Accueil > Culture | Par Juliette Cerf, Marion Rousset | 2 décembre 2004

Classes sociales au cinéma : le peuple en marge

Les figures populaires se font-elles rares dans le cinéma français ? Elles ressurgissent, depuis une décennie, abonnées aux marges, vouées à l’altérité ou à une inquiétante étrangeté. Analyse, incursion dans l’histoire du cinéma social et point de vue du réalisateur contemporain Bruno Dumont.

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« En France, le cinéma fut longtemps un lieu populaire, où le peuple était présent des deux côtés de l’écran. » Bertrand Tavernier citait récemment sur France Inter ce passage de la Gauche sans le peuple, ouvrage du journaliste Eric Conan(1) qui analyse la rupture entre les partis de gauche et les classes populaires. Nostalgique d’une époque révolue où des films mettaient en scène « les tourments privés ou publics d’un ouvrier, d’un conducteur de locomotive, d’un chauffeur routier » . Nostalgique de ce que la revue Autrement appelait « Années Thorez, années Gabin ». Thorez n’est plus, Gabin non plus. Pointer la disparition du peuple des écrans de cinéma n’est pas une nouveauté. C’est même devenu un poncif. Dès le Front populaire, marqué par l’entrée des ouvriers sur la scène politique et cinématographique, des critiques déploraient leur sous-représentation. Contre toute attente, Gilles Deleuze a érigé cette absence tant décriée en signe de la modernité : « Resnais, les Straub sont, sans doute, les plus grands cinéastes politiques d’Occident, dans le cinéma moderne. Mais, bizarrement, ce n’est pas par la présence du peuple, c’est au contraire parce qu’ils savent montrer comment le peuple, c’est ce qui manque, c’est ce qui n’est pas là » (2).

La nostalgie d’un passé idéalisé tient sans doute plus à la façon dont l’ouvrier était autrefois représenté qu’à la quantité de films qui le mettaient au premier plan. Gabin incarnait le mythe du métallo parisien, libre et frondeur, capable de tenir tête à son patron. « La classe ouvrière a été magnifiée. La place des ouvriers dans la société française a donné naissance à un idéal ouvriériste qui a masqué la complexité de la réalité. A la différence de l’Angleterre : le Parti communiste anglais n’ayant jamais été très puissant, les cinéastes ont su regarder le monde ouvrier britannique sans verser dans le mythe, explique le documentariste Marcel Trillat, auteur des Prolos. Il faut cesser de donner une image diabolique ou angélique du peuple. »

DES PERSONNAGES SUR LE FIL

Icônes du monde du travail dans les années 1930, les figures populaires sont, dans leurs avatars contemporains, souvent exclues et désocialisées. Dotées hier d’un tempérament combatif, gouailleur et débrouillard, aujourd’hui murées dans leur résignation et leur incapacité à communiquer, elles sont depuis quelque temps abonnées aux marges, vouées à l’altérité ou à une inquiétante étrangeté. La vie de Jésus et L’humanité de Bruno Dumont, La vie rêvée des anges d’Erik Zonca, En avoir (ou pas) et A vendre de Laetitia Masson, Quand la mer monte... de Gilles Porte et Yolande Moreau... Personnages tantôt noircis, tantôt poétisés, mais toujours sur le fil. Salariés au bord du licenciement, chômeurs au bord de la crise de nerfs, précaires papillonnant de petits boulots en petits boulots. Le travail évoqué en creux ou au loin pose toujours problème. A quelques exceptions près, dont Les brodeuses. Dans ce premier film, Eléonore Faucher met en scène la rencontre entre une jeune fille, caissière de supermarché, et une femme, Ariane Ascaride, qui accepte de la prendre dans son atelier : « L’héroïne s’accomplit au travers de son travail. Elle est reconnue pour ce qu’elle a envie de faire et ça l’aide. Ce n’est pas qu’une reconnaissance professionnelle. Ça lui apporte une estime d’elle-même » , raconte la réalisatrice. Si elle a choisi la broderie, c’est parce qu’elle est peu étiquetée socialement : « Ce métier renvoie aux grisettes comme à la haute couture. » Exception rare à tous points de vue : le travail est souvent invisible, parfois aliénant, rarement épanouissant. « Dans En avoir (ou pas), le travail pue, au sens propre : Sandrine Kiberlain, qui travaille dans une usine de poisson, se lave tout le temps » , observe l’historien Tangui Perron. Dans Quand la mer monte... , Dries préfère porter des géants occasionnellement que vendre des légumes sur les marchés. Dépourvu d’attaches, il musarde sans notion d’espace et de temps, s’accroche à son amour impossible, avec qui il écume les bars tabac et les fêtes locales. Reste malgré tout une forme de solidarité collective. Le défilé de géants remplace les religions : « Il y a une fanfare, un groupe, quelque chose qui relève du clocher, de la place du village. Une communion » , observe Gilles Porte.

D’UN BORD A L’AUTRE

Versant désespéré de cette désocialisation, les films de Bruno Dumont campent des êtres instinctifs à la dérive, sur fond de paysages dévastés. « Depuis dix ans, les classes populaires réapparaissent par les marges. Les cinéastes montrent des parias, des exclus, des fermetures d’usine. Dans La vie est un long fleuve tranquille, la famille Groseille, c’est presque le quart-monde » , corrobore le sociologue Yann Darré(3).
« Tous mes films parlent d’un individu en marge d’un groupe, qui essaie d’y trouver sa place » , nous confiait Laurent Cantet au moment de la sortie de L’emploi du temps. Même en crise, l’individu n’a pas cessé chez lui d’entretenir une relation avec le groupe. Certes fragile, la conscience de classe n’a pas volé en éclats. Dans Ressources humaines , Franck, au service DRH de l’usine de son père ouvrier, intériorise la violence des rapports de classe, tiraillé entre sa filiation prolétaire et ses aspirations professionnelles. Autre cas singulier : Robert Guédiguian, moins sensible à ce qui sépare qu’à ce qui unit. Les relations amoureuses et amicales, les fêtes de quartier, les rapports de voisinage, les convictions politiques et humanistes tissent la trame de toute sa filmographie. « Guédiguian traite sans misérabilisme de la vie affective et des difficultés du quotidien. Il transpose dans un milieu populaire l’approche de Claude Sautet ou Louis Malle, affirme le sociologue Michel Pinçon. La très haute société est rare dans le cinéma français qui lui préfère la moyenne bourgeoisie, classe favorite de Claude Chabrol. »

NORMALITE BOURGEOISE

Rarement saisie par ses marges, la bourgeoisie se reflète dans sa « normalité ». Elle teste parfois ses limites, comme dans Nathalie... dernier film d’Anne Fontaine, réalisatrice de l’excellent Nettoyage à sec . Fanny Ardant pimente la vie de son couple en jetant une prostituée, Emmanuelle Béart, dans les bras de son mari, Gérard Depardieu. Heureusement, tout finit par rentrer dans l’ordre... Forte de ses privilèges, la bourgeoisie connaît peu de catastrophes identitaires sur les écrans, confortée in fine dans sa légitimité et sa conscience d’elle-même. Aussi divers que soient ses visages :satirique chez Claude Chabrol, caricatural chez Etienne Chatiliez, critique chez Louis Malle, complaisant chez le Claude Miller de La petite Lili... De fait, « aucun groupe social ne présente, à ce degré, unité, conscience de soi et mobilisation » , estime le couple Pinçon-Charlot(4).

Dans les milieux populaires, la conscience de classe s’est au contraire fissurée. Ceci explique sans doute cela : le « peuple » épars forme une nébuleuse difficile à appréhender. « Sans conscience de classe, plus de représentation possible du peuple sinon des figures d’aliénés » , résume Tangui Perron. Bertrand Tavernier préfère les héros qui ont encore le courage de lutter pour autre chose que leur survie : « Certains critiques ont tendance à privilégier des films autistes qui mettent l’accent sur le désespoir et le repli sur soi. Pour ma part, je m’intéresse à des personnages conscients de la réalité du travail qu’ils exercent : à l’évidence, le directeur d’école de Ça commence aujourd’hui ne ressemble pas aux personnages de Bruno Dumont. » Si des cinéastes aussi différents que Bruno Dumont et Eléonore Faucher se défendent de faire œuvre sociologique, préférant saisir des itinéraires individuels, si Laurent Cantet refuse d’incarner le Ken Loach français, c’est sans doute à l’image d’une génération méfiante vis-à-vis des abstractions politiques.

J.C. et M.R.

1. Eric Conan, La Gauche sans le peuple , éditions Fayard, 2004.

2. Gilles Deleuze, L’Image-temps , les éditions de Minuit, 1985.

3. Yann Darré, Histoire sociale du cinéma français , éditions la Découverte, 2000.

4. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie , éditions la Découverte, 2000.

Paru dans Regards n°12 décembre 2004

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