Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er février 1999

Casanova le magnifique

Le scandaleux Vénitien n’est pas seulement celui qu’on croit, aventurier, escroc, libertin. A côté de ce Casanova, devenu mot commun, il y eut le poète, le mémorialiste, le philosophe, le musicien... Tout naturellement, Philippe Sollers consacre un livre-éloge à ce "philosophe en action" représentatif du XVIIIe siècle.

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Curieux destin que celui de Jacques Casanova (1725, Venise - 1798, Dux, Bohème) : il naît de père inconnu, est élevé très tôt en pension, époque dont il ne dit à peu près rien. A peine mûr, il embrasse la carrière ecclésiastique, puis celle des armes, avant de mener une vie que d’aucuns considèrent comme "aventureuse". Les esprits frileux, pour se donner quelques sensations dans une vie bien terne, en ont fait un "érotomane". C’est que cet homme, comme pour se venger, collectionne les "aventures". Sauf que ce ne sont jamais, à ses yeux, des aventures : il s’implique tout entier en elles et : soit la malchance (?), soit le hasard des circonstances : il se laisse prendre l’objet de ses vues. Chez un homme qui, venant de rien, a fréquenté tout le grand monde de l’époque (la Cour, Louis XV compris, Voltaire, Rousseau, Crébillon, Mozart...), cela a de quoi interroger. Philippe Sollers consacre à cet homme un ouvrage : Casanova l’admirable (1). Le titre vaut programme et renforce la page 4 de couverture du tome 2 de Histoire de ma vie de Casanova (2) : "Je considère les Mémoires de Casanova comme la véritable Encyclopédie du XVIIIe siècle" y dit Blaise Cendrars. Aussi Sollers se demande-t-il pourquoi ce riche apport a pu être, si longtemps, mésestimé, voire ignoré.

L’explication, on ne peut plus simple, mais réelle : "Scandaleux et insolite Casa." Autrement dit, les esprits fatigués se satisfont de cases toutes prêtes à y faire entrer quiconque. Et malheur à celui ou celle à qui cela ne convient pas. Sollers légitime, à bon droit, Casanova : "La vie est une loterie, une roue permanente, le monde lui-même n’est qu’un jeu sur fond de néant. Casanova en est convaincu, mais au lieu de s’abandonner, comme d’autres, à la mélancolie ou à la dépression, il va à la table de jeu, il parie, il accepte les gains et les pertes, il suit son dieu, c’est-à-dire son désir."

Les Mémoires de Casanova, une véritable encyclopé die du 18e siècle

Reste qu’il conviendrait d’interroger celui-ci, à quoi ne se risque pas plus Sollers que, avant lui, Roger Vailland qui s’était attaché, dans le Regard froid à l’homme de quarante ans, épanoui et heureux. Il faudrait s’interroger aussi sur le fait que Histoire de ma vie s’achève brutalement, à la cinquantaine. Casanova n’a-t-il pas eu le temps d’achever ses mémoires ou a-t-il considéré que les années postérieures ne méritaient pas... la postérité ? A notre connaissance, le mystère demeure entier. A lire les trois volumes de plus de mille pages chacun et les nombreuses notes fouillées de plusieurs exégètes, on peut se dire que Casanova a caché : s’est caché ? : un problème fondamental : celui d’une fêlure précoce, faite de l’absence du père et de l’abandon de la mère. A partir de quoi, il lui a fallu, seul, se construire. D’où la nécessité de séduire ; d’où, peut-être, son désir de ne jamais s’attacher définitivement. Tout se passe comme s’il craignait plus que tout l’attachement définitif, certain qu’il paraît être de devoir connaître la déception. On n’insiste pas suffisamment sur les larmes qu’il verse, notamment lors de ses arrachements douloureux d’avec des compagnes avec lesquelles il pouvait espérer finir ses jours. Et pourtant, que de larmes versées ! Et quelle fidélité, en même temps, envers toutes ses partenaires. Il va jusqu’à aider, plusieurs années après, celles qui sont dans la difficulté et la reconnaissance de celles-ci témoigne des liens profonds qu’il crée à chaque fois.

Bourreau de soi-même, suivant son dieu, le désir

Mais pourquoi donc n’a-t-il jamais abouti, autorisant en quelque sorte les caricatures que nous véhiculons toujours à son propos ? Il nous livre un semblant de réponse, qui laisse entier le mystère, dans le troisième volume : "Elle ne pouvait pas comprendre, et elle me le répétait toujours, comment je pouvais être ainsi le bourreau de moi-même ; et elle avait raison, car je ne le comprenais pas non plus." Pourquoi ne pas considérer que ce sacrifice volontaire, outre qu’il témoignait de l’angoisse d’une rupture dont il craignait les conséquences terribles pour sa sensibilité et compte tenu de son histoire personnelle, reproduisait le sacrifice infantile qu’il avait dû subir, rejeté qu’il avait été par ses parents ? On ne se sort jamais de ces choses sans dommage. Mais on ne dit rien, on n’en parle à personne ; on souffre en silence, essayant de prendre une revanche sur de difficiles débuts. Comme si c’était au pouvoir de l’homme. Mais, dira-t-on, pourquoi est-il à ce point homme de plaisir ? Parce qu’il est homme de son temps, le XVIIIe siècle, lequel fournit tant de penseurs hédonistes, connus ou injustement méconnus : Sade, le curé Meslier, Condillac et consorts. Casanova, bien que de tendance monarchiste : mais il abhorre surtout la Terreur : ne dépare pas dans le paysage des Lumières. Mieux : il leur appartient et contribue, si l’on veut bien le lire, à l’histoire de la pensée du siècle.

Désespoir de la pensée et optimisme de l’action

Freud a signalé, plus tard, le lien qu’entretiennent pulsion de connaître et pulsion sexuelle. Nous y sommes. Et ne nous étonnons pas si d’aucuns se détournent du sexe comme ils se sont détournés de la connaissance. Sollers a raison de résumer : "plutôt mort que mouton". Et cela dérange à l’envi. Dans la Guerre du goût (3) déjà on lisait : "Le corps trop cru, trop présent, trop en relief, voilà le danger." C’est une oeuvre de salubrité absolue qui consisterait à entendre enfin la voix de Casanova, dans son intégralité. D’autant plus que, comme tout grand écrivain, ou grand penseur, il sert l’existence de ceux et celles qui le suivent dans le temps, fût-ce plusieurs siècles après lui. Pas de risque de "perte de repères" avec le Vénitien, fort attaché à la propreté (pas seulement physique), à la courtoisie et au respect des autres, à la culture tous azimuts (philosophie, poésie, littérature, musique, etc.), et toujours d’une générosité incroyable dans tous les domaines. A croire que l’enfant qui restait en lui ne voulait pas faire subir un sort qu’il ne souhaitait à personne mais qui avait été le sien. Ce qui peut marquer, par conséquent, chez cet homme, c’est moins ses exploits physiques que la tendresse qu’il y met toujours, car il ne supporte les femmes qu’intelligentes (motif de refus : qu’elles ne sachent ni lire ni écrire), élégantes et cultivées. Et il ne leur demande pas d’être aussi férues que lui de sciences occultes, de cabale... Cet homme ouvert à tout s’est juste fermé au malheur que peut comporter, selon lui, une union : "le mariage est un sentiment que j’abhorre (...) Parce qu’il est le tombeau de l’amour." Sans doute beaucoup de ses compagnes ont-elles senti ce que nous interprétons comme un désespoir, celui de la pensée, mais qu’il joint à un optimisme de l’action. Initiateur à la vie, il a vécu la reconnaissance de pratiquement toutes les femmes qu’il a fréquentées. De même en matière d’Etat : le cardinal de Bernis n’a pas regretté de l’envoyer en mission en Hollande pour renflouer les caisses royales. Etonnant homme, décidément, que celui-là, mais qui n’a pas encore débuté le parcours qui doit être le sien : celui d’un tout-grand, d’un tout-premier de ce siècle qui n’en est pourtant pas avare.

1. Philippe Sollers, Casanova l’admirable, éditions Plon, 1998, 265 p., 120 F.

2. Giovanni Casanova, Histoire de ma vie, éditions Robert Laffont, Bouquin, 1993, 3 volumes sous coffret, 469 F. Casanova n’a été redécouvert en France que vers 1960. Jusqu’en 1991 (!), seule était disponible l’édition "réécrite" de Jean Laforgue dans la Bibliothèque de La Pléiade (Gallimard). La présente édition a été établie d’après le manuscrit original et non d’après la traduction de l’allemand qui prévalait jusque-là. A noter que Histoire de ma vie a été écrite directement en français par Casanova. Autant dire que cela fait moins de dix ans qu’il est possible d’accéder à l’une des oeuvres majeures du siècle des Lumières.

3. Philippe Sollers, la Guerre du goût, éditions Gallimard, 1994, 642 p., 145 F. Collection Folio, 1996, 706 p., 49 F.

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