Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 1er décembre 2007

Couleurs du retour

La réalisatrice Carmen Castillo, ancienne collaboratrice de Salvador Allende à la Moneda, raconte son retour au Chili. Une quête qui illumine ce documentaire touffu, vivant, sur l’engagement.

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Une rue des faubourgs de Santiago, aujourd’hui comme les autres, dans laquelle se trouve une maison au portail bleu, refuge clandestin d’une famille chilienne, jusqu’au jour où les soldats de Pinochet la prirent d’assaut, le 5 octobre 1974. Un homme, Miguel Enriquez, coresponsable et fondateur du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), est abattu, sa compagne, Carmen Castillo, enceinte, grièvement blessée, perd son bébé à l’hôpital où quelqu’un a réussi à la faire transporter avant qu’elle ne se fasse expulser de son pays. Par chance leurs petites filles n’étaient pas dans la maison qui semble être au cœur du récit.

Mais ce n’est pas en quelques lignes, ou en quelques images, que Carmen Castillo, scénariste et réalisatrice de ce film, peut raconter cette histoire, la sienne mais aussi celle de tout un peuple. Elle prend son temps : deux heures quarante :, un temps nécessaire qui favorise les allers et retours entre le passé et le présent, les discussions avec son père, les retrouvailles et les témoignages des voisins, les anciens camarades de combat, et les surgissements brusques de la mémoire et des doutes.

Retrouvailles

Un homme raconte devant une maison la mort de Miguel, des mains remuent de vieilles revues, des photos, l’amorce d’une tête de femme apparaît sur la gauche. Et puis, plein écran, l’image lumineuse du couple, accompagnée de quelques notes de musique, et la voix off de Carmen Castillo, légèrement rauque : « Je ne suis pas obligée de me rappeler, c’est moi qui suis devenue une autre, étrangère à cette histoire. » Ainsi s’amorce le film, touffu, nourri de paroles, de silences aussi, de larmes et de rires, un film vivant. La couleur chante pour les manifestations, la découverte rapide en voiture de petites maisons, ou les retrouvailles familiales au milieu d’une verdure luxuriante bercée par le bruit de l’océan en contrebas. Et, en noir et blanc, ce qui appartient au passé : réunions politiques passionnées, celles d’abord des paysans luttant pour récupérer leurs terres, puis celles des militants du MIR qui choisissent la lutte armée et dans laquelle beaucoup mourront, jamais oubliés : on voit leurs visages, et quand on fait l’appel de leurs noms, la foule répond « présent ». Ainsi les racines d’une histoire personnelle plongent-elles dans une histoire collective.

Peuplé d’absents

Encore faut-il que Carmen Castillo, qui travaillait à la Moneda avec Salvador Allende, puisse elle aussi faire ce chemin. Cela se fait par étapes : c’est avec une amie, Sylvia, qu’elle s’approche de la maison de la rue Santa Fe, dans le mouvement quotidien des passants, rompu brusquement par l’image d’un cavalier solitaire portant un drapeau venu de nulle part, aussitôt disparu. Accompagnée de Sylvia toujours, elle parle avec un ancien voisin qui les invite à venir embrasser sa femme. Et sa voix revient dans le noir comme dans les couleurs de son retour. Elle s’interroge, se souvient, revoit la cordillère des Andes dans l’éclat de sa blancheur, après avoir parlé de son désir de se débarrasser de son sentiment de nostalgie, de son dégoût de ce Santiago vide, « peuplé d’absents » ou « de collabos ». Son père, comme toujours, la provoque et l’apaise. Un ami, ancien prisonnier, l’emmène dans le quartier des bouquinistes, certains ont dû brûler en partie leurs livres, après le coup d’Etat. La quête de Carmen Castillo nous entraîne dans la villa Grimaldi, maison de tortures, et dans le stade, images bien connues que la réalisatrice éclaire par le croisement des récits dont certains ébranlent son refus du Chili d’aujourd’hui. Elle s’apaise en apprenant la vérité sur la mort de son mari, revenu sur ses pas pour ne pas l’abandonner, et sur sa propre survie : une très belle image la montre de dos s’éloignant doucement enlacée à son amie. Mais d’autres questions viennent alors la tarauder après une conversation avec sa fille, mise à l’abri comme les autres enfants qui se sont sentis orphelins. « Je ne savais pas, dit Carmen, que nous avions fait tant de mal. » Et elle ajoute : « Tous nos morts ont-ils disparu pour rien ? » Elle qui a réussi à chanter avec les autres survivants et des jeunes militants l’hymne du MIR, un sourire illuminant enfin son visage, trouve la réponse : « Non, ils ne sont pas morts pour rien. Et dehors il fait beau. » Luce Vigo

Paru dans Regards n°46, décembre 2007

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