Accueil > Idées | Par Nils Solaris | 1er octobre 2005

Chavez lance un CNN alternatif

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Telesur, la nouvelle chaîne de télévision sud-américaine dont le promoteur principal est Hugo Chavez, associe le Venezuela, l’Argentine, Cuba et l’Uruguay autour d’un projet d’Etats qui s’annonce comme une alternative à l’hégémonie médiatique nord-américaine. Au programme : indépendance, mais pas neutralité.

Nous avons déjà des millions d’heures de retard. Quand nous les aurons rattrapées, on pourra débattre à armes égales. » Ces propos de Serge Halimi (1) quant à la difficulté d’accès aux médias de la parole critique et/ou contestataire, illustrent en partie la situation des Latino-Américains face à leur poste de télévision.

Dans un contexte où la majeure partie du flux d’information provient de réseaux liés aux Etats-Unis, de type CNN en espagnol (Time Warner), Fox News, ESPN, NBC, britanniques (BBC), ou encore de grands groupes monopolistiques comme Televisa (Mexique), Globo (Brésil), Cisneros (Venezuela), et Clarín (Argentine), les Latino-Américains se sont vu imposer durant des décennies une image d’eux-mêmes « produite en dehors de la sphère de [leur] imaginaire » (2). Une récente initiative, d’origine multiétatique et destinée à être menée à terme à l’échelle de l’ensemble du sous-continent, prétend venir remédier à ce déséquilibre.

Lancée officiellement depuis Caracas le 24 juillet dernier : jour anniversaire de la naissance de Simón Bolivar :Telesur (« Télésud » en français) se veut la première chaîne de télévision au service de l’intégration latino-américaine et « une alternative à l’hégémonie communicationnelle dérivée de la globalisation ». Si elle avait été initialement envisagée en septembre 2004 entre les chefs d’Etat vénézuélien et brésilien, c’est avec le président argentin Nestor Kirchner qu’un premier pas a été franchi, par la mise en place d’un opérateur étatique de télécommunications : CVG-Telecomunicaciones. Néanmoins, l’émergence de la « petite-fille de l’intégration latino-américaine » est le produit d’un contexte particulier, caractérisé par deux séries de facteurs. Tout d’abord, un vent nouveau soufflant au sud du Río Bravo, impulsé par les mouvements populaires luttant contre le néolibéralisme et par l’arrivée au pouvoir de gouvernements qui tentent : de manière plus ou moins affirmée : de s’émanciper de cette politique en lui substituant une dynamique liée davantage à l’intérêt national. Ensuite, les revenus issus du pétrole vénézuélien permettent pour la première fois dans l’histoire de financer des programmes sociaux en direction du peuple et d’impulser un tel projet d’intégration communicationnel latino-américain.

Telesur, dont le promoteur principal est Hugo Chavez, associe le Venezuela (51 % du capital), l’Argentine (20 %), Cuba (19 %) et l’Uruguay de Tabaré Vasquez (10 %). Le Brésil est finalement resté en dehors, préférant créer sa propre télévision internationale, la TV Brasil Internacional, encore en projet.

Une chaîne multinationale

En entrant dans les locaux situés dans le centre de Caracas, on vous informe que ceux-ci ne sont que provisoires, en attendant que les travailleurs soient réorientés vers une annexe des installations de VTV. Malgré la relative austérité des murs et l’exiguïté des salles, il règne une atmosphère plutôt électrique : des gens : pour la plupart des jeunes : s’affairent dans toutes les directions, entre les bureaux rapprochés... On y entend des rires, des interpellations. Dans une petite salle, un couple d’étrangers : probablement Européens : visionne les derniers programmes. Le directeur général, Aram Aharonian, la cigarette à la bouche et visiblement décontracté, fait le tour des différents services. « C’est la première fois que je travaille comme ça », raconte Yolanda Sueiro du service de programmation. L’horizontalité hiérarchique et l’association de chaque membre d’un service aux décisions sont autant de nouveautés. « Lors des réunions d’évaluation de contenus, il arrive que le ton monte, y compris avec Izarra, le président de la chaîne. » Les employés reflètent la dimension internationale de la chaîne : « Ici, il y a des Argentins, des Vénézuéliens, des Colombiens... Les Cubains viennent aussi pour un temps et un travail déterminés, comme ceux de la « Casa Cuatro », qui ont travaillé jour et nuit sur l’image graphique et institutionnelle de la chaîne. » Imarú Parra, qui s’occupe de la réception de productions indépendantes, ajoute que tous sont là pour « l’amour du projet ».

Le directoire aussi est multinational. Outre Andrès Izarra (3), il est composé du journaliste uruguayen Aharonian, de l’Argentine Ana de Skalom (directrice de Canal 7, Buenos Aires), du syndicaliste brésilien Beto Almeida, du Colombien Jorge Enrique Botero (directeur de l’information), ou encore du Cubain Ovidio Cabrera (ex-vice-président de Radio TV de Cuba).

Avec pour slogan « Nuestro Norte es el Sur » (notre nord c’est le sud), la chaîne entend travailler à l’intégration des peuples et nations d’Amérique latine et des Caraïbes, reprenant ainsi le rêve du « libérateur » Simón Bolivar. Pour cela, elle s’appuie sur un réseau de correspondants en Argentine (Buenos Aires), en Bolivie (La Paz), au Brésil (Brasilia), en Colombie (Bogotá), à Cuba (La Habana), aux Etats-Unis (Washington), au Mexique (Mexico), au Venezuela (Caracas), et en Uruguay (Montevideo). Disposant d’un budget annuel relativement peu important (2,5 millions de dollars, et un investissement initial de dix millions de dollars), elle recherche également l’appui de collaborateurs présents dans le reste du continent et dans divers endroits de la planète.

Dans une première étape, la chaîne n’est captée qu’au Venezuela, en Colombie, en Uruguay, en Argentine et au Brésil. Elle sera ensuite étendue à d’autres pays de la région, comme le Mexique. L’ambition finale est de couvrir tout le continent américain, l’Europe occidentale et le Nord de l’Afrique, via le satellite NSS 806 (New Skies Satellite), Internet et le câble.

A l’heure actuelle, elle ne propose que six heures d’émission, répétées quatre fois par jour, mais l’ambition est de parvenir à une programmation complète, 24 heures sur 24, dont 45 % consacrée à l’information. Elle cherchera à rompre avec les formes imposées par les médias commerciaux, notamment en matière de temporalité. Elle entend également embrasser l’ensemble des points de vue et croiser les divers éléments constitutifs d’une problématique : mettre en relation, à titre d’exemple, la négociation d’un traité de libre-échange avec l’ambition américaine de l’ALCA (Zone de libre-échange des Amériques), et le projet ALBA (l’Alternative bolivarienne pour l’Amérique). Quant à la construction de l’agenda, seront privilégiés les événements à fort contenu social.

L’appel aux productions indépendantes est par ailleurs décisif quant à la rénovation de la forme télévisuelle. En effet, si Telesur prétend représenter « une alternative au discours unique des grandes chaînes informatives » (4), elle se doit de promouvoir un contenu et des programmes en rupture avec la monoforme commerciale. C’est ce que visent « Telesurgentes », qui retrace les luttes populaires et estudiantines, « Maestra Vida », série de portraits et biographies de personnages latino-américains, « Subte », chroniques sur la culture urbaine, « Voces en la cabeza » qui présente les nouvelles tendances musicales (hip-hop, rock, pop, punk, ska, électronique etc.), ou encore « Nojolivud » (transcription littérale de « No Hollywood »), dont le but est de présenter des fictions émancipées du format hollywoodien... Al Bolivar ou Tele-Chavez ?

Un tel projet ne fait pas que des heureux. Le député républicain de Floride Connie Mack n’a pas hésité à qualifier Telesur de « menace pour les Etats-Unis ». Les membres de la chambre des représentants ont d’ailleurs approuvé, le 20 juillet dernier, une motion visant à solliciter de la Maison Blanche l’émission de nouveaux programmes télévisés et radiophoniques en direction du Venezuela.

Si certains voient dans Telesur l’émergence d’un « Al Jazeera latino », ou par assimilation d’une « Al Bolivar », d’autres : dont les membres de l’opposition vénézuélienne : craignent l’apparition d’une « TeleChavez », susceptible d’être instrumentalisée par les gouvernements à l’origine du projet. Le directeur de l’information, Jorge Botero, affirme à ce titre qu’il ne croit pas en l’objectivité journalistique, « mythe révéré, employé pour sauver les apparences », et qu’il lui préfère le critère d’indépendance. Il aime à rappeler la métaphore d’un Lucky Luke protégeant un éditeur du Far West, dont le slogan est « indépendance toujours, neutralité jamais » (5).

Face à « l’impérialisme culturel (...) qui menace d’annihiler les cultures et civilisations », Telesur, selon les mots de son président, entend proposer « un nouvel ordre communicationnel international ». Voilà pourquoi Chavez déclarait récemment : « Ils nous envoient Superman, nous leur renverrons (...) Tupac Amarú. »

/1. In Enfin pris ?, un film de Pierre Carles, 2002./

/2. Ignacio Ramonet, entretien accordé à La Voz de Galicia,/

/août 2005./

/3. Ancien ministre de l’Information du Venezuela/

/4. www.telesurtv.net/

/5. Entretien avec Jorge Botero, http://risal.collectis.net/

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