charmer ! », avoue-t-elle. La femme mozambicaine dépend économiquement des hommes. Elle est moins lettrée : en milieu rural, 80,8 % des femmes sont analphabètes, contre 47,2 % des hommes. « Des femmes me disent qu’il vaut mieux mourir demain du sida, qu’aujourd’hui de faim ! », regrette Rafa Machava, la directrice de Muleide, une association de lutte pour les droits des femmes basée à Maputo.

Les programmes d’accès aux ARV sont accompagnés d’une aide alimentaire (au moins les premiers mois) généralement fournie par le Programme alimentaire mondial. Mais faute d’un soutien suffisant de la part des pays riches qui n’ont pas tenu leurs promesses de dons, le PAM a commencé en septembre à réduire cette aide aux patients traités pour le sida dans toute l’Afrique australe et prévoit que plus de 4,3 millions de personnes seront confrontées à des pénuries alimentaires dans la région. Lors de la dernière crise alimentaire de 2002, cette agence de l’ONU avait tenté d’acheminer un stock de maïs transgénique, passant outre les lois internationales sur la biosécurité. Elle aidait ainsi les Etats-Unis à écouler ses stocks d’OGM et à imposer insidieusement cette culture à l’Afrique. Ainsi élevés comme arme contre la faim, les OGM pouvaient être présentés comme solution pour sauver les campagnes mozambicaines où la main-d’œuvre est fauchée par la pandémie.

exode rural

Mais pour l’heure, est-ce tant le sida qui est la cause de la désertification des campagnes et de la réduction des surfaces agricoles ? « C’est plutôt l’exode rural ! », assure Diamantino Nhampossa, le coordinateur de l’Union nationale des paysans (UNAC). « En 1997, 71 % de la population vivait à la campagne ; aujourd’hui, moins de 66 %. Les paysans manquent de soutien et fuient les conditions de vie difficiles ! » Sans nier le désastre de la pandémie, ce syndicat membre de Via Campesina considère que le sida a bon dos pour masquer l’impact de la mondialisation et des politiques néolibérales sur la paysannerie.

Au Mozambique, la terre appartient à l’Etat en raison de la réforme agraire instaurée par le gouvernement post-colonial marxiste-léniniste, si bien que la grande majorité de la population vit d’une agriculture familiale sur des surfaces de 5 à 10 ha. Après la guerre civile, depuis les accords de paix de 1992, les paysans ont réinvesti les champs et la production a été relancée. Mais le pays qui avait commencé à prendre une série de mesures libérales dès 1983, qui avait adhéré au FMI et à la Banque mondiale, était déjà habitué à importer des produits alimentaires d’Inde, d’Afrique du Sud, d’Amérique du Nord, d’Europe... « Avec la paix, une autre période critique s’est ouverte, constate Domenico Liuzzi, le directeur de Kulima. Les investissements et les produits étrangers sont arrivés brutalement. L’industrie mozambicaine affaiblie a périclité sous l’effet de la concurrence faisant des milliers de chômeurs. Aujourd’hui, les efforts sont consacrés aux grandes productions brutes non transformées destinées à l’exportation et des pressions sont exercées pour privatiser la propriété de la terre. Les paysans, eux, sont abandonnés à leur isolement, sans accès aux prêts, soumis aux conditions climatiques », déplore-t-il.

A partir de 2001, la société civile a participé à la rédaction d’un plan de développement national, l’Agenda 2025. Une consultation peu utile : pour bénéficier de l’annulation de sa dette, le gouvernement a dû approuver un plan de lutte contre la pauvreté exigé par les grands créanciers du pays, le PARPA. « Les politiques macroéconomiques avaient déjà été discutées. Le gouvernement avait juste la liberté de choisir quelles routes améliorer ! », ironise Sylvestre Baessa, le secrétaire du Groupe de la dette, une coalition d’ONG engagée pour l’annulation inconditionnelle de la dette. « Le PARPA, c’est surtout des financements dans le secteur éducatif, la santé et les infrastructures, peu d’investissements productifs dans l’agriculture, l’industrie et les secteurs créateurs d’emplois. Résultat : les Mozambicains continuent à ne pas envoyer leurs enfants à l’école, à consulter le guérisseur plutôt que le docteur, à avoir des mécanismes de commercialisation propres et insuffisants. Il faut créer les conditions pour que les gens soient moins pauvres afin qu’ils changent de comportement ! » C.R.

On soigne ton sida si tu manges nos OGM !

En mai 2002, alors que le Mozambique fait face à une crise alimentaire, un navire transportant 4 000 tonnes de maïs transgénique accoste à Maputo sans déclarer la nature génétiquement modifiée de sa cargaison. Ce maïs importé par le PAM a été donné par l’agence étasunienne USAID pour être distribué sous forme d’aide alimentaire. Face à l’urgence et à de fortes pressions, le gouvernement mozambicain doit accepter cette donation, en posant une condition : broyer ces graines sous forme de farine. La Zambie est le seul pays d’Afrique australe à refuser cette aide suivant une position difficile à défendre. En mai 2003, Washington adapte son arsenal législatif. Avec le United States Leadership against HIV/AIDS, Tuberculosis and malaria act, les autorités américaines peuvent désormais faire pression sur chaque pays africain : pour pouvoir bénéficier d’assistance dans la lutte contre le sida, il sont sommés d’accepter l’aide alimentaire OGM. Au Mozambique, USAID importe 7 000 tonnes de maïs transgénique entre juin 2003 et juin 2004, hors d’un contexte d’urgence. C.R.

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