Accueil > Culture | Par Nicolas Kssis | 1er avril 2008

Cheikh Taha : rock is not dead

Tout y est, dans son livre Rock la casbah : l’hommage au punk, le « bled », le français qui fait le lien, Elvis, le rock. En attendant un nouvel album country. Depuis les débuts de son groupe Carte de séjour, Rachid Taha creuse son chemin, se nourrit de rencontres, refuse les identités fermées, les rôles assignés. Portrait.

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Quelque part, cette vague impression d’avoir toujours connu Rachid Taha. En tout cas, cela doit être un sentiment assez répandu dans ma génération. En fait, plutôt de ne l’avoir jamais vraiment perdu de vue. Un peu comme une relation en pointillé, qui s’éclaire de temps en temps au fil des décennies, en guise de guirlande mémorielle. L’idée de le rencontrer rameute ainsi son lot de souvenirs. La France monochrome des années 1980 d’abord, qui découvre avec la marche des beurs que les immigrés ne sont pas partis. Pire, ils ont fait des enfants qui refusent de la fermer et de baisser la tête. Et ce groupe, Carte de séjour. Quel nom ! Bien avant NTM ! Des Arabes et du rock. Dur à imaginer aujourd’hui où chacun doit se planter dans sa musique comme un arbre, c’est-à-dire immobile avec des racines en forme de chaînes. Reprenons... « Douce France » en 1986. Le verlan de 1968. Le pays qui revire violemment à droite. Le FN grimpe. Et survient cette reprise d’un titre composé pendant l’Occupation, en outre distribuée à l’Assemblée nationale. Déjà cette bouille sous la casquette, dans un clip aux images très pétainistes. Tout à l’envers, Rachid. Plus tard, il explorera la techno, les musiques électroniques, se teint les cheveux en blond. Et, bien sûr, il enregistrera « Ya Raha ». Un morceau de Dahmane El Harrachi, le barde de l’immigration, arrivé dans l’Hexagone en 1949. Aujourd’hui, beaucoup de gens pensent que le titre est de sa plume. Peu importe. Il en sourit, tout comme de cette image de chanteur de raï qui lui colle à la peau depuis « 1,2,3 soleil ». Rien ne sert de lutter, ni de se plaindre. Autant profiter et avancer. « Tu imagines, moi qui adorais les films indiens quand j’étais môme en Algérie, qui rêvais de m’y rendre, d’y triompher, je viens d’en visionner un où l’on reprend « Ya Raha ». Au départ, ma culture est cinématographique. La musique, elle se voyait dans les salles obscures. Les westerns avec les bandes originales d’Ennio Morricone. Et les films d’Elvis Presley, où il chantait toujours. » Elvis, le rock, la base. Il sort la biographie écrite par Peter Guralnick. Fouille dans des piles de bouquins, rebondit d’un thème à l’autre, d’un auteur dont il ne se souvient plus vraiment du nom à la musique de nouveau. Et il enchaîne sur les filiations, les mélanges. La « surf music » californienne des années soixante, inventée par Dick Dane, de son vrai nom Richard Mansour, et donc tout se recoupe, « tu comprends que tout s’explique, cette influence orientaliste dans la guitare ». Il creuse. Refuse les identités fermées, les rôles assignés. « Dans mon quartier, à l’adolescence, on m’appelait le Portugais, parce que je ne ressemblais à personne. »

Afro-libertaire

Finalement on revient à la raison de notre présence. Son livre Rock la casbah, tout y est. L’hommage au punk, le « bled », le français qui fait le lien. Dedans, au fil des pages, un dédale de passions et d’amitiés. Car « ce sont les autres qui t’élèvent. Ce qui compte, ce sont les rencontres qui jalonnent ta vie, qui te nourrissent, qui t’évitent les pièges du sectarisme. Elles m’ont permis de choisir mon chemin. Comme mon ancien manager lorsqu’il m’a initié à Artaud ».

Alors, pour s’y retrouver, on cherche à s’accrocher à un petit fil d’Ariane. Un de ses potes le qualifie d’« afro-libertaire ». Une définition, s’il vous plaît, sid Taha. « Oui, j’aime bien, mais au sens salons de coiffure. J’adore ces endroits. J’adorerais en trouver un qui s’appellerait afro-libertaire. Trop classe. Du côté de la gare du Nord, par exemple. Un salon africain, où règne la palabre. Et puis la spécificité des gens tient aussi à la façon dont ils sont coiffés. Avec évidemment cette notion de liberté. Il existe des Afro-Américains. Moi, je suis afro-libertaire. »

Rembobinons davantage. L’enfance. Oran. La guerre. « Mon oncle a été balancé d’un hélicoptère par l’armée française, qui en avait après un de ses frères dans le maquis. C’est pour cela que je n’ai jamais demandé la nationalité française. Pourtant mes parents ne m’ont absolument pas élevé dans la rancune. Et c’est chiant ce passeport vert. Y compris dans les pays arabes soi-disant frères. Tu sais, les Egyptiens, par exemple, ils nous regardent nous, les Maghrébins, un peu comme leurs Antillais, qui parlent mal l’arabe. Pour en revenir à l’histoire, je pense que la guerre d’Algérie n’est pas finie. Je la subis encore. La situation s’est même empirée quelque part. Nous, on avait la carte de séjour, on était encore né là-bas, on se sentait étranger, donc les insultes, je ne vais pas dire qu’on les trouvait normales, mais on se disait qu’on allait rentrer. Les jeunes d’aujourd’hui sont français, dans les papiers, la fameuse seconde voire troisième génération. C’est eux qui souffrent le plus de cette situation, qui n’ont pas la place dont ils devraient bénéficier, quand ils vont chercher du travail ou un logement. D’où des réactions comme siffler La Marseillaise. »

La France

Et puis, il bascule. Quand il parle de la France et surtout de la culture française, les trémolos dans la voix sonnent authentiques. « Je l’aime, cette France, je voudrais qu’elle soit parfaite, c’est pour cela que je ne supporte aucun de ses défauts. » Il s’avère bien plus chauvin in fine que tous nos ministres réunis. Un amoureux dépité, inconsolable, en colère. « Regarde le cinéma français. On n’a rien à dire ou quoi ? Les acteurs et les actrices sont consensuels. Je vais peut-être caricaturer, mais si Pétain était là, ils suivraient comme des moutons. En fait, c’est cela qui me dérange, il y a un côté vichyssois qui me gonfle actuellement. On critique les USA. J’aimerais que chez nous on s’inspire un peu de leurs films critiques et de leurs séries télé. On devrait en prendre de la graine. J’ai fait des concerts en Angleterre contre la guerre en Irak, ici rien ne se passe. Les musiciens que je fréquente là-bas sont tous engagés, vraiment à gauche. Il faut dire que la culture française n’a pas choisi les meilleurs de ses enfants. Quand je vois l’aura de Derrida à l’étranger et la reconnaissance minable qu’il obtient chez nous, j’ai envie de leur crier : derridez-vous. »

Les racines

Pas tendre avec le coq gaulois, il n’encense pas davantage ses « racines ». L’amoureux des femmes ne les voit pas soumises. « Il faut toujours commencer par balayer devant sa porte. Comment s’en sortir quand tu constates la condition de la femme dans le monde arabe ? Une civilisation unijambiste, ça boite, même s’il y a des prothèses. Tant que la femme sera reléguée au rôle de faire-valoir, de faire des gamins ou la pute, on n’avancera pas. On ne peut pas éternellement vivre dans l’hypocrisie. C’est quand tu fermes ta bouche que tu sers l’Occident. Tu persistes dans l’ignorance. Tu corresponds à la caricature. La religion, c’est ce qu’on en fait. C’est sa femme, Khadija, qui apprend l’arabe au prophète. En fait, je rêve que le monde devienne un grand hammam. »

Alors la suite ? Après Diwan ? « Mon prochain album sera country. J’y retrouve plein de choses, y compris de l’Alsace où j’ai séjourné en arrivant d’Algérie. La musique, c’est d’abord de la médecine en fait. C’est pour guérir. Des incantations, des prières, des soins de l’âme. Rien d’autre. En tout cas pour moi, cela marche encore très bien. »

Rachid Taha, Rock la casbah , éd. Flammarion, coll. Pop culture, 21 euros

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