Accueil > Société | Par Stéphane Hergueta | 1er mai 2000

Ce que le cerveau "dit" de la place de l’Homme

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regards accueille la Grande Galerie de l’Evolution à la Fête de l’Humanité Dans la perspective de l’exposition "Pas si bêtes, mille cerveaux, mille mondes" (1), le cerveau humain, comparé aux cerveaux animaux, est situé dans le droit fil du monde animal. A quoi tiennent les différences entre l’homme et l’animal ? Quelles ruptures et quelles continuités ? Point de vue de l’un des concepteurs de l’exposition de la Grande Galerie de l’Evolution en attendant un prochain débat à la Fête de l’Humanité.

Si personne ne réfute l’existence d’une différence entre l’espèce humaine et le reste des animaux, le débat reste très vif concernant sa nature exacte. Pour les uns, il s’agit d’une rupture placant l’Homme en dehors du cadre biologique des animaux. Pour les autres, elle est du même ordre que celle qui sépare deux espèces animales et résulte des processus de sélection naturelle impliqués dans l’évolution biologique des espèces.

Les arguments utilisés en faveur d’une rupture Homme-Animal sont très divers, allant d’une conception déiste de l’Homme par dépôt d’une âme divine dans un corps animal, jusqu’à une conception évolutive qui extrait l’Homme de l’évolution génétique pour le placer dans un processus extra-animal d’évolution culturelle. La constante ici est de considérer que les capacités comportementales comme le langage, l’intelligence ou les traditions culturelles, n’existent pas en dehors de l’espèce humaine. Cette rupture est associée à une vision hiérarchisée du monde dans laquelle l’Homme occupe le sommet d’une pyramide du vivant basée sur la complexité.

Pour les défenseurs de la continuité, l’animal humain étant le produit des mêmes phénomènes de sélection naturelle que les autres espèces animales, les caractéristiques humaines trouvent leur origine dans celles des espèces les plus proches. Dès lors, les capacités langagières ou l’intelligence ou leurs prémisses doivent exister chez les Primates au moins. Dans ce cas, les différentes capacités et aptitudes ne sont pas considérées dans un ordre hiérarchique, mais comme une diversité de solutions adaptatives tout aussi viables les unes que les autres, au même titre que des pattes, des ailes ou des nageoires sont diverses solutions efficaces pour qu’un animal se déplace dans son milieu. Dès lors, l’évolution n’est plus une histoire linéaire qui conduit à l’Homme, mais un foisonnement d’histoires dont chaque espèce constitue l’état actuel de sa trame narrative.

Dénominateur commun

Partant de ce principe, nous pouvons chercher dans les résultats des recherches en neurosciences des arguments permettant de préciser la nature de la différence Homme/Animal, puisque les critères utilisés par chacun des acteurs du débat sont de l’ordre des comportements et du fonctionnement du système nerveux. L’approche comparative nous permet d’identifier le plus petit dénominateur commun qui définit un caractère partagé par plusieurs espèces mais hérité d’un seul ancètre commun.

On trouve une très grande unité des constituants nerveux et de leur organisation en réseaux neuronaux chez les espèces animales dotées d’un système nerveux, ce qui suggère que tous ces animaux partagent un unique ancêtre commun, déjà doté d’un système nerveux ayant ces caractéristiques.

Ainsi chez l’homme, on retrouve trois types d’organisations nerveuses emboîtés, de complexité croissante et qui rendent compte de ses origines communes avec certains animaux. Les systèmes réflexes génèrent des comportements réactifs instantanés et des réflexes conditionnés. Les systèmes comparateurs produisent des enchaînements de comportements, avec apprentissage de procédures motrices (mémoire procédurale) et mémorisation d’événements à court terme (mémoire de travail). Les systèmes cognitifs reconstruisent des représentations subjectives qu’on appelle "images mentales" qu’ils manipulent et comparent aux représentations déjà mémorisées, ainsi qu’à celles qui anticipent sur le but du comportement en cours.

Comportements

De fait, l’homme partage ses aptitudes comportementales avec les Mammifères, les Oiseaux et les Céphalopodes (pieuvres...). Tous créent et utilisent des cartes mentales de navigation, identifient des situations et des objets nouveaux, innovent, imitent... Bref, nous modifions et mémorisons des comportements efficaces en fonction des expériences vécues et nous adaptons individuellement à notre environnement, ce qui constitue une définition biologique de "l’intelligence" !

Différence quantitative

Des chimpanzés utilisent un marteau et une enclume pour casser les noix. Des dauphins capturent des poissons dans des "filets de bulles d’air". Des corneilles fabriquent des baguettes pour prélever des larves... Ces comportements transmis au fil des générations constituent de véritables traditions techniques.Dans la nature, les singes verts utilisent quatre cris d’alarme différents symbolisant le prédateur qui les menace (rapace, serpent, léopard ou inconnu). En captivité, les chimpanzés Washoe et Kanzi élevés par les Gardner dans un contexte humain, manipulent des symboles abstraits du langage pour construire des phrases et des symboles nouveaux.

A mon sens, nous partageons avec ces animaux nos aptitudes comportementales. La différence est quantitative et se déploie à trois échelles temporelles qui se combinent entre elles. A l’échelle du présent subjectif, les humains manipulent un nombre plus important d’images mentales, de concepts et de symboles en même temps. A l’échelle du temps de l’individu, les capacités d’apprentissages caractéristiques des jeunes individus pré-pubères perdurent chez l’adulte. A l’échelle du temps de l’espèce, les traditions culturelles humaines sont le fruit d’un processus d’accumulation de type exponentiel vieux de 2,5 millions d’années qui utilise des supports de mémoire extérieurs à l’individu biologique. Pour les autres espèces, ces phénomènes d’accumulation culturelle sont plus lents parce que limités par les différences quantitatives observées aux autres échelles de temps. Et de fait, comparer un Homme du monde occidental actuel avec un chimpanzé actuel, en cherchant à conclure sur la nature de la différence Homme-Animal, est une erreur majeure : c’est récuser les effets du temps et du contexte environnemental biologique et culturel.

*Commissaire scientifique de l’exposition "Pas si bêtes ! Mille cerveaux, mille mondes" présentée à la Grande Galerie de l’Évolution.

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