Accueil > Résistances | Par Aline Pénitot | 20 septembre 2012

Christophe Aguiton : « J’avais quinze ans en mai 1968… »

Altermondialisme ou syndicalisme ? ONG ou parti ? Front de gauche
ou NPA ? Christophe Aguiton, tour à tour syndicaliste, membre
d’Attac, responsable de la LCR et chercheur, revient sur quarante
années de luttes tous azimuts. Entretien.

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Regards.fr : L’ampleur de votre parcours militant est
réellement impressionnante…

Christophe Aguiton : J’avais quinze ans en mai 1968, nous vivions
à Casablanca et comme beaucoup d’ados,
l’agitation qui se tenaient dans mon lycée m’a
beaucoup marqué. Je n’ai réellement commencé
à militer à la Ligue communiste que deux ans
plus tard, en 1970. J’étais retourné en France
pour intégrer la classe prépa math sup du
Lycée Chaptal. L’arrestation d’un copain de mon
lycée, Gilles Guiot, a déclenché une vague de
mobilisations lycéennes et j’en ai été l’un des
principaux animateurs. La Ligue communiste est
née au lendemain de 68, créée par des militants
très jeunes. Pour nous, les dirigeants comme
Daniel Bensaïd, qui avait moins de 30 ans, étaient
déjà des vieux. Je me suis occupé du secteur
jeune, du service d’ordre, puis du développement
de la LCR à tous les niveaux. Le service d’ordre
était alors une structure importante chargée
de protéger les manifestations publiques des
attaques de l’extrême droite et de la police.

Dès que vous entrez dans le monde du
travail, vous faites un premier virage
vers le syndicalisme…

J’ai intégré les PTT en 1978 et j’ai commencé à
militer à la CFDT. Elle était plus imprégnée alors
que la CGT des combats issus de 1968, comme
le féminisme, la lutte contre la bureaucratie et
la hiérarchie… J’avais jusqu’alors baigné dans
la tradition léniniste où régnait l’idée que «  le
syndicat représente la conscience politique de
la classe ouvrière telle qu’elle est ; le parti telle
qu’elle devrait être
 ». J’ai eu un vrai choc quand
je me suis rendu compte du niveau de la pensée
politique dans les syndicats. Je me suis mis à
dévorer les textes fondateurs du mouvement
syndicaliste, ceux de Pierre Monatte, un des
responsables de syndicalistes révolutionnaires
d’origine libertaire. Quand il rentre au PCF
en 1921, il dit à ses camarades syndicalistes :
«  Surtout je vous demande d’arrêter de dire en
permanence que les communistes sont rouges
le dimanche et jaunes pendant la semaine.
 »
Pour revenir à la CFDT, de grandes grèves vont
se développer pendant le gouvernement Rocard,
en 1988, particulièrement dans le secteur de la
Santé. Elles sont animées par des coordinations
directement élues par la base des grévistes.
La direction de la CFDT connaît, avec le
« recentrage » opéré par son secrétaire général, Edmond Maire, une évolution très droitière
et refuse ces structures auto-organisées. Du
côté des PTT se tramaient alors les grandes
réformes d’État. La CFDT s’inquiétait d’une forte
opposition syndicale en région parisienne, elle
décide d’exclure les militants de la Santé et des
PTT pour mieux négocier l’accompagnement
social des décisions gouvernementales. Nous
saisissons cette chance pour créer un nouveau
syndicat, SUD. Notre décision va être très
critiquée par la majorité des courants syndicaux
et politiques, y compris par la LCR. Cette
évolution était positive parce qu’elle garantissait
l’indépendance du mouvement social, mais elle a
entériné une séparation des sphères politiques
et sociales. Ce débat va ressurgir fréquemment,
en 1995, en 2003…

Qu’est-ce que SUD va apporter au
mouvement social ?

SUD a été pour moi une expérience importante.
Nous avons démontré qu’un syndicat pouvait être
capable d’une forte contre-expertise devant les
textes de la direction, d’explorer les différentes
formes d’auto-organisation et de démocratie
directe mais aussi de soutenir les luttes qu’il n’a
pas initiées. Cela a été le cas d’« Agir contre
le chômage » (AC !) où je me suis beaucoup
investi, avec Claire Villiers. Nous étions habitués
à évoluer dans un monde de militants issus
plus ou moins de la même catégorie sociale. La
construction de mobilisations avec les précaires
nous a posé beaucoup de nouvelles questions.
Le rapport au temps, par exemple, est très
différent pour un salarié avec qui il est possible
de préparer une manif prévue dans six mois et un
précaire qui a un rapport quotidien aux décisions.
En cela, AC ! et les Marches européennes contre
le chômage lancées en 1997, en regroupant des
mouvements, des militants, des intellos très divers
et en fonctionnant au consensus, vont annoncer
les mouvements alter.

Vous voyagiez régulièrement en
Amérique latine avec Daniel Bensaïd.
Est-ce que cela a préfiguré votre second
virage, vers l’altermondialisme ?

Oui, car comme bon nombre d’altermondialistes,
j’ai vécu à l’étranger et j’ai toujours eu une
appétence pour les expériences internationales.
Mais non sur le fond. La quatrième internationale
se développait au Mexique et au Brésil,
mais il s’agissait d’une famille politique très
homogène, où tout le monde se connaissait.
Le mouvement altermondialiste s’est bâti sur
deux ruptures : la construction d’alliances
entre mouvements qui n’avaient ni les mêmes
bases sociales ni les mêmes cultures et le
refus de toute hiérarchie entre mouvements,
en opposition aux structures pyramidales du
mouvement syndical ou politique international.

Comment s’est construit le mouvement
altermondialiste ?

Toute une série d’initiatives et de campagnes
directement internationales vont naître dans
les années 1990 : des ONG qui organisent
en 1998 les grandes manifestations de
Birmingham pour l’annulation de la dette des
pays du tiers-monde, les Marches européennes contre le chômage qui convergent en 1997
à Amsterdam où se tenait le sommet de
l’Union européenne ou encore les rencontres
« intergalactiques » organisées par les zapatistes
en 1996. Mais ce sont les manifestations
de Seattle, en décembre 1999 qui vont
faire basculer les mouvements sociaux dans
l’altermondialisme. C’est le moment où Attac
va devenir un mouvement militant important
et, en 2000, sur proposition des brésiliens,
l’idée de créer un Forum social mondial
à Porto Alegre est lancée.

Et pendant ce temps-là, vous êtes
toujours à France Télécom ?

Après avoir été permanent à SUD pendant
sept ans, puis élu pour cinq ans au conseil
d’administration de France Télécom je réintègre
l’entreprise en 2001, au sein du département
recherche et développement. Je commence à
m’intéresser aux changements culturels majeurs
qui apparaissent avec Internet. Les premiers
ordinateurs étaient des systèmes lourds, conçus
pour faire tourner les applications militaires,
celles des banques et des grandes entreprises
taylorisées. Puis arrive une nouvelle génération
marquée par la contre-culture, qui pense que
l’informatique peut développer les capacités de
l’individu dans une perspective communautaire.
Cela procède d’une culture politique que l’on
va retrouver dans le mouvement alter et plus
encore, tout récemment, chez les indignés
et les « Occupy » : les décisions sont prises
par consensus, le centre est le plus léger
possible. Cette culture ne résout pas tout,
mais elle nous oblige à rompre avec la
culture politique courante à gauche où l’on
demande au « centre » (à l’État en particulier)
de prendre les décisions, dans une rationalité
pensée d’en haut…

De quelle manière évolue alors la LCR ?

La LCR va s’effriter dans les années 1990
avec une situation qui pourrait sembler
paradoxale : le noyau militant s’est réduit mais
il est composé de militants qui ont acquis une
expérience considérable dans les mouvements
sociaux. Une nouvelle génération – dont Olivier
Besancenot est le symbole – va s’impliquer sur
le terrain politique. Mais le succès relatif que
la LCR va rencontrer ne lui permet cependant
pas de régler deux questions essentielles : la
question unitaire, posée après la victoire du
non au traité constitutionnel européen ; et les
nouvelles questions stratégiques et doctrinales
que posent le monde et nos sociétés. La
création du NPA, auquel je ne participe pas,
accentue les tentations triomphalistes et
sectaires avec les résultats que l’on connaît !

En ce moment, vous vous investissez
dans la création d’une nouvelle force
politique au sein du Front de gauche.
Qu’elle est sa raison d’être ?

Le Front de gauche a su mener une excellente
campagne présidentielle avec Jean-Luc
Mélenchon, mais il a un fonctionnement très
cartellisé, avec le PCF d’un côté et le PG
de l’autre. Il y a une place pour une nouvelle
force politique qui pourrait regrouper les
« petites » composantes du Front de gauche,
renforcer sa dynamique et arriver à être un
aiguillon dans la création d’un nouveau corps
doctrinal, d’une nouvelle vision du monde et
de sa transformation… Nous devons intégrer
des thématiques nouvelles qui nous permettent
de penser la politique différemment : la
culture Internet, le féminisme, la ville et les
territoires, tout ce qui a trait à la « justice
environnementale », les transformations de
la société française, du salariat et de la place
du travail, etc.

Pour comprendre la crise
argentine
,
(coll), éd.
L’Harmattan, 278 p., 25 €.

Quelle démocratie voulonsnous
 ? Pièces pour un débat
,

(dir) Alain Caillé, éd. La
Découverte, Paris, 144 p., 8 €.

Où va le mouvement
altermondialisation ?…
et autres questions pour
comprendre son histoire,
ses débats, ses stratégies,
ses divergences
,
(coll), éd.
La Découverte, 128p., 6,40 €.

Tous dans la rue. Le
mouvement social de
l’automne 2010
,
(coll), éd.
Seuil, 176p., 12 €.

Portfolio

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