Accueil > Economie | Analyse par Benoît Borrits | 5 novembre 2012

Compétitivité, les points de fuite du rapport Gallois

Des semaines avant la remise du rapport Gallois sur la compétitivité, des fuites ont été savamment orchestrées pour tester la disponibilité de l’opinion à la notion de « choc de compétitivité ». Un débat qui s’engage hélas sur la défensive face aux thèses des libéraux.

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Depuis quelques semaines, le débat sur la compétitivité revient en force, le déficit commercial récurrent depuis plus de huit ans et les fermetures d’unités de production en constituant la justification officielle. Point d’orgue de cette agitation, la remise du rapport Louis Gallois, ex-PDG de la SNCF et d’EADS, qui aura lieu ce lundi 5 novembre dans la matinée. Jamais autant de fuites n’avaient été organisées avant la remise d’un rapport gouvernemental, comme s’il fallait préparer les esprits à avaler une mauvaise potion.

Trois fuites sont apparues. La première n’est guère une nouveauté : il faut baisser le « coût du travail ». C’était déjà la rengaine du fameux projet de TVA dite « sociale » de Nicolas Sarkozy : baisser les cotisations sociales pour les transférer sur des impôts indirects. La seconde porterait sur la nécessité de produire des gaz de schiste à l’image de ce que font actuellement les Etats-Unis qui verraient leur industries reprendre des couleurs. La dernière serait une remise en cause des 35 heures.

Voilà de quoi mettre les membres du PS et du gouvernement dans l’embarras. Dès le 19 octobre, en marge du sommet franco-allemand, François Hollande déclarait que ce rapport « n’engage que son auteur ». Plus mesuré, Jean-Marc Ayrault indique qu’ « il y aura beaucoup de choses qui seront reprises, d’autres peut-être pas ». Matignon estime en effet que « le coût du travail n’est pas un sujet tabou mais n’est pas l’alpha et l’oméga de la compétitivité. L’avenir de l’industrie passe par le renforcement de l’innovation et une montée en gamme ». Du côté de Pierre Moscovici, ministre de l’économie, on assure que le rapport Gallois n’est « pas enterré ». S’appuyant notamment sur les simulations du Trésor réalisées par le modèle économétrique Mésange, Pierre Moscovici estime que c’est sur les bas salaires que l’effet d’une baisse des charges « serait le plus efficace, en termes d’emploi et de compétitivité ». Position que contestent à la fois Arnaud Montebourg et Michel Sapin. Pour que l’industrie en bénéficie, le premier suggère que les allégements soient ciblés « jusqu’à deux fois et demie, trois fois le SMIC si c’est possible ». S’agissant du financement, « les secteurs les plus abrités et une maîtrise de la dépense doivent permettre d’éviter des hausses systématiques de TVA ou de CSG », indique-t-on dans son entourage, proposition à laquelle n’adhère pas Michel Sapin qui juge compliqué de cibler les allègements de charges. Ce dernier préconise d’étudier d’autres pistes sur le coût du capital, telles que la modulation de l’IS en fonction des investissements consentis. Bien que Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales ne soit pas hostile au principe d’un transfert de cotisations vers d’autres prélèvements, elle exige que celui-ci n’ait pas lieu en 2013 : « Un choc serait risqué pour la croissance et mauvais pour le pouvoir d’achat ». Message reçu cinq sur cinq par Pierre Moscovici qui, un petit peu plus tard, mercredi 31 octobre, déclare : « Nous allons proposer aux Français un pacte de compétitivité. Un choc, ça traumatise, alors qu’un pacte, ça rassemble ». Que de petites phrases qui traduisent la difficulté de l’exercice.

C’est dans ce flou que l’AFEP (Association Française des Entreprises Privées) embraye sur ce sujet dans le Journal du dimanche du 28 octobre : « Il faut baisser le coût du travail d’au moins 30 milliards d’euros sur deux ans, en réduisant les cotisations sociales qui pèsent sur les salaires moyens (2 SMIC et plus). Un transfert financé pour moitié par un relèvement de la TVA de 19,6 % à 21 % et l’autre moitié par une baisse des dépenses publiques ». Intéressant de voir cette AFEP, représentant plus ou moins les entreprises du CAC40 et d’habitude si discrète, s’afficher dans un média de grande audience. Une baisse de 30 milliards d’euros ? En 2011, les sociétés non financières ont distribué 60 milliards d’euros, soit 9% de la valeur ajoutée brute produite par ces mêmes sociétés. Pourquoi ne réduirions-nous pas les dividendes de ces mêmes 30 milliards ? Eux aussi pèsent sur l’investissement et l’innovation et donc la compétitivité de nos entreprises. En diminuant ceux-ci de 30 milliards, il resterait 60 milliards, ce qui représenterait 6% de la valeur ajoutée, soit encore mieux que les distributions d’il y a dix ans (5,4% de la valeur ajoutée). Etrange de voir les entreprises du CAC40 partir sans vergogne à l’assaut des cotisations sociales.

Plus subtil, Louis Schweitzer, ancien Président de Renault aujourd’hui à la tête du réseau d’associations Initiative France, explique dans un entretien accordé au Parisien le même jour qu’il faut « baisser les charges mais de façon étalée dans le temps, avec des exonérations ciblées sur les entreprises soumises à la concurrence internationale, ou qui investissent en France », position proche de celle d’Arnaud Montebourg tout en précisant que « la compétitivité n’est pas une question de coûts et de salaires ». Celui-ci met l’accent sur les investissements dans la recherche et le développement, notamment les partenariats entreprises-universités. Concernant les 35 heures, Louis Schweitzer souligne qu’on « devrait simplifier la réglementation du travail et introduire plus de flexibilité ».

Ce même week-end, les socialistes tenaient congrès à Toulouse. La position se veut gauche. Martine Aubry s’oppose à tout transfert de cotisations patronales sur la CSG ou la TVA : « Ce ne serait pas un choc de compétitivité mais un choc de pouvoir d’achat ». Moscovici, tout en assumant « être au côté des entreprises », promet de « défendre le pouvoir d’achat des classes populaires ». Combien de temps dureront ces faux semblants sur cette question de la compétitivité ? La position défensive du gouvernement n’est pas de bonne augure et laisse anticiper une reddition ultérieure aux oukases des libéraux, un peu comme il en a été pour le Traité de Stabilité budgétaire. Face à la grève des investissements que nous promet le patronat, des alternatives existent qui s’appuient au contraire sur une augmentation des salaires, notamment socialisés. Par exemple, une nouvelle cotisation « investissement » basée sur les salaires et qui dégagerait de l’argent public pour investir et maintenir les emplois en France. De même, plutôt que d’accourir au secours du groupe Peugeot qui, en l’espace d’un an, a vu sa trésorerie fondre de moitié (de 9,2 milliards à 4,8 milliards d’euros), il aurait mieux valu, par une fermeté sur les salaires et l’emploi, réduire la valeur de cette entreprise pour la contrôler publiquement plutôt que de concéder des aides en trésorerie qui maintiendront des actionnaires qui supprimeront de l’emploi. Mais il est vrai que le PS et le candidat Hollande ne se sont jamais engagés sur une politique de rupture...

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