Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er décembre 2004

Côte d’Ivoire : l’impossible médiation française

La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU veut apaiser le conflit en Côte d’Ivoire. Mais la diplomatie française se trouve dans une posture difficile. Rappel des faits avec un éclairage sur la Françafrique, un terme élégant pour couvrir le néocolonialisme français.

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Plus de 7000 rapatriés en une semaine, des viols et des pillages contre la communauté française d’Abidjan, 9 soldats tués, une quarantaine blessés, un discours, celui du président de l’Assemblée nationale ivoirienne, Mamadou Koulibaly, évoquant des « troupes d’occupation » engagées dans une « guerre coloniale » et promettant un « Viêtnam » (1)... C’est peu dire que les premières semaines de novembre ont vu les relations franco-ivoiriennes se dégrader brutalement.

Le 15 novembre, le Conseil de sécurité de l’ONU adoptait la résolution 1572 qui réitère son soutien aux accords dits de Marcoussis. L’embargo sur les armes et le gel des avoirs financiers des responsables impliqués dans le conflit (2) sont les principaux éléments de ce texte.

Inspiratrice de cette résolution, froidement accueillie par les proches de Laurent Gbagbo, la diplomatie française se trouve, elle, sur une ligne délicate en Côte d’Ivoire, de l’aveu même de Michel Barnier : « Nous ne choisissons pas un camp contre l’autre. Nous défendons une solution politique. Je reconnais que cette solution est difficile, car elle peut être mal comprise, d’un côté ou de l’autre. » (3)

En fait, depuis la tentative de coup d’Etat menée le 19 septembre 2002 par des rebelles contre le pouvoir de Laurent Gbagbo et le déploiement de l’armée française (4) sur une ligne de front séparant les insurgés du Nord des « loyalistes » du Sud, Paris et Abidjan n’ont jamais vraiment retrouvé les voies d’un dialogue apaisé. Le 25 janvier 2003, à Marcoussis, sous la pression de Jacques Chirac et Dominique de Villepin, le FPI (Front populaire ivoirien) de Laurent Gbagbo signait un accord qu’il n’a jamais voulu appliquer : demandant la mise en place d’un « gouvernement de réconciliation nationale », le texte traite le président « inconfortablement » mais légitimement élu, le 22 octobre 2000, à égalité avec Guillaume Soro, le leader des rebelles rebaptisés Forces Nouvelles. Une humiliation inacceptable pour Laurent Gbagbo qui n’aura de cesse de torpiller toute tentative de gouvernance partagée avec les nordistes. Ces derniers faisant preuve d’une bonne volonté tout aussi discrète.

Le 30 juillet dernier, un espoir semblait renaître avec les accords dits d’Accra III qui exigeaient des concessions de chaque camp : côté rebelles, le désarmement, côté gouvernement, la réforme de l’article 35 de la Constitution régissant l’éligibilité du président (qui permettrait à Alassane Ouattara, ancien premier ministre d’Houphouët Boigny et ex n°2 du FMI, de se présenter lors de la prochaine élection prévue en octobre 2005). Depuis, tout se déroule selon un scénario éprouvé des relations internationales et des cours de récré : chacun attend que l’autre commence.

Le 15 octobre, date limite pour que les rebelles déposent les armes, rien n’a eu lieu. Trois semaines plus tard, le 4 novembre dernier, les hostilités ont repris avec le bombardement des places rebelles au nord du pays par l’aviation ivoirienne.

poids économique de la France

« Laissez-nous tranquilles... on n’a rien à voir avec la politique, c’est mon pays, j’ai toujours vécu là... » Le dimanche 7 novembre au matin, une expatriée française à Abidjan décrivait, des sanglots dans la voix, la nuit d’angoisse qu’elle venait de passer et le chaos régnant dans son quartier résidentiel. Si la situation n’avait été si tragique, l’affirmation aurait mérité quelques sourires cyniques. Etre expatrié français en Côte d’Ivoire, c’est s’inscrire dans une relation qui a quelque chose « à voir avec la politique ».

La Côte d’Ivoire est aujourd’hui le premier partenaire commercial de la France en zone franc, et le troisième en Afrique subsaharienne. Dans l’autre sens, la France est le premier investisseur étranger en Côte d’Ivoire. Plus de 600 sociétés appartenant à des hommes d’affaires français représentent 68 % des investissements directs étrangers (5). Bolloré, Bouygues, France Télécom, pour ne citer que quelques-unes, réalisent d’excellentes affaires en Côte d’Ivoire. La France dispose actuellement de plus de 5000 militaires déployés dans le pays, à côté des 6000 casques bleus de l’Onuci (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire). En représailles à la mort des neuf soldats de Licorne, le président Chirac a pu faire détruire toute l’aviation ivoirienne. Pour autant, selon un document du Quai d’Orsay daté d’avant la crise de novembre, « pour l’avenir, la France est disposée à aider à la restructuration de l’armée ivoirienne conformément à ce que prévoit l’accord de Marcoussis ».

Plus clairement, « la Côte d’Ivoire est restée dans les faits un « territoire français d’outre-mer », dans un régime d’indépendance associée avec Paris. A défaut de détenir directement le pouvoir politique, la France a contrôlé étroitement la monnaie et l’économie du pays », estime Bernard Doza, un journaliste ivoirien (6).

Alternant les discours offensifs et apaisants, personnage ambivalent jouant très dangereusement avec le concept raciste d’ivoirité (7), très lié à quelques caciques du PS français, Laurent Gbagbo est moins docile que ses prédécesseurs. Son gouvernement n’a pas hésité à mettre des entreprises étrangères en compétition avec des groupes français habitués à rafler tous les marchés. Le 18 novembre, pourtant, sur les antennes de Radio France, il appelait les entrepreneurs français à reprendre place dans son pays : « Je pense même que l’intérêt réciproque, de leur côté et pour la Côte d’Ivoire, est de revenir. ». Sur ce terrain-là, au moins, il est d’accord avec l’Elysée.

La situation très tendue qui prévaut entre les diverses parties ivoiriennes interdit d’envisager le retrait d’une force d’interposition internationale. Qui plus est dans une région se relevant à peine des conflits sanglants du Sierra Leone et du Liberia, où le calme revenu il y a un an reste très fragile. Mais gageons que cette force d’interposition onusienne gagnerait en sérénité et, surtout, en respectabilité, à être débarrassée des troupes françaises dans un pays dont certaines avenues de la capitale s’appellent Valery-Giscard-d’Estaing, Mermoz, Mitterrand ou Marseille...

Emmanuel Riondé

1. C’était le dimanche 7 novembre à l’antenne de France Inter.

2. Responsables dont la liste nominative devrait être dressée par un comité du Conseil de sécurité.

3. Entretien accordé au Figaro du 17 novembre.

4. Déjà positionnée dans le pays selon des accords de défense datant de 1961.

5. « La France et la Côte d’Ivoire », bref document du ministère des Affaires étrangères, remis à jour le 2 août 2004.

6. Lire « Naissance d’un nationalisme ivoirien », Le Monde Diplomatique, avril 2003.

7. Concept instauré par Henri Konan Bédié, le successeur d’Houphouët Boigny.

Françafrique, enquête de « Survie »

La Françafrique : ce concept désigne le système néocolonialiste mis en place au lendemain des indépendances africaines par le général de Gaulle et son conseiller Jacques Foccart pour maintenir par toutes les voies possibles (institutionnelles via la coopération, mais aussi barbouzardes) la mainmise de la France sur ses anciennes colonies. Et continuer d’y faire prospérer ses intérêts économiques. Ironie de l’histoire, c’est Félix Houphouët Boigny qui, le premier, a utilisé ce terme de Françafrique. « Il exprimait ainsi son refus de l’indépendance, un rêve fusionnel dont il voyait l’amorce dans l’éphémère « Communauté française » de 1958. Nous avons détourné ce terme de son sens initial pour lui faire dire exactement l’inverse : non pas une relation franco-africaine à l’apparence idyllique, mais toute la perversion de cette relation », écrit l’économiste François-Xavier Verschave, dans un récent ouvrage (1). L’association Survie, dont il est le président et qui entend notamment informer l’opinion sur la politique française en Afrique, se montre aujourd’hui inquiète de la situation qui prévaut en Côte d’Ivoire.

« D’un côté, il y a le discours évident contre le néocolonialisme, le fait inacceptable qu’aujourd’hui encore la France maintient des troupes militaires dans ses anciennes colonies. De l’autre, la crainte de voir la situation se dégrader très rapidement et le pays sombrer dans le chaos », résume Sharon Courtoux, déléguée de Survie, qui s’interroge : « Dans cette affaire, beaucoup de questions restent sans réponse : pourquoi Chirac a-t-il, comme cela a visiblement été le cas, traité en tête à tête avec Gbagbo, la veille de la reprise des hostilités ? La France souhaitait-elle que la situation s’envenime pour intervenir et, du coup, reprendre la main dans une région où les visées américaines l’inquiètent ? Et quelles sont les intentions de Laurent Gbagbo ? Il est évident que ce monsieur n’a jamais eu l’intention de respecter les accords de Marcoussis qui, soyons honnête, le dépossèdent de tout pouvoir réel. Le plus inquiétant est qu’il n’hésite pas à agiter la fibre ethnique. A certains égards, les milices des jeunes patriotes rappellent celles des Interahamwe du Rwanda. »

Emmanuel Riondé

1. Au mépris du peuple, le néocolonialisme franco-africain, entretien avec Philippe Hauser, la Fabrique éditions, mars 2004. 120p. 12 euros. François-Xavier Verschave est également l’auteur de La Françafrique. Le plus long scandale de la République, éd. Stock, 1998, et de Noir silence, éd. les Arènes, 2000.

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