Accueil > Idées | Par Chakri Belaïd | 1er mars 2006

Caricatures de Mahomet : Onde de violence et manipulation politique. Entretien avec Olivier Roy (4)

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Comment expliquer la violence des réactions dans le monde arabo-musulman ? S’agit-il d’ instrumentalisation politique ?

Olivier Roy, vous êtes un spécialiste de la géopolitique des pays musulmans, comment interprétez-vous les attaques d’ambassades européennes dans certains pays musulmans ? Olivier Roy. La carte des émeutes montre que les pays touchés par la violence sont ceux où le régime et certaines forces politiques ont des comptes à régler avec les Européens. La violence a été instrumentalisée par des Etats et des mouvements politiques qui rejettent la présence des Européens dans un certain nombre de crises au Moyen-Orient. Les Iraniens l’ont dit, ils sont absolument furieux des positions européennes et françaises en particulier au sujet du nucléaire. Les Européens se retrouvent en première ligne dans la mise en accusation de Téhéran devant le Conseil de sécurité, alors que les Etats-Unis s’en tiennent à une prudente rhétorique. Le régime syrien se venge, lui, des pressions européennes, surtout françaises, pour son retrait du Liban. Son implication dans les violences contre les ambassades européennes est évidente. En Syrie, les Frères musulmans sont soit en prison soit morts assassinés. D’autre part, personne là-bas ne peut lever le petit doigt sans l’accord du régime. Concernant les débordements de Gaza contre les représentations de l’Union, ils viennent du fait que l’Europe a imposé des conditions draconiennes pour la continuation de son aide après la victoire du Hamas. Une posture mal comprise par de nombreux Palestiniens, qui s’attendaient à plus de neutralité. Une dimension supplémentaire a joué : le Fatah, largement responsable des débordements, a voulu montrer que le Hamas n’est pas capable de gérer la situation et apparaître comme le meilleur défenseur de l’islam aux yeux de la population.

Au Pakistan, l’exacerbation du sentiment religieux est certes très forte, mais on sait aussi que le pouvoir soutient des liens très importants avec l’establishment religieux. En Afghanistan, le régime n’est pas derrière les manifestations mais les enjeux y sont clairs : jusqu’à maintenant ce sont les Américains qui se battaient contre Al Qaida. Bientôt les troupes de l’OTAN, donc les Européens, vont participer au combat direct contre les talibans et Al Qaida. Ce sont des éléments pro-talibans qui sont descendus dans la rue.

Vous semblez relativiser la dimension de l’outrage religieux ...

Olivier Roy. Je crois qu’on confond les manifestants et les gens mécontents. Je pense qu’il y a beaucoup de musulmans qui ont été choqué par les caricatures mais qui ne manifestent pas. Qu’il y ait parmi les manifestants des gens qui soient véritablement choqués, je n’en doute pas, mais je crois que la part de la manipulation politique est beaucoup plus importante. Regardez le Maroc, par exemple, il n’est pas imaginable que les Marocains n’aient pas été choqués... Pourtant il n’y a pas eu d’attaque contre les ambassades. On a compté 40 000 manifestants à Casablanca, c’est raisonnable, là on peut dire que les gens sont descendus par conviction.

Quels jeux jouent les régimes arabes vis-à-vis des musulmans européens ?

Olivier Roy. Audelà de l’affaire des caricatures, les différents Etats arabes acceptent mal l’idée qu’un islam européen autonome se constitue. Ils font tout pour garder une influence sur les musulmans en Europe en jouant soit sur l’islam, soit sur la nationalité d’origine. Ils veulent garder un parrainage sur les musulmans européens pour avoir un levier d’influence sur les Etats Européens. Au départ, l’incident des caricatures est un incident isolé purement danois. Ce sont des imams au Danemark qui ont été au Moyen-Orient pour demander des soutiens, en décembre 2005. C’est à ce moment-là qu’on a vu une offensive diplomatique. Et là, il y a eu une demande d’audience des ambassadeurs des pays musulmans à Copenhague. Ça a mis en exergue cette volonté de tutelle.

/(1) Olivier Roy est professeur à l’EHESS (école des hautes études en sciences sociales). Auteur notamment de La Laïcité face à l’islam, Stock, 2000./

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