Accueil > N° 28 - Avril 2006 | Par Karine Gantin | 1er avril 2006

Congrès de la CGT. Nouveaux champs

La centrale syndicale de Bernard Thibault tient congrès ce mois-ci (1). Au menu, sa réorganisation interne avec une réorientation vers le privé. Visées : un élargissement de sa base militante et la prise en compte des catégories les plus fragiles. Enjeux.

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A ce congrès sera proposé un certain nombre de décisions concrètes qui n’avaient pas pu être prises et qui seront déterminantes pour l’avenir de la CGT et la place du syndicalisme dans la société. » Le paradoxe et l’enrobage du propos ne doivent pas tromper, et le responsable confédéral de la CGT Jean-Christophe Le Duigou résume ici très exactement une certaine humeur pré-congrès : conscience de la modestie apparente des décisions à prendre, alors qu’elles ont une portée stratégique, prudence diplomatique quant aux effets d’annonce, tant le relatif consensus vers lequel on s’achemine défie néanmoins la distribution historique des pouvoirs en interne. C’est la question des cotisations qui notamment focalise les enjeux : une vaste refonte du système de collecte est prévue à Lille, afin « d’alimenter mieux la démarche syndicale là où elle doit se développer, dans les syndicats de base, les territoires, les PME et le secteur privé ». Bref, les décisions de Lille impliqueront une refonte de l’équilibre CGT des pouvoirs entre ses différents échelons territoriaux, ses fédérations et la centrale.

La stratégie de bastions

Il faut prendre acte aujourd’hui en effet de la fin d’une ancienne « stratégie de bastion » qui ne fonctionne plus. Celle-ci consistait à se concentrer sur les luttes dans les champs syndicaux les plus avancés (grandes entreprises nationales, fonction publique, certaines fédérations puissantes comme la métallurgie ou la chimie) puis à étendre les avantages acquis dans la bataille via un jeu de dominos entre conventions collectives de branches ou encore par leur généralisation via des dispositifs publics (législatifs essentiellement) avec transcription dans le Code du travail. « Cette stratégie de bastion s’est grippée avec la fin du plein-emploi dès le milieu des années 1970... c’est-à-dire bien avant déjà la nouvelle étape de mondialisation libérale et financière que nous connaissons », analyse Jean-Christophe Le Duigou, qui note que le mouvement social de 1995, dont les cheminots prirent la tête, fut probablement la dernière occurrence tardive de cette stratégie autrefois si souvent victorieuse. Le débat avait été amorcé aux congrès CGT précédents de Strasbourg et Montpellier. Or, celui-ci est arrivé, d’un avis partagé, à un certain degré de maturité qui doit permettre de « trancher ».

Se pose en contrepartie l’enjeu du redéploiement de la CGT vis-à-vis du privé, où le déséquilibre en termes de degré de syndicalisation est patent. Vis-à-vis plus généralement aussi de l’ensemble des catégories les plus fragilisées, les non-titulaires du public (près d’un million de travailleurs concernés) comme les précaires du privé (trois à quatre millions). Cela signifie un redéploiement des recettes de cotisations en direction des champs où les besoins sont pressants, par exemple favoriser la syndicalisation multi-professionnelle en lui donnant les moyens appropriés de réaliser des adhésions sans plus laisser se perdre le candidat : comme c’est parfois le cas aujourd’hui : dans l’attente parfois interminable de savoir à quelle fédération sa cotisation ira au final. Certes, les fédérations peuvent avoir ici le sentiment d’une relative confiscation du pouvoir syndical au profit de la centrale de Montreuil, dans une CGT historiquement éclatée en fédérations bien plus autonomes que la plupart imaginent, héritage de l’anarcho-syndicalisme et des luttes d’hier, quand certains champs d’action étaient particulièrement puissants. Mais, au contraire d’une recentralisation du pouvoir, il s’agirait plutôt d’une décentralisation cohérente au profit des luttes à mener. « C’est un débat sur la conception même de la solidarité, insiste Le Duigou, destiné à contrer nos besoins les plus urgents et à parer aussi les processus d’attaques des droits sociaux qui montent dans notre pays comme ailleurs. »

Des combats juxtaposés

Le rapport d’activité qui sera présenté à Lille est plus ambitieux que celui des précédents congrès : au terme d’une année marquée par l’intensité mais aussi la difficulté des luttes, « il ne s’agit pas seulement d’approuver ou désapprouver l’activité, mais d’analyser aussi ce à quoi on s’est heurté », commente Jean-Christophe Le Duigou. Le constat est urgent, peut-être, mais délicat aussi, dans une période où les combats semblent se juxtaposer sans perspective claire ni grille de lecture orientée dans le sens d’un contre-projet global. Le chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) Jean-Marie Pernot (2) analyse ainsi « une difficulté aujourd’hui pour la CGT à capitaliser les événements et les luttes ». Comme une sorte de désagrégation de la période ancienne, de tâtonnement dans le noir alors que le projet d’ensemble tarde à se faire jour. Comme partout. « Le projet de sécurité sociale professionnelle, poursuit le chercheur, offre bien sûr une esquisse de réponse globale, unifiante, et continue de progresser dans la CGT comme dans l’ensemble du paysage syndical et politique. Mais les idées claires continuent néanmoins de manquer. Comment imputer cela à la CGT ? Le problème est collectif, et les champs politique et intellectuel ne fournissent de leur côté aucune ressource satisfaisante de ce point de vue. » Pour Jean-Marie Pernot, l’intérêt du congrès de Lille viendra bien de la confirmation d’une réorientation de la CGT en direction du privé via sa réorganisation en interne : une réorientation qui permettra un raffermissement des luttes et surtout, espère-t-il, un élargissement de la base militante, bien trop lent à poindre malgré les espoirs portés (atteindre le million de militants, s’assigne Bernard Thibault)... et les progrès de syndicalisation effectivement constatés (un solde positif de 20 000 adhérents depuis le dernier congrès). L’intérêt du congrès viendra aussi de la relève générationnelle, dit-il, dont les prémices se feront sentir avec l’élection à Lille de la nouvelle équipe de direction autour de Bernard Thibault, dont le maintien à la tête de la centrale est par ailleurs prévisible : « De nouvelles figures doivent monter, alors qu’une partie de l’encadrement actuel partira à la retraite dans les prochaines années. Cela est d’autant plus positif que sur le terrain, là où les syndicalistes sont jeunes, s’amorce bien souvent une dynamique intéressante de recrutement et de combativité. » Pour le chercheur, de fait, le portrait actuel de la CGT est contrasté, marqué encore par les lenteurs et les blocages, le manque de féminisation aussi, tandis qu’en de nombreux endroits se réinvente parallèlement une CGT plus efficace, audible, inventive : « La CGT évolue lentement, sans ruptures, sans accélération, mais elle évolue, c’est indéniable. » Quant à l’unité syndicale, évidemment (tout comme l’implication dans les questions européennes via la Confédération européenne des syndicats, d’ailleurs), elle reste un mot d’ordre tout aussi essentiel que polémique dans la CGT. Un mot d’ordre en forme d’utopie, reconnaît Jean-Christophe Le Duigou : malgré une ouverture de principe, la rupture est consommée avec la CFDT depuis le mouvement des retraites de 2003, alors que cette dernière reste le principal partenaire potentiel désigné d’une telle unité syndicale, présentée par la CGT comme la nécessité de rassembler le maximum de syndiqués. Parallèlement, les relations sont à peine plus tièdes avec la FSU ou les Sud, qui peinent de leur côté à maintenir le terrain acquis ces dernières années (les Sud) ou encore représentent davantage le secteur public (la FSU), alors que la priorité est pour la CGT le renforcement de ses positions dans le privé. La CGT, qui continue de se sentir mal à l’aise, pour des raisons historiques, quant à l’implication dans les questions politiques et sociétales larges telles que s’y risquent ces deux autres syndicats, se cherchera donc à Lille, un peu solitairement, mais non sans audace, des moyens nouveaux pour un combat qu’elle voudrait au plus près des évolutions du travail et des besoins des travailleurs.

/1. Le 48e congrès de la CGT se déroulera à Lille du 24 au 28 avril./

/2. Jean-Marie Pernot, « La CGT depuis 1992, les cheminements incertains de la rénovation », in Mouvements, « Réinventer le syndicalisme », numéro de janvier-février 2006./

/Encadré :/

/A lire/

/Jean-Christophe Le Duigou, Demain le changement !, Armand Colin, 2005/

/Jean-Marie Pernot, Syndicats:lendemains de crise, Gallimard, 2005/

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