Accueil > Culture | Créations par Diane Scott | 30 juin 2011

Chroniques berlinoises (du théâtre mais pas seulement)

Un séjour dans la capitale allemande est l’occasion de partir à la découverte
d’un système théâtral différent, de comparer les versions française
et allemande d’une même pièce et… de croiser François Hollande.

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2 mai, Lulu au Berliner Ensemble

Le système théâtral français est structuré autour de la notion
de diffusion, le système théâtral allemand est structuré
autour de la notion de répertoire. A partir de là, on peut
comprendre comment les choses fonctionnent. Les théâtres
publics français s’emploient à faire circuler les spectacles que
produisent des compagnies indépendantes, tout le système
étant articulé au régime de l’intermittence. De leur côté, les
théâtres de ville allemands ont tous des troupes permanentes
(donc salariées) qui jouent en alternance, selon des cycles
de plusieurs années, les pièces entrées à leur actif. Ce sont
tous en quelque sorte des « Comédies françaises ». Ce qui explique
par exemple ce fait tout simple mais prégnant que les
théâtres publics français programment des spectacles sur
des séries – de plusieurs jours à plusieurs semaines – tandis
que les théâtres de ville allemands
proposent au public un spectacle
différent tous les soirs. A Berlin, des
salles plus ou moins institutionnalisées
fonctionnent néanmoins en
« programmant » des spectacles de
compagnies indépendantes, mais
dont le nombre est bien moindre
qu’en France et la vie aussi ardue
que pour les compagnies françaises
fragiles.

Le Berliner Ensemble est l’ancien
théâtre de Brecht, à la direction duquel Heiner Müller a participé de 1992 à sa mort en 1995.
Superbe théâtre à l’italienne avec ses lambris de bois vernis,
ses lustres étincelants, ses places à torticolis près du plafond.
Tout le monde grignote son bretzel et sirote sa bière
dans le hall, en attendant de voir, ce soir-là, Lulu de Frank
Wedekind, que Bob Wilson et Lou Reed ont créé en avril,
comme un opéra-rock.

Il serait saisissant de présenter dans un même théâtre la
version de Stéphane Braunschweig, créée au Théâtre de la
Colline à Paris cette saison, et celle-ci, fortement coupée et
remaniée. Lulu est l’histoire de l’ascension et du déclin d’une
prostituée, pièce « monstre » comme l’a qualifiée son auteur,
violente, travaillée en permanence par la sexualité. Les Français
ont tiré la pièce vers le vaudeville ; Bob Wilson et Lou
Reed en ont fait une composition plastique glacée nourrie
souterrainement par les corps des acteurs du Berliner, tenus
mais explosifs. Contrairement aux réticences des programmateurs,
on devrait nous proposer plusieurs mises en scènes
du même texte, où l’on s’apercevrait que le théâtre n’a rien à
voir avec le fait de raconter des histoires.

4 mai, Protect Me à la Schaubühne

La Volksbühne, un des deux grands théâtres de la ville, ex théâtre
municipal de Berlin-Est, dirigé par Frank Castorf
depuis 1992, programme Icke, der Oper (« Moi, l’opéra »),
du groupe Icke & Er (« Moi et lui » – Icke signifiant en berlinois
Ich, « je »). Il est question d’un portrait de société à partir
de personnages de Spandau,
commune voisine de Berlin, dont
on fait ici le prototype de la médiocrité,
de la vie petite-bourgeoise
de banlieue moyenne. Selon une
rhétorique désormais habituelle de
la parodie spéculaire (« Je suis une
m… méconnue, je rêve d’être une
m… people, et la vie passe »).

A la Schaubühne, l’autre grand
théâtre de Berlin, ex-théâtre municipal
de Berlin-Ouest, dirigé par
Thomas Ostermeier, on joue Protect
Me, un projet de Falk Richter et
Anouk van Dijk. Le premier mot de la
pièce chorégraphique est un « Ich »
interrompu, mis en exergue par l’interruption,
auquel feront écho, deux
heures de spectacle plus tard, deux
autres « Ich », là aussi, hypostasiés
dans l’effondrement.

N’est-ce pas là un symbole ironique
mais accompli de la réunification
que ce triomphe oecuménique (à
l’Ouest comme à l’Est) d’un moi qui
réclame une attention à la mesure de
la complaisance de son insatisfaction
 ? Thématiques désormais habituelles
de nos dramaturgies :moi, le bonheur, ce que je ne suis pas. Pour citer Zizek, très
goûté ici, citant lui-même Badiou : « Le bonheur est une catégorie
de l’Etre, ce n’est pas une catégorie de la vérité.
 »
Autrement dit, il y a deux pôles dramaturgiques, la cité et nos
nombrils – j’entends, une certaine façon d’en parler. Ne reste
plus à ces sujets malheureux et confits que le dialogue impitoyable
avec leur Moi idéal – « Suis-je aussi beau, brillant,
musclé que Bidule ?
 », etc. Dramaturgies narcissiques du
XXIe siècle qui se détachent sur fond de dépolitisation.

8 mai 2011, Fête de la rose

La section berlinoise du Parti socialiste français est bien portante.
Chacun aime à rappeler que Ségolène Royal avait ici
atteint les 70 % au premier tour de 2007. Berlin attire depuis
une dizaine d’années toute une classe moyenne intellectuelle
et artistique européenne, notamment anglaise et française,
qui trouve là une dolce vita dans une capitale culturellement
substantielle où les loyers ne sont pas (encore ?) dans le
vol légal qui s’exerce à Paris ou à Londres (migrations qui
connaissent aussi leurs difficultés et leurs retours).

Ceci pour dire que les 1,5 million de « Français de l’étranger
 » ne se ressemblent pas nécessairement, et que le visage
sociologique du bobo français du quartier de Prenzlauerberg
n’a à peu près rien à voir avec le beauf néo-colonial des zones
franches du Sud-Est asiatique – le candidat Sarkozy, par
exemple, avait été élu à Singapour au premier tour avec 68 %.
Le Centre français accueille donc une petite garden party
pour fêter les 30 ans de l’élection de François Mitterrand,
dont le nom d’ailleurs ne sera pas prononcé de l’après-midi.
Etrange phénomène où Mitterrand incarne un héritage encombrant,
le reniement des valeurs de gauche, mais pour des
socialistes en vérité bien plus à droite que lui…

François Hollande vient rendre visite aux socialistes de Berlin.
Une gerbe le matin, un discours l’après-midi. Il condamne
mollement la répression en France des Tunisiens de Lampedusa.
Le thème de campagne de Hollande est « la jeunesse
 », non pour séduire une tranche électorale même pas
majoritaire, dit-il, mais pour préparer l’avenir des générations
futures. On le voit, le PS a bien appris la leçon de la doxa
anti-soixante-huit pour laquelle la génération de Mai avait
vécu dispendieusement sans souci de ses propres enfants.
Traduction : préparer une vie décente pour les générations à
venir, c’est serrer la ceinture des générations actuelles. Et en
effet, son programme est simple :
un euro fort. On dirait une mauvaise
blague : les pays européens coulent
les uns après les autres sous les
politiques d’austérité mises en
place pour sauver la Croissance
(majuscule de mise pour les notions
théologiques), selon le principe
qui consiste à préférer mourir en
bonne santé, et le soldat Hollande
répète, sans le moindre mot pour
la situation économique actuelle
de la moitié de l’Europe, qu’il faut
« un euro fort ».

Les blagues sur Sarkozy qui
émaillent les divers discours de
l’après-midi sont pathétiques tant
elles peinent à masquer la médiocrité
et l’inconsistance du socialisme
actuel. Nous sommes en vérité en
face d’un candidat de la droite classique,
ce qu’est finalement devenu
le PS, une des branches de l’immense
pieuvre de la droite (« droite
dure », « extrême droite », « droite extrême
 », « droite populiste », « droite
traditionnelle », « droite républicaine
 » : la droite est aujourd’hui à
ce point majoritaire en France qu’on
en a un large éventail de variétés,
comme le riz en Asie). En descendant
la Müllerstrasse, je m’achète
un DVD de science-fiction sur la
fin du monde pour me consoler de
François Hollande et de la gauche
française.

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