Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 9 novembre 2011

Corps politiques

L’un est français, l’autre américain ; ce mois-ci, deux films mettent en
scène des hommes de pouvoir, invitant le spectateur à scruter les formes
cinématographiques du politique. Comment s’exerce l’État, comment
s’incarne-t-il ? Plongée dans les coulisses de cette machinerie.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Elle est tenace cette certitude échouée sur la
mappemonde cinématographique : la France ne
saurait représenter le pouvoir à l’écran, à la différence
d’un pays comme l’Italie, et des fictions
« exemplaires » d’un Francesco Rosi. Dans une
perspective pourtant tout autre que militante, Pierre Schoeller
prête aujourd’hui main forte au cinéaste qui avait jadis
fait main basse (sur la ville). Et relègue définitivement aux
oubliettes l’abominable Conquête, très mauvais souvenir de
l’accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy filmée par Xavier
Durringer… Après le remarqué Versailles (2008), qui suivait
la trace d’un SDF-homme des bois, campé par Guillaume
Depardieu, Pierre Schoeller quitte le monde des exclus pour
planter sa caméra dans l’univers des puissants, et filmer dans
L’Exercice de l’État la trajectoire d’un ministre français des
Transports, répondant au nom intemporel de Bertrand Saint-
Jean. Le comédien Olivier Gourmet offre à ce personnage
toute sa stature, l’épaisseur de sa nuque et de ses deux
épaules si souvent filmées par les frères Jean-Pierre et Luc
Dardenne, d’ailleurs coproducteurs du film… Pour préparer
son personnage, l’acteur dit avoir consulté deux ouvrages :
Quai d’Orsay, BD de Christophe Blain et Abel Lanzac, inspirée
par Dominique de Villepin et Le Coût et le goût de l’exercice
du pouvoir politique. Sociologie clinique des cabinets
ministériels
, d’Aude Harle. Bien que les forces politiques en
présence ne soient jamais clairement identifiées, Bertrand
Saint-Jean, ministre qu’on devine centriste dans un gouvernement
de droite, est sommé par sa hiérarchie de lancer la
privatisation des gares. Un projet qu’il refuse de mener à
bien. Il a beau passer une soirée arrosée dans la caravane
de son prolo de chauffeur (Sylvain
Deblé) ; son directeur de cabinet,
Gilles (Michel Blanc), a beau dire
de lui qu’il n’est pas un héritier et
qu’il incarne une nouvelle ère politique,
le spectateur ne saura rien
des idéaux, des convictions profondes
du ministre. «  Tu es flou. Tu
es un objet politique non identifié.
Tu n’as pas d’histoire
 », lui assène
sans ambages Pauline, sa conseillère
en communication à laquelle
l’excellente Zabou Breitman prête
ses traits.

Crocodiles politiques

Le ministre a pourtant tout d’un
animal politique d’envergure. Un
corps sous tension. Cette animalité
est littéralement figurée par la
très visuelle et onirique première
séquence du film : un crocodile
avale une femme nue dans un bureau
ministériel monté en un rien de
temps, tel un décor de théâtre, par
des silhouettes noires, masquées
et encapuchonnées. Les ors de la
République sont là, sous nos yeux.
Décorum : le pouvoir est d’abord
une mise en scène, l’incarnation d’un corps, ce corps double où s’entremêlent la personne
et la fonction. Le pouvoir est aussi l’incarnation d’une voix,
comme le révèle encore la scène d’ouverture de l’autre film
qui nous intéresse ce mois-ci, situé aux États-Unis, celui-là.
Les Marches du pouvoir réalisé et interprété par le comédien
George Clooney, met les projecteurs sur la campagne
du gouverneur démocrate de Pennsylvanie, Mike Morris, en
lice pour les élections à la présidence américaine. Et éclaire
en particulier l’évolution de son conseiller, Stephen Meyers
(Ryan Gosling). Naïf et idéaliste, le jeune loup sera brusquement
déniaisé. Devenu cynique et manipulateur plutôt que
dévoré tout cru dans l’arène aux crocodiles. Le titre original,
The Ides of March, plus shakespearien, évoque les romaines
Ides de mars, date de l’assassinat de Jules César par Brutus
en - 44 avant Jésus-Christ…

Quand le film débute, les primaires en Ohio se préparent :
un homme sort de la coulisse, accédant à la lumière de la
scène, prenant le micro, donnant de la voix : « Je ne suis ni
juif ni musulman. Ma seule religion s’appelle la Constitution
des États-Unis
 », profère-t-il sérieusement, avant de faire
l’histrion. Stephen Meyers règle les derniers préparatifs avant
l’entrée en scène de son candidat, dont il assure pour l’instant
la doublure. Il est son conseiller, as des médias et de la
« com ». Dans L’Exercice de l’État, la conseillère en communication
mime aussi le discours de son ministre, agitant silencieusement
ses lèvres alors que toutes les caméras de télévision
sont là pour l’écouter, lui. Mais qui singe qui au fait ?
Où est la source du politique ? Qui est l’original ? Un pouvoir
« invisible », non passé au crible de la communication peut-il
exister aujourd’hui dans nos démocraties ? Qu’est le pouvoir
sans images de ce pouvoir ? Telles sont les questions qui
traversent nos deux films, de part et d’autre de l’Atlantique.

Puissante machinerie, le pouvoir est dans les deux cas replié
sur lui-même. Dévorateur et asphyxiant (voir les crises d’angoisse
de Bertrand Saint-Jean qui étouffe sous un sac plastique,
qui meurt de chaud, se passant sans cesse de l’eau,
de la neige, des glaçons sur le corps), pulsionnel, fils d’Éros
et de Thanatos. Ici (le chauffeur) ou là (la stagiaire), les morts
et les enterrements se suivent et se ressemblent. La sphère
politique, elle, fait tout pour rester en vie, pour conserver son
pouvoir, selon un adage très machiavélien. Machiavélique ?
« Quand on ouvre la séquence émotion, on est intouchable
comme la Sainte Vierge.
 » Dans L’Exercice de l’État, le pouvoir
et les citoyens ne se touchent
plus. Le peuple est loin, déréalisé.
Les chômeurs deviennent une
photographie prise sur le perron
de l’Élysée, les syndicalistes une
masse en colère, les émeutes en
Grèce un clip à la télé. « Le peuple
est en colère, il est méfiant et il
a le droit d’être méfiant car il n’a
pas le pouvoir…
 », « Dans la communication
de crise, la réalité ne
compte pas, c’est la perception qui
compte
 », révèle le ministre. C’est
bien cette figure de la crise, de l’urgence,
de la vitesse, qui intéresse
le cinéaste Pierre Schoeller. Elle a
remplacé celle de la politique au
long cours. Réagir, communiquer,
communiquer, réagir… Le tempo électrique de son film n’a parfois rien à envier à 24 heures chrono ou à Urgences. Comment l’information circule-t-elle ?
« Ici, la parole est un flux qui ne s’arrête jamais. Le Verbe,
c’est le sang de l’État. Réunions, annonces, démentis, nominations,
engueulades, serments, analyses… Toute prise de
parole génère de la prise de pouvoir
 », explique le réalisateur.
Lequel n’a pas hésité à recourir à des inscriptions plein
écran de SMS, pour traduire cette hypermodernité, cette
immédiateté, cette simultanéité, ce brouhaha incessant –
d’une fête techno organisée dans le ministère au vacarme
d’un hélicoptère. La crise, c’est d’abord l’accident, qui ricoche
dans le film ; la crise, c’est
aussi cette coupure, cette fêlure,
cette distorsion du temps : « Une
heure, ça ne fait pas toujours
soixante minutes
 », explique très
clairement le personnage joué par
Michel Blanc… Cette implacable
maîtrise, ce pouvoir machiavélique
est celui qui inonde le visage silencieux
de Ryan Goslin à la fin des
Marches du pouvoir : le héros était
initialement sorti de l’ombre pour
aller vers la lumière. Dans le dernier
plan, il a désormais intériorisé,
dévoré sa part d’ombre. Le ministre
français ne disait-il pas, devant son
miroir, « nous serons des tigres
affamés dans la nuit noire
 » ?

A voir

Déjà en salles

L’Exercice de l’État

de Pierre Schoeller

Les Marches du pouvoir (The Ides of
March)

de George Clooney

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?