Accueil > Politique | Entretien par Marion Rousset | 9 octobre 2012

Claire Rodier : « Les sociétés privées tirent des bénéfices des contrôles migratoires. »

Jeudi dernier, près de 300 migrants ont péri en mer au large de Lampedusa tandis qu’ils tentaient de rallier l’Italie. Un drame de plus au compteur de l’Europe forteresse qui par ailleurs alimente un business juteux. Un cynisme mis au jour par la juriste Claire Rodier dans un livre publié en 2012, "Xénophobie business. À quoi servent les contrôles migratoires ?". Ce week end, regards.fr vous propose de relire une interview de l’auteure réalisée en octobre 2012.

Les politiques de contrôle migratoire sont sous-tendues par des intérêts économiques importants. Claire Rodier, juriste au Gisti, vient de publier un livre sur un business qui profite à une multitude de sociétés privées. Entretien.

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Regards.fr. Vous écrivez qu’« au jeu du chat et de la souris, le chat n’a pas forcément intérêt à éliminer sa proie ». Pourquoi ?

Claire Rodier. Dans les dix ou quinze dernières années, on a connu un accroissement des contrôles lié en partie aux bénéfices qu’en tirent des sociétés privées : gestionnaires des centres de rétention pour migrants, entreprises qui fournissent les gardes et escortes de ceux qu’on expulse, fabricants de matériel militaire ou paramilitaire, industriels de l’aéronautique, de l’aérospatial et des technologies de pointe. Il est difficile de départager, dans les bilans d’activités des sociétés, les profits qui relèvent des contrôles. On peut quantifier le bénéfice direct que rapportera la vente d’un drone à l’agence Frontex – un appel d’offre a été lancé – qui coordonne l’action entre les Etats membres concernant la sécurité des frontières. On sait que le rapatriement des étrangers a rapporté en cinq ans quelque 110 millions de livres (125 millions d’euros, ndlr) à la multinationale G4S, qui gère également quatre grands centres de rétention pour migrants et demandeurs d’asile au Royaume-Uni. Mais on a plus de mal à évaluer la part du financement de la recherche sur les nouvelles technologies destinée à la surveillance des frontières. Les sociétés recyclent leur savoir-faire pensé pour la guerre dans d’autres secteurs porteurs comme l’immigration. Le facteur économique est pour beaucoup dans le développement de l’industrie du contrôle.

La privatisation des centres de rétention existe aux Etats-Unis, partiellement en Grande-Bretagne. En France, nous n’en sommes pas à ce stade…

L’exemple des Etats-Unis est très caricatural. Il témoigne d’une collusion entre ceux qui vendent des centres de rétention clés en main – de la construction jusqu’à la gestion et à l’intendance – et les responsables politiques qui votent des budgets et des lois ayant des incidences sur leur taux d’occupation. Les lobbyistes de la CCA comme de la GEO Inc ont travaillé pour que des lois plus sévères contre les migrants irréguliers soient adoptées. Par exemple, la loi SB1070 votée en avril 2010 en Arizona, un Etat frontalier du Mexique. La CCA, l’une des deux grosses boîtes américaines qui occupent ce marché, a placé des pions chez les républicains et les démocrates, en contribuant aux campagnes des deux candidats au poste de gouverneur en Californie, Meg Whitman et Jerry Brown. Du coup, on a assisté à un déploiement des contrôles et à l’allongement des durées de détention. Au Royaume-Uni, le système est hybride : l’Etat n’assure le contrôle que d’une partie des centres, les autres sont entièrement confiés à des sociétés privées. En France, en revanche, la gestion ne relève que du ministère de l’Intérieur. Les profits tirés par les sociétés auxquelles est confiée l’intendance – nourriture, blanchisserie, nettoyage, etc. – sont faibles.

Quand ces marchés ont-il commencé à se développer ?

Dans le système anglo-saxon, ils se développent au milieu des années 90, dans un contexte d’économie capitaliste plus avancé qu’en France. Mais le développement en tant que marché des contrôles migratoires a connu un boom avec le 11-Septembre. C’était un effet d’aubaine : il est devenu très intéressant de lier la lutte contre le terrorisme et contre les migrants illégaux pour des raisons idéologiques et économiques. De fait, il existe, en Europe également, une vraie connivence entre les décideurs qui préparent les appels d’offres et ceux qui y répondent.

L’agence Frontex a vu son budget multiplié par 15 en 5 ans…

Nombre d’accusations sont portées contre le fonctionnement de cette agence, par des Ong mais aussi par des parlementaires européens. En ce moment, le médiateur européen pose plein de questions sur la compatibilité entre l’action de Frontex et le respect de certains textes de l’Union européenne dans le domaine des droits fondamentaux. Et pourtant, dans le même temps, tous les dépassements budgétaires de Frontex sont acceptés par le Parlement européen. C’est surprenant… D’autant que l’efficacité de cette agence n’est pas prouvée : quand elle s’installe quelque part, les flux migratoires se déplacent.

L’argument selon lequel les politiques migratoires seraient inefficaces n’est-il pas contre-productif ? En somme, tout irait bien puisque les contrôles n’empêcheraient pas les étrangers de passer ?

Je pose une question : à quoi servent les contrôles aux frontières ? De toute évidence, ils ne servent pas les objectifs affichés, sinon pourquoi depuis 20 ans continuerait-on à mettre en place des dispositifs toujours jugés insuffisants ? Cet argument de l’inefficacité ne me gêne pas car j’essaie d’adopter le point de vue des décideurs. Le seul discours que j’entends tenir par les Ong et les associations pointe les violations envers les droits de l’homme et les atteintes aux libertés fondamentales. C’est devenu une litanie écrite d’avance : des migrants sont obligés de prendre des risques, certains meurent, les droits de l’hommistes s’alarment, les gouvernements renforcent les frontières. L’argument compassionnel me paraît très inefficace.

Xénophobie business, A quoi servent les contrôles migratoires ?, de Claire Rodier, éd. La Découverte, 16 euros.

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