Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er mai 1998

Correspondance

La publication dans la Pléiade de l’avant-dernier tome de la correspondance d’un des écrivains les plus importants du siècle passé éclaire à plus d’un titre.1869-1875, en passant par la Commune...

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C’est comme un roman policier que le lecteur abordera le quatrième volume de la correspondance de Gustave Flaubert : il aura hâte d’arriver à la fin. Non pas qu’il en attende quelconque dénouement, mais elle lui donne l’illustration des difficiles conditions de vie et de travail d’un écrivain, fût-il l’un des plus grands et ayant fréquenté les plus grands. Et les années concernées, de 1869 à 1875, sont si malheureuses pour l’auteur de Madame Bovary qu’il ne pense plus qu’à une chose : mourir, ou plutôt, comme il écrit maintes fois, " crever ". C’est que, en peu de temps, il perd tous ses amis véritables, soit ceux avec lesquels il peut parler littérature. Car cela seul importe à ses yeux : " Oui, cher ami, écrit-il à Edmond de Goncourt, demain à 7 heures chez Adolphe, on s’empiffrera et on gueulera littérature." Considérons que c’est l’une des raisons qui le fait passer " à côté " de la Commune, dont il dit souvent pis que pendre. Ce faisant, que dit-il ? " Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du Moyen Age ! qui se traîne encore sur l’idée gothique de la Commune, qui n’est autre que le municipe romain ! " (p.308-309) Il reproche aux Communards (il les nomme " Communaux "), quelques lignes plus loin, d’avoir déplacé la haine qui aurait dû se diriger, à ses yeux, sur les Prussiens : " je ne trouve rien de pire que l’invasion prussienne " (p.310). Il a été en effet traumatisé par la guerre de 1870 au point qu’il a repris du service, dans la région de son village normand de Croisset, proche de Rouen. La haine des Prussiens, doublée d’un mépris pour la lâcheté des Français, offre cette sentence : "A quoi faut-il donc croire ? A rien !" (p.314) ; "Au diable la politique ! " (p.738) Flaubert se veut "rural" et s’étonne que, pour les Parisiens, la Prusse n’existe pas : " Ils excusent messieurs les Prussiens, admirent les Prussiens, veulent devenir Prussiens.(...) Jamais, mon cher vieux, je n’ai eu des hommes un si colossal dégoût. Je voudrais noyer l’humanité sous mon vomissement " (p.341). Cet homme, prêt à réclamer, en politique, une " aristocratie légitime " est pourtant le grand ami de quelqu’un qui nourrit de tout autres idées que lui et qui manifeste un autre rapport à la vie : George Sand.

A l’ère du " muflisme ", l’écriture comme remède

C’est l’un des attraits de cette correspondance que de donner une image plus juste de celle-là plutôt que la caricature qu’on en a, qui la coince entre l’amante de Chopin ou de Musset et l’auteur à succès de la Mare au diable ou de la Petite Fadette. Il y a bientôt vingt ans, les Presses Universitaires de Grenoble et l’association des amis de George Sand, sise à Echirolles, dans la banlieue grenobloise, avaient réédité des textes qui étaient plus en rapport avec la réalité d’un auteur qui reste à découvrir. La Ville noire, par exemple, était une belle et poignante description de la classe ouvrière et les photographies de Honoré Parise resituaient l’auteur dans son temps et, surtout, sa vérité. Flaubert le rend aussi possible, à sa manière. En elle, il trouve du réconfort à tous ses malheurs : les morts (" tout ce que j’aimais est perdu " écrit-il génériquement, p.251) ; la ruine du mari de sa nièce, qui comporte des conséquences financières pour sa propre bourse (George Sand intervient afin de lui faire obtenir une rente), etc. Toutefois, ce qui l’emporte par-dessus tout, au travers de ces 1 000 pages (sans compter d’utiles annexes et notes traditionnelles de la collection), c’est la formidable et étonnante actualité des propos de l’auteur de l’Education sentimentale : " Ne pas réussir est un crime et la réussite est le critérium du Bien. Je trouve cela grotesque au suprême degré " (p.800) ; " Un vent de bêtise et de folie souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout fermes et droits sont rares " (p.63), etc. S’il est une prise de parti de Gustave Flaubert, c’est une prise de parti littéraire, en ce qu’il croit la littérature au-dessus de ce qu’il exècre, soit la médiocrité et la suffisance : "Et nous crevons par la blague, par l’ignorance, par l’outrecuidance, par le mépris de la grandeur, par l’amour de la banalité, et le bavardage imbécile" (p.868). Pour lui, nous sommes entrés dans l’ère du "muflisme". Pour y résister personnellement, il a beaucoup et diversement lu, jusqu’à Spinoza, Kant, Hegel... Et tout cela pour écrire des romans ! Flaubert contemporain, et toujours révolté.n P. F.

Gustave Flaubert, Correspondance, tome IV (1869-1875).Edition établie par Jean Bruneau.Ed.Gallimard, " Bibliothèque de la Pléiade ", 1 504 p., 470 F

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