Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 26 mai 2008

Comment va le cinéma français ?

Le festival de Cannes a sacré Laurent Cantet et son film « Entre les murs ». Un retour en grâce du cinéma hexagonal, privé de palme d’or depuis 21 ans ? Pas si sûr. Des univers un peu étriqués, un manque de souffle et de folie, une absence de regard sur le monde et la société, des narrations classiques, avec des angles très psychologiques ? Panne d ?inspiration ? Autocensure ? Pression économique trop forte ? Enquête. par Marion Rousset

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Crépitement d’étincelles. « Le héros vient à l’instant de truffer l’appartement de dynamite. Non, fausse alerte, Laurent, ce sont des bougies », ironisent les Guignols de l’info, en direct de la projection du film Tu ne devrais pas t’en faire, je crois que tu vas bien. Gros plan sur un gâteau d’anniversaire. Le cinéma hexagonal est devenu la risée de l’émission satirique de Canal +. A l’appui, des titres égrenés sur l’air de Et moi et moi, émois : Ce soir je dors chez toi, Souviens-toi quand on s’aimait, Que fais-tu dans le garage, maman est dans le jardin, ou encore N’aie pas peur de m’aimer, il reste du pain dans la cuisine. Un peu facile ? Certes. D’autant que la caricature laisse dans l’ombre des cinéastes aux univers singuliers qui portent un regard poétique, drôle et parfois dérangeant sur le monde. On pense à La Graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, à Lady Chatterley de Pascale Ferran, au Premier venu de Jacques Doillon ou encore au joli film de Gilles Porte et Yolande Moreau, Quand la mer monte. On pourrait aussi citer Laurent Cantet, Lucas Belvaux, Bruno Dumont et d’autres bien sûr. Reste que la production cinématographique française, dans ses grandes lignes, semble bien sage. Elle fait la part belle à des scénarios sans souffle ni folie. Des narrations sans surprise et des dialogues souvent maladroits. Mais aussi des histoires récurrentes de couple, de famille et d’héritage, mâtinées ces temps-ci de vieilles bâtisses campagnardes. « Sur deux cents films, combien parlent de la société française ? Combien parlent d’autre chose que de la vie personnelle et intime de jeunes gens parisiens d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années qui ont des problèmes de couple et de cul et s’intéressent à ce qui se passe chez eux entre le genou et le nombril ? », tempête Pascal Mérigeau, critique de cinéma et auteur d’un essai cinglant, Cinéma, Autopsie d’un meurtre, paru chez Flammarion.

Baisse de qualité

« Baisse de la qualité des films. Dichotomie au regard des talents en présence. » C’est sur ce constat inaugural que s’ouvre un rapport élaboré, sous l’impulsion de Pascale Ferran, par treize professionnels du cinéma : scénaristes, réalisateurs, producteurs, distributeurs, exploitants (1). Question taboue, difficile parce que subjective, que soulève sans bruit ce Club des 13. Question à peine esquissée, sinon justifiée, faute peut-être d’avoir fait consensus. Elle porte en germe une interrogation insistante : « Alors que la France est sans doute l’un des quelques pays au monde où il y a le plus grand nombre de talents réunis : de très grands cinéastes, scénaristes, comédiens, techniciens, de tous âges et toutes catégories de film confondues, pourquoi les films français ne sont-ils pas meilleurs ? Pourquoi a-t-on à ce point l’impression, depuis quelques années, que la qualité des films baisse, qu’il s’agisse de films à très petit budget, à budget moyen ou très chers ? Il y a bien sûr des exceptions qu’il peut être intéressant de regarder en tant que telles, comme contre-exemples, précise le rapport. Mais l’on ne peut que constater une baisse générale de qualité, d’un bout à l’autre du spectre. Existe-t-il des raisons structurelles à cela ? » Ce texte de plus de trois cents pages tente un exercice d’équilibriste qui consiste à croiser enjeux esthétiques et économiques. Mais ce qu’il s’attache à décortiquer, ce sont les contraintes liées au marché. Celles-ci pèsent dès l’étape décisive de la conception. « Il est devenu très difficile de réunir les conditions créant une dynamique favorable pour écrire un bon scénario en France aujourd’hui », affirme le rapport. Les scénaristes sont payés au pourcentage du budget global du film. Du coup, le temps d’écriture : tout ce travail invisible qui n’est pas pris en compte : réduit comme peau de chagrin. « La Vie des autres, premier long métrage de l’Allemand Florian Henckel von Donnersmarck, a mis quatre ans à s’écrire. Cela ne serait pas possible en France », assure Pascal Mérigeau. « Cette cote à la « pièce », quelle que soit la pièce en question, est un fort encouragement à concevoir des projets qui peuvent s’écrire vite. Et il faut un talent immense, sur des temps d’écriture courts, pour raconter quelque chose qui n’a pas été déjà vu ou raconté ailleurs. Il faut du temps pour être inventif, pour dépasser les clichés », explique le rapport.

Cinéma-télé, mariage forcé

Du côté des chaînes de télévision, qui soutiennent financièrement le cinéma, le diagnostic va dans le même sens. Franck Weber, directeur des acquisitions de Canal +, a vu arriver sur son bureau l’an dernier environ 600 projets, parmi lesquels il en a retenu une petite centaine. « Certains sont condamnés d’avance. Le travail d’écriture et de production n’est pas suffisant. Les auteurs n’arrivent plus à créer sereinement. Ils luttent les uns contre les autres, y compris entre indépendants. Nous recevons beaucoup de projets totalement à réécrire, pas parce que c’est chiant, parce qu’il y a un problème de structure, tout est alambiqué, on perd des personnages de vue, il y a des dialogues trop appuyés ou ridicules », observe-t-il. Michel Reilhac, producteur chez Arte, est plus sévère encore : « Il y a aussi ce culte du premier jet inspiré de l’auteur hérité de la Nouvelle Vague. Nous recevons de vrais torchons ! Et la réécriture n’est pas dans la culture française. J’ai beaucoup moins ce problème avec les scénarios étrangers. » Nonchalance ? Culte du génie ? Pression économique grandissante ? Pour Bertrand Bonello, le réalisateur du Pornographe et de Tirésia, « on assiste à une baisse de la qualité des conditions de travail réelle, lente, inexorable ». Il est de ceux qui n’intéressent pas la télévision. Son prochain film : un homme se retrouvant enfermé par hasard toute une nuit dans un cercueil, puis embarqué dans une secte tournée vers le plaisir et la liberté : ne déroge pas à la règle. Kristina Larsen, sa productrice, précise : « A part Canal +, les chaînes n’ont pas voulu financer ce projet. Elles ne se voient pas passer un tel film le dimanche soir. Sa vie en salles compte moins que sa programmation future sur le petit écran. » Aux difficultés des scénaristes, s’ajoute donc celle de faire financer par les chaînes de télévision des projets qui sortent des sentiers battus. Inutile d’aller frapper à la porte de TF1 ou M6 si l’on ne vient pas défendre une comédie, voire un polar s’il y a des têtes d’affiche. Arte répond à une autre logique, mais elle ne coproduit que dix films français par an. Quant à France 2 et France 3, elles se retrouvent noyées sous les propositions. « Nous produisons toujours autant de projets singuliers, se défend pour sa part Franck Weber, directeur des acquisitions cinéma à Canal +. Rien de personnel, par exemple, est le dernier en date. Ce premier film de Mathias Gokalp est une réflexion acide sur le monde du travail. C’est évidemment plus difficile pour lui que pour d’autres. Il y a très peu d’élus pour pas mal de candidats. Les règles du jeu sont assez dures. Il faut réussir à sortir du lot. C’est un marché. » Marché qui répond moins à des normes cinématographiques que télévisuelles. Premier critère qui pèse dans la balance : un bon casting. Deuxièmement : un sujet et une forme assez consensuels pour pouvoir faire le maximum d’audience sur le petit écran. « Il y a des formes qui ont plus de chance de trouver leur place que d’autres à la télévision. Il est difficile de faire un film très noir, très pessimiste, sur l’état du monde », note Patrick Sobelman, producteur chez Agat Films. Même un cinéaste aussi réputé que Jacques Doillon peine aujourd’hui à faire produire ses longs métrages. Dans un entretien accordé au magazine en ligne critikat.com, il revient sur les obstacles rencontrés avant d’arriver à tourner son dernier film, Le premier venu : « Ça devient de plus en plus difficile de faire des films qui ne soient pas du divertissement, que la télévision souhaite à 21 heures. » Après une attente de cinq ou six mois, il obtient un rendez-vous avec une chaîne mais la fiche de lecture qui concerne son projet est mauvaise. Il raconte, amer : « La fille qui a fait votre fiche de lecture, elle vous dit que finalement, c’est quasi illisible, votre scénario. » Le thème : la rencontre amoureuse entre une jeune fille et un gars paumé : avait pourtant de quoi séduire la télévision. Mais la forme impressionniste n’entrait pas dans les cases. En tant que rendez-vous régulier, les chaînes ne cherchent pas l’originalité mais des narrations classiques, des histoires simples, susceptibles de rassurer et de fidéliser leurs auditeurs.

Plus troublant, « la télé refuse souvent au cinéma ce qu’elle s’accorde à elle-même, comme lorsqu’elle programme de grosses adaptations littéraires », affirme Pascal Mérigeau. Pourrait-on voir en France un premier film sur l’écrivain Truman Capote ou sur le peintre Jackson Pollock, comme aux Etats-Unis ? « Ce ne serait pas envisageable », répond l’essayiste. Sauf à se passer des chaînes... En effet, ce type de films existe mais ils sortent en général dans si peu de salles, avec si peu de moyens, qu’ils ne rencontrent qu’un public restreint. Patrick Sobelman a produit Occupation, un film adapté d’Annie Ernaux sur la jalousie amoureuse, sans le soutien de la télévision : « Si la narration avait été linéaire, avec un angle psychologique, on aurait peut-être trouvé preneur. Mai les auteurs ont choisi une forme plus singulière où la folie de cette femme est vue du côté fantastique, de l’intérieur, avec des images et une déstructuration du temps. »

Le mariage forcé entre le cinéma et la télévision serait-il responsable de la pénurie de films français ambitieux ? Les difficultés à trouver des financements pour des projets singuliers auraient-elles tari l’inspiration des cinéastes ? « Tout le monde a peur, analyse Bertrand Bonello. Il y a une forme d’autocensure consciente ou inconsciente chez les cinéastes. J’ai participé à des commissions pour des premiers ou deuxièmes films. Les jeunes connaissent tous les noms de ceux qui les président. Ils écrivent en fonction de ça. J’ai lu des scénarios terrifiants car hyper bien rédigés. Mais ils étaient super chiants. Le film est moins bon, du coup il fait moins d’entrées. »

Cinéma, art populaire

Parfois, un ovni surgit dans le paysage cinématographique, réunissant la critique et le public. L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche, fait partie de ces objets singuliers qui soudain provoquent un formidable appel d’air, donnent la sensation d’une fenêtre qui s’ouvre, laissent pénétrer dans les salles obscures un souffle revigorant. Sorti en 2004, il a réalisé 300 000 entrées. « L’Esquive n’était pas calibré pour un tel succès. Le bouche-à-oreille, une originalité alliée au fait de s’adresser à un public qui n’avait pas été mobilisé depuis longtemps, tout cela a joué. Ce cinéma parle aux gens, il les touche. Ce n’est pas du divertissement, mais il peut divertir », tente d’expliquer Alexandra Henoschberg, distributrice indépendante. Ce n’est pas un hasard si ce film est l’un des meilleurs exemples en France, dans la période récente, de cinéma comme art populaire. Car il a su concilier deux choses : une forme inventive et une vision du monde. « Dès lors qu’une catégorie de films n’arrive plus à accéder au plus grand nombre et que l’autre se détourne de la conception du cinéma comme art, la notion même d’art populaire vole en éclats », peut-on lire dans le rapport du Club des 13. C’est souvent de l’étranger qu’arrivent aujourd’hui les œuvres les plus en prise avec un contexte, les plus aiguisées, les plus urgentes, celles qui découpent la société au scalpel comme Quatre mois, trois semaines, deux jours, du Roumain Cristian Mungiu. « En Thaïlande ou en Roumanie, on voit des miracles réalisés par des gens qui ont la nécessité de le faire. De même, le cinéma indépendant américain a été vivifié après l’élection de Bush », affirme Patrick Sobelman. La vie en France serait-elle trop paisible ? Cela fait doucement sourire Marie-José Sanselme (voir entretien), la scénariste du réalisateur israélien Amos Gitaï : « Ici, en France, des gens se noient dans la rivière parce qu’ils ont essayé d’échapper à la police ! On est dans un pays, et même sur un continent, qui vit des mutations profondes. Est-ce que notre cinéma en rend compte ? »

Marion Rousset

1. Le Club des 13, Le milieu n’est plus un pont mais une faille : rapport de synthèse, Stock, 2008, 317 p.

Interview de Marie-José Sanselme : « Il y a peu de films dérangeants » . Scénariste, elle a collaboré à sept films d’Amos Gitaï : Désengagement (2007), Free Zone (2005), Terre promise (2004), Alila (2003), Kedma (2002), Kippour et Eden (2000).

Scénariste d’Amos Gitaï, Marie-José Sanselme reproche au cinéma français d’avoir laissé tomber sa fonction critique. Entre la France et Israël, un pied dedans, l’autre dehors.

Vous travaillez comme scénariste avec un réalisateur étranger, l’Israélien Amos Gitaï. Quel regard portez-vous sur la production cinématographique française ?

Marie-José Sanselme. J’aimerais que les films français m’amènent à réfléchir au monde dans lequel je vis, qu’ils m’amènent à me poser des questions. J’aimerais qu’ils commencent à travailler dans mon esprit une fois que la projection est finie. Cela n’arrive pas souvent. Je me demande si le cinéma, en France, cherche assez à poser des questions. Bien sûr, on ne peut pas généraliser : des réalisateurs comme Olivier Assayas, Laurent Cantet, Jean-François Richet ou Abdellatif Kechiche font du cinéma parce qu’ils ont envie de mettre en image des questions qui leur tiennent à cœur, dans un certain rapport au temps. Ils exposent des contradictions. Mais je vois trop de films où tout est résolu, qui montrent l’évolution psychologique d’un personnage avec un début, un milieu et une fin. Quand c’est terminé, le spectateur sait ce qu’il faut en penser. Moi, je reste sur ma faim. Y a-t-il aujourd’hui des projets de films dérangeants, parce qu’ils abordent un sujet qui devrait faire débat dans la société française, parce que formellement ils proposent quelque chose d’audacieux ? Souvent, je vois des films qui ne prennent pas de risque, qui ne proposent aucun regard sur notre société. C’est ce qui me manque le plus. C’est comme si cette fonction d’artiste citoyen, critique, avait été déléguée à d’autres cinémas du monde.

Des films chinois, thaïlandais, mexicains, argentins, tunisiens sont diffusés en France alors même qu’ils peinent à exister là où ils ont été réalisés...

M.-J.S. C’est une sorte de schizophrénie. D’un côté, la France va chercher un documentariste comme Wang Bing, qui a réalisé A l’ouest des rails. On lui permet d’exister grâce à notre réseau de festivals et à notre système de distribution. Nous sommes un des rares pays où l’on peut voir des cinématographies du monde entier. On s’y intéresse beaucoup, on admire leur travail, et notamment leur capacité à interroger leur société, pas nécessairement sous un angle politique. Manoel de Oliveira, par exemple, tente juste de poser des questions. Le cinéma hexagonal s’est-il donné cette ambition ? Bizarrement, il n’offre pas de représentation brûlante de la réalité. C’est quand même étonnant ! A croire qu’il ne se passe plus rien dans la société française. Il suffit pourtant d’ouvrir les yeux pour voir qu’ici aussi, il y a des choses à dire.

Les films d’Amos Gitaï sont coproduits en France. Rencontrez-vous des difficultés ?

M.-J.S. Chaque film est compliqué à monter. C’est toujours une lutte sur un budget moyen de préserver une certaine indépendance dans la façon de travailler. Il n’y a pas de carte blanche. De plus, les crédits alloués aux films se sont réduits. Dans cette situation de grande compétition, il faut convaincre à chaque fois. Certaines personnes ont l’expérience : ou le caractère : pour imposer leur mode de fonctionnement. Abbas Kiarostami est comme ça, Amos Gitaï aussi. Ses films à l’arrivée ne ressemblent pas toujours au scénario initial. La mise en scène traduit les accidents, les imprévus, qui se produisent en cours d’élaboration. Pascale Ferran a mis longtemps à faire ses films, elle a pu travailler comme elle le souhaitait. Mais au prix de quelle énergie ? En France, les étapes sont très cloisonnées : il y a le stade du scénario qui doit répondre à tels critères pour être accepté par les financeurs et les producteurs, celui du casting, etc. Que devient alors la cohérence du projet ? Les jeunes réalisateurs, impressionnés par la pression économique qui pèse sur eux, n’arrivent pas toujours à dégager assez d’espace pour mettre en œuvre ce qu’ils souhaitent faire.

Le système de financement français est-il seul en cause dans la situation que vous décrivez ?

M.-J.S. Le faible rapport des réalisateurs français au contexte et aux enjeux vient peut-être aussi de la segmentation qui existe entre les différents genres, et notamment entre la fiction et le documentaire. Le réel serait réservé aux documentaristes et la fiction aux gens de cinéma. Du coup, ces derniers racontent des histoires qui nous intéressent plus ou moins. En revanche, il existe en France des tas de documentaires intéressants. On aurait intérêt à s’inspirer de leur rapport au temps, de leur façon de laisser parler les gens, de les approcher.

Propos recueillis par Marion Rousset.

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