Accueil > Monde | Par Jean-Baptiste Mouttet | 12 janvier 2012

Ciudad Caribia, ville modèle ?

Pour faire face à la pénurie de logements, le gouvernement
vénézuelien lance un vaste programme de construction. À deux pas
de Caracas, la nouvelle ville de Ciudad Caribia, vitrine de ce projet,
est un condensé de la révolution bolivarienne. Reportage.

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Qu’on se le tienne
pour dit : le Venezuela
construit.
Le long des périphériques
et des
routes, d’immenses affiches
le répètent à l’envi : bientôt,
comme l’annonce le slogan de
la grande « mission logement »
lancée en avril, les habitants
pourront « Vivir Viviendo » –
«  Vivre en vivant  », un jeu de
mot entre « vivant » et « logement
 » (vivienda en espagnol).
Au premier plan des enfants
rigolards jouent sur des balançoires,
entourés de petits
immeubles en briques rouges.
Cette ville idéale c’est Ciudad
Caribia, la ville « socialiste » selon
les propres termes du président
Hugo Chavez. Construite
de toutes pièces sur les hauteurs
des montagnes, coincée
entre la capitale et l’aéroport
international, cette cité est
lourde d’enjeux.

Un déficit de logements

La construction de logements
est un des échecs de l’État bolivarien.
D’après la Chambre de
la construction vénézuélienne,
Hugo Chavez a moins construit
que ses prédécesseurs. De
1998, date de son accession
au pouvoir, à 2008, 544 200
foyers sont sortis de terre,
contre 656 000 au cours de la
décennie précédente. Pour le
directeur de l’École d’architecture
de l’université centrale du
Venezuela, Gustavo Izaguirre,
les gouvernements précédents
avaient aussi du retard : « Nous
ne construisons pas assez
pour faire face à la croissance
naturelle du pays. Personne
ne s’est donc préoccupé des
logements des plus pauvres
. »
Plus de la moitié de la population
vit encore dans les barrios,
ces favelas vénézuéliennes,
appelés aussi « habitats populaires
autoconstruits », souvent
bâtis dans des zones à risques
(glissements de terrains). En
novembre et décembre 2010,
130 000 personnes vivant
dans ces barrios se sont
retrouvées sans toit après
de fortes pluies. Beaucoup
d’entre eux vivent toujours
dans des camps de réfugiés,
sont logés gratuitement dans
des hôtels ou encore au palais
présidentiel. Presque un
an plus tard, il n’est pas rare
Hugo Chavez
a moins construit
que ses prédécesseurs.
que ces sinistrés coupent les
routes afin d’alerter l’État sur
leur situation précaire.

Un projet pharaonique

Pour faire face à l’urgence, la
« mission logement » lancée en
mai 2011, prévoit de construire
153 000 foyers avant la fin de
l’année, et jusqu’à 2 millions
en sept ans. Des chiffres qui
sonnent comme un slogan
de campagne à l’orée des
présidentielles prévue en octobre
2012. Une gageure pour
certains spécialistes et pour
l’opposition, qui dénoncent un
objectif impossible à atteindre
notamment à cause du manque
de matières premières. De son
côté, le 27 novembre, le gouvernement
a annoncé qu’il venait
de délivrer le 100 000 € logement.
Fin août, 602 familles,
des sinistrés de novembre
dernier pour la plupart, ont
investi une dizaine de petits immeubles
(quatre à cinq étages)
dans la ville champignon, Ciudad
Caribia
. La cité socialiste
est à l’image de la mission logement
 : pharaonique. Selon le
cahier des charges, elle devrait
accueillir 100 000 habitants
d’ici 2 018. Les quelques collines
dénudées, les longues et
larges pistes serpentant dans
la montagne donnent une idée
de l’ampleur du projet.

Pour y accéder depuis Caracas,
il faut prendre des 4x4
stationnant à trois stations de
métro du centre de la capitale.
Le trajet coûte 4 bolivars
(70 centimes d’euros) et dure
environ 20 à 30 minutes, si on
a la chance d’éviter les embouteillages.
Il n’y a en effet pas
encore de bretelle de déviation
depuis l’autoroute pour mener
à la ville nouvelle et les chauffeurs
doivent faire un détour.
L’architecte Gustavo Izaguirre
est d’ailleurs sceptique sur le
lieu choisi qu’il juge trop éloigné
des centres d’activité, ce
qui pourrait décourager l’installation
d’entreprises et transformer
la ville « en grande cité dortoir ». « Il aurait fallu
une ville plus petite, nécessitant
moins d’activité économique
,
assure-t-il en appelant
au développement des villes
moyennes
. » Le choix du site
est aussi critiqué par l’urbaniste
César Garmendia, chargé
de trouver les lieux adéquats
par le gouvernement. « Il ne
correspond pas aux endroits
que nous avions désignés. Il
y a des risques sismiques importants
dans cette zone et le
peu de résistance géologique
peut faire craindre des glissements
de terrain.
 », raconte-t-il.

Une ville tranquille

Néanmoins, quelques petits
commerces dépendants du
gouvernement y ont déjà ouvert
leurs portes. Une boulangerie,
un Mercal – ces supérettes
aux produits subventionnés
et vendus à très bas prix – un
salon de coiffure, une quincaillerie,
une cafétéria ou encore
un magasin Alba, du nom de
l’Alliance bolivarienne pour les
Amériques, spécialisé dans
la vente de vêtements. Les
produits viennent des pays
membres de cette alliance et
bien entendu du Venezuela. Un
panneau annonce les prix : un
polo ? « Prix Juste : 70 bolivars
(12 euros), Prix capitaliste :
300 (52 euros).
 »

Plus loin, derrière une vitre
fumée, une dizaine de machines
à coudre attendent
d’être utilisées. Les moyens de
production de cette entreprise
de textile appartiennent
à la communauté. Les habitants
disent attendre la venue
prochaine d’une menuiserie,
d’une entreprise de confection
de plastique et une autre de
citernes d’eau.

Le calme tranche avec la
bruyante Caracas. Le long des
allées piétonnes de la petite
ville, le visiteur croise des parcs
de jeux pour enfants, certains
habitants des rez-de-chaussée
ont aménagé des petits
commerces et vendent des
hot-dogs et des glaces. Greily
Arana, célibataire de 29 ans et
mère de deux filles de 15 et 12
ans, ouvre les portes de son appartement.
Modestement meublé
d’un canapé, d’une table où
trône une télévision continuellement
allumée et de quelques
chaises, la jeune secrétaire
insiste sur l’espace dont elle
dispose. Les appartements
de ces immeubles conçus par
des ingénieurs vénézuéliens,
cubains ou iraniens, sont tous
réalisés sur le même modèle :
72 m2, trois chambres, une petite
cuisine avec bar américain
donnant sur la salle à manger,
deux salles de bain.

« Ici, nous avons tout ce qu’il
nous faut. Mes filles ont même
une chambre chacune.
 », raconte-
t-elle, en nous montrant
le frigidaire et le four fournis
par l’État. En tant que sinistrée,
elle ne devrait pas payer
ce logement « mais peut-être
devrons-nous donner une
petite contribution
 », nous a-telle
dit lors de notre première
rencontre, il y a trois mois. À ce
jour, elle n’a toujours rien payé.
Les autres bénéficiaires, issus
des barrios pour la plupart, bénéficient
de logement à moitié
prix. Ils rembourseront 290 000
bolivars (environ 49 000 euros)
sur les 570 000 (environ
97 000 euros) que valent les
appartements (montant estimé
par « la mission logement »).

Ciudad Caribia est érigée en
ville modèle du socialisme
vénézuélien. La « mission Robinson
 », un programme de
lutte contre l’analphabétisme,
la « mission Ribas », une formation
pour décrocher le bac
ou encore la « mission Barrio
Adentro
 », qui offre des soins élémentaires prodigués par
des médecins cubains, y ont
ouvert leurs portes.

Le souci du détail

Dans cette ville où la police circule
à moto, les habitants apprécient
la sécurité qui y règne.
C’est la préoccupation majeure
au Venezuela, où 14 000 homicides
ont été comptabilisés par
le gouvernement (17 000 selon
des ONG) pour l’année 2010.
La directrice d’une école, qui
souhaite demeurer anonyme,
raconte : « Dans le barrio où je
vivais, nous ne pouvions plus
sortir après 21 heures. Ici, les
enfants peuvent jouer dehors.
 »
Lors de notre seconde venue
dans la ville socialiste, les habitants
sont plus craintifs. Un
ancien sinistré, Luis Alberto,
explique : « Certains habitants
n’ont pas encore reçu leur
titre de propriété. Ils ont peur
de ne pas l’obtenir si apparaissent
des critiques dans
la presse
. » Vigile à l’école
maternelle, il n’a pas reçu de
salaire : « C’est ma participation
à la communauté
 », dit-il.
Une voisine déplore, quant
à elle, l’attente « d’au moins
une heure
 » à la station de 4x4
de Ciudad Caribia… Mais au
final, tous se reprennent vite :
« Ce sont des détails. »

Ces hommes et femmes comparent
sans cesse leur vie d’aujourd’hui
à celle d’hier, dans les
refuges pour sinistrés – qui
comptent parfois jusqu’à des
milliers de personnes. « Nous
n’avions pas de vie privée. Des
familles qui ne se connaissaient
pas, venant de quartiers
différents, parfois rivaux,
vivaient côte à côte.
 », détaille
Vandmy Miranda. En comparaison,
leur vie d’aujourd’hui
leur paraît presque luxueuse.
Ils attendent simplement que
les « détails » se règlent et
assurent avoir confiance en
Hugo Chavez.

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