Accueil > Culture | Par Pierre Courcelles | 1er juillet 2000

Correspondances

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Notre fin de siècle met à notre disposition de nouvelles formes de communication et de plus anciennes et traditionnelles sont, sinon en voie de disparition, du moins s’éclipsent. C’est le cas des correspondances qu’entretenaient, il n’y a pas si longtemps encore, les écrivains.

Les historiens qui auront la charge de reconstituer notre temps auront, pour s’y appliquer, moins que leurs prédécesseurs de ces sources de première main, au sens propre. A moins que le volatil courrier électronique leur réserve des surprises, qui sait ? Mais la relation épistolaire, genre littéraire fort répandu jusqu’au XIXe siècle (1), a connu une première mort au siècle dernier avec l’apparition du télégraphe et du téléphone. Jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux écrivains ont, entre eux, continué de s’en remettre à la Poste, mais pour communiquer plutôt que pour faire acte de création littérature : chacun, bien entendu, avec son propre génie.

Ces correspondances offrent d’incomparables éléments documentaires à ceux qui s’intéressent à la biographie, aux oeuvres de ces écrivains ou à l’histoire littéraire du XXe siècle, c’était le cas de la correspondance entre André Gide et Jacques Rivière (2) où s’écrit la vie quasi quotidienne de La Nouvelle Revue Française jusqu’en 1924.

Avec la correspondance entre Lili Brik et Elsa Triolet (3), on entre dans la documentation de l’histoire littéraire française et russe et dans l’histoire de la France et de l’Union soviétique, mêlées dans des aller et retour discontinus ; dans la vie littéraire et familière de plusieurs personnages qui entourent les deux soeurs Kagan, Maïakovski dit Volodia, Aragon dit Aragocha ou Aragontchik, pour ne parler que d’eux (4) , et dans l’intime des pensées des épistolières, choses de la vie, choses de la mort, grandes et petites.

Jusqu’à ce que le coeur d’Elsa cesse de battre, le 16 juin 1970. Lili, quelques années plus tard, mettra fin à ses jours. Un livre de vie.

Au XXe siècle, un écrivain semble surpasser tous les autres dans l’usage (immodéré) de la correspondance : André Gide. A son actif on compte près de 70 ensembles épistoliers publiés... Le dernier en date est l’un des plus inattendus, la correspondance avec Jean Malaquais (5). Ces deux-là que tout oppose, sauf la lutte contre le fascisme, n’auraient jamais dû voisiner.

Autant le premier est l’une des figures intouchable du milieu littéraire, autant le second le repousse et refuse d’exercer la "profession" d’écrivain : malgré un Prix Renaudot en 1939 pour son premier roman les Javanais (réédité en 1995 par les éditions Phébus). Mais le "dialogue du bourgeois et du prolétaire", de l’aîné, 66 ans, et du novice en littérature, 27 ans, s’enracina et se noua un commerce épistolaire tempétueux et sans concession.

Un autre grand épistolier est Jean Paulhan qui dirigea pendant quarante-sept ans la toute puissante Nouvelle Revue Française (1925-1968). Critique et essayiste, dans la littérature et dans l’art, ce qui est assez exceptionnel, son oeuvre est peu abondante mais indispensable et il exerça un magistère à la fois ferme et bienveillant sur les lettres françaises.

En témoignent les correspondances avec un débutant des lettres, Jean Giono (6) et un quasi confirmé, Marcel Arland (7) qui viennent d’être éditées, après celles entre toutes précieuses qu’il entretint avec André Gide, Francis Ponge et Saint-John Perse.

1. Qu’on pense à la correspondance de Mme de Sévigné, aux plus de dix mille lettres écrites par Voltaire ou au commerce épistolaire d’Alfred de Musset et de George Sand.

2. Voir Regards n°45-avril 1999. André Gide, Jacques Rivière, Correspondance 1909-1925 ; édition établie, présentée et annotée par Pierre de Gaulmyn et Alain Rivière, avec la collaboration de Kevin O’Neill et Stuart Barr, Gallimard, 1998, 800 p., 350 F.

3. Lili Brik, Elsa Triolet, Correspondance 1921-1970, traduit du Russe sous la direction de Léon Robel par Marianne Delranc, Hélène Ravaisse, Hélène Rol-Tanguy, Simone Sentz-Michel, Jean Pérus et Léon Robel, préface et notes de Léon Robel ; Gallimard, 2000, 1 630 p., 380 F. A la lecture de cette correspondance, on joindra celle de Elsa Triolet. Un écrivain dans le siècle (L’Harmattan, 2000, 324 p.). Il s’agit des actes du colloque international qui s’est tenu en novembre 1996 à l’initiative de l’équipe de Recherche Interdisciplinaire sur Elsa Triolet et Aragon, ouvrage coordonné par Mariane Gaudric-Delfranc et préfacé par Michel Apel-Muller.

4. L’index compte 48 pages bien serrées, rassemblant nom propres et intitulés d’oeuvres...

5. André Gide, Jean Malaquais, Correspondance 1935-1950, précédée de Historique de ma rencontre avec Gide et suivie de André Gide : notes et notules au fil de la plume par Jean Malaquais ; édition établie, annotée et préfacée par Pierre Masson et Geneviève Millot-Nakach, éditions Phébus, 2000, 234 p., 129 F.

6. Jean Giono, Jean Paulhan, Correspondance 1928-1963, édition établie et annotée par Pierre Citron, Gallimard, 2000, 156 p., 140 F.

7. Jean Paulhan, Marcel Arland, Correspondance 1936-1945, édition établie et annotée par Jean-Jacques Didier, Gallimard, 2000, 397 p., 140 F.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?