Accueil > Idées | Par Rémi Douat | 1er juin 2004

Christian Caujolle* : « L’image d’un boy mort est plus grave que la guerre »

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* Christian Caujolle est fondateur et directeur de l’agence VU. Il a été responsable du service photo de Libération de 1981 à 1986.

Quel est le rôle de l’image dans le conflit en Irak ?

Christian Caujolle : Il faut distinguer plusieurs étapes. La première consiste en une couverture de l’actualité de la guerre par des photographes embarqués avec l’armée américaine. Puis d’autres photographes sont arrivés sur place. Selon les Américains, nous sommes alors sortis de la guerre : à ce stade, le travail des journalistes se résume le plus souvent à une série de photos d’attentats. C’est fin avril que l’image prend un rôle déterminant : un quotidien américain publie des photos de cercueils de GIs morts en Irak, bravant la loi américaine et franchissant un tabou. On ne montre jamais les morts de son propre camp. L’effet des images fut dévastateur dans l’opinion américaine. C’est d’ailleurs là qu’on commence à parler de « viêtnamisation » du conflit.

Les photos de cercueils des « boys » auraient été plus décisives dans la prise de conscience d’un enlisement en Irak que les images de torture publiées peu après ?

Christian Caujolle : Pour continuer la comparaison avec le Viêtnam, on peut repenser à cette fameuse photo de Nick Ut prise en 1972, montrant une petite fille fuyant un bombardement de napalm. Contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas cette image qui a fait basculer l’opinion américaine. Le véritable choc a eu lieu un peu plus tôt, avec la publication à la Une d’un quotidien américain des portraits des morts de la semaine. Le drame, c’est la mort d’un « boy », pas la guerre du Viêtnam. Le processus a été le même en Irak. Elément notable, le journaliste qui a effectué un travail déterminant dans le sens d’une prise de conscience des faits en Irak (Seymour Hersh, ndlr) est aussi celui qui avait œuvré dans le même sens trente ans plus tôt, lors de la guerre du Viêtnam.

Les photos de cercueils ont matérialisé les morts américains, renforçant un paradoxe difficile à faire admettre : cette guerre est plus meurtrière après que pendant. Pour un pays qui ne connaît pas le conflit sur son propre sol, la visualisation d’un mort américain reste très choquante.

Dans ce contexte de doute, quel est l’effet des images de torture ?

Christian Caujolle : Il y a deux ressorts distincts dans l’électrochoc que ces images provoquent. L’effet de ces publications est terrible pour les Etats-Unis et plus largement pour le monde entier. Pour tous, la vision de la torture est la confirmation de l’illégalité de l’action américaine et du non-respect du droit international. Le deuxième aspect concerne plus spécialement les Américains et peut être vu comme le véritable tournant provoqué par ces images. Les révélations de la presse, notamment du New-Yorker, révèlent une implication dans les actes de torture à un très haut niveau de commandement, voire au plus haut niveau. Je crois que le citoyen américain a jugé le mensonge encore plus grave que les tortures elles-mêmes. Un certain moralisme américain condamne sans nuance toute dissimulation. Les dirigeants américains n’ont pas assumé la manière dont la guerre a été menée et c’est cela qui aura des conséquences en politique intérieure. D’ailleurs, la chute dans les sondages a été assez immédiate. Il y a une dimension Watergate dans cette affaire.

Pourquoi ces photos ont-elles été prises ?

Christian Caujolle : Plusieurs raisons sont avancées. Comme dans beaucoup de conflits, on a pu voir des militaires poser très fièrement le pied sur leur victime. Une image classique de chasseur et de trophée. Mais relèvent-elles uniquement de l’image-souvenir ? D’autre part, on peut aussi penser que certaines images sont « remontées » par des jeunes militaires choqués par les pratiques de leurs collègues. Il ne faut pas oublier que de nombreux jeunes, notamment des Mexicains, sont partis en Irak pour obtenir la nationalité américaine. Peu habitués à l’armée, on peut imaginer que certaines images ont filtré par ce biais. Enfin, l’image peut être une torture en soi pour humilier et menacer.

L’occultation n’est-elle pas le propre des images de guerre ?

Christian Caujolle : Pour la guerre d’Algérie, on a, en effet, mis plus de trente ans avant de voir vraiment des images. Il existe aussi des photos d’arrestations en Indochine. On peut y voir des militaires poser avec leurs « trophées » humains. Ces photos-souvenirs étaient à usage privé. Ce qui a changé avec le conflit en Irak, c’est la vitesse de diffusion des images grâce à la photo numérique et à l’Internet. C’est très spectaculaire, cela intensifie le rôle de l’image dans une telle situation de crise. Cela nous donne l’impression d’être en prise directe avec l’événement, ce qui est naïf mais efficace. L’immédiateté apparente donne le sentiment d’être confronté au réel en direct. Ce qui n’est bien sûr pas le cas puisque certaines images vues peuvent avoir six mois d’ancienneté. Mais peu importe, elle donne le sentiment que tout est concomitant : l’image et la torture. Cela doit nourrir une réflexion sur l’utilisation de ces images par les médias.

Comment l’analysez-vous ?

Christian Caujolle : Les modalités de publication posent problème. Le floutage des parties génitales relève d’un déni de réalité, d’un refus d’informer vraiment et d’une hypocrisie. Jean-Luc Godard l’a d’ailleurs souligné : le floutage signifie qu’on nie l’aspect sexuel des sévices, qui font pourtant partie des recommandations officielles. D’autre part, elles ont été souvent mal utilisées. Publiées en grand format, de manière spectaculaire, elles devenaient un élément presque fictionnel, sans prise avec le réel. L’aspect amateur et très pixélisé a renforcé cet aspect-là. La photo de la personne perchée, cagoule sur la tête et fils électriques aux poignets, apparaît comme une performance d’art contemporain. A mon sens, il fallait signifier l’habituel et le répétitif des actes de tortures par une publication d’une quinzaine de petits formats par page.

Recueilli par Rémi Douat

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