Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 6 octobre 2008

Crise caucasienne. Entretien avec Bernard Dreano : « Le réveil des conflits gelés ou potentiels »

La guerre russo-géorgienne du mois d’août témoigne d’abord de la complexité historique et géostratégique régionale du Sud Caucase. Arrêt sur les enjeux et les dangers du conflit.

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Les causes de la guerre qui a éclaté en août en Géorgie sont-elles aujourd’hui identifiables ?

Bernard Dreano. Plutôt que de renvoyer à quelques lieux communs sur la main de Moscou ou l’impérialisme américain, cette guerre est d’abord le rebondissement d’un conflit gelé depuis 1993. Quant au nœud de conflit principal, il concerne en réalité non l’Ossétie du Sud, qui a fait l’objet de cette guerre russo-géorgienne, mais l’Abkhazie, dont la Russie vient de reconnaître unilatéralement l’indépendance en même temps que celle de l’Ossétie. Sous l’URSS, Staline, issu d’un couple mixte osséto-géorgien, a organisé le découplage territorial du Sud-Caucase en favorisant des groupes ethniques jugés loyaux envers Moscou, parmi lesquels les Abkhazes et les Ossètes. Après l’indépendance géorgienne d’avril 1991, le président élu Zviad Gamsakhourdia a développé un discours xénophobe très hostile aux minorités, entraînant une double insurrection ossète et abkhaze avec un soutien russe actif ; 250 000 Géorgiens sont expulsés hors d’Abkhazie, soit 50% de la population locale. Depuis, chaque été, de part et d’autre, on assiste à des provocations militaires réciproques. Aucun pouvoir en Géorgie ne peut faire l’impasse sur ce problème territorial, ne serait-ce que parce que la question des réfugiés n’est pas réglée. Quant au président Saakatchvili, il est un acteur majeur de cette guerre, non un pantin : il rêve de reconquête des territoires perdus depuis son élection en 2003, suite à la « révolution des roses ». Saakhatchvili a cru cet été qu’il pourrait récupérer l’Ossétie par surprise, avec le soutien occidental et notamment américain. Résultat : il est tombé dans un piège, son armée est détruite, les Russes sont entrés en Géorgie, les Etats-Unis se sont montrés incapables de le secourir, une épuration ethnique de l’Ossétie a eu lieu. Les morts de part et d’autre se compteraient par centaines, les destructions de biens et de maisons, voire de villages entiers, parfois accompagnés de viols, sont les plus importants. Quant à la présence de la Russie sur le territoire géorgien suite à cette guerre, elle suscite un sentiment d’agression majeure chez les Géorgiens, même très critiques envers l’acte de Saakatchivili : c’est la menace d’un grand voisin redouté à une demi-heure de route seulement de Tbilissi. Et en tenant Gori, ville sur le premier axe routier Est-Ouest de la Géorgie, c’est le pays entier que les Russes tiennent à la gorge. A cela s’ajoute encore pour le pays le problème de 50000 nouveaux réfugiés et des difficultés économiques en cascade ! Les Etats-Unis, pour leur part, n’avaient aucun intérêt à la défaite militaire subie, sauf hypothèse d’une provocation idiote de la part de conseillers néo-conservateurs. Ils y perdent de la crédibilité, notamment en termes de fiabilité de leur alliances dans la région.

Est-ce qu’on doit parler déjà d’une crise régionale dans le Sud-Caucase ?

B.D. Le Caucase est classiquement présenté à juste titre comme une mosaïque de peuples. Dans la seule Géorgie, les principales minorités ne sont ni les Ossètes ni les Abkhazes, mais les Azéris, les Arméniens, les Russes. On distingue les deux versants de la chaîne du Caucase, le flanc sud étant composé de l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan, tandis que le flanc nord, qui compte aussi une multitude de minorités et de « républiques autonomes », dont la Tchétchénie, l’Ossétie du Nord... Quatre crises sécessionnistes y sont en cours : la Tchétchénie, l’Ossétie du Sud, l’Abkhazie, enfin le Nagorno-Karabakh sécessionniste, situé en Azerbaïdjan, source d’un conflit « gelé » entre ce dernier et l’Arménie. La Russie considère historiquement le Caucase comme son arrière-cour. Les Azerbaïdjanais, les Géorgiens et les Arméniens, eux, se cherchent d’abord des protections contre leurs voisins les plus puissants ou menaçants, au gré de jeux diplomatiques où les interactions économiques régionales compliquent encore le jeu des alliances et oppositions. Les Arméniens cherchent ainsi protection contre le voisin turc auprès, à la fois, de la Russie et des Etats-Unis. La Géorgie, qui est dotée d’une forte conscience nationale et revendique une culture étatique millénaire très identifiée, qui lui donne de l’assurance, tente de se rapprocher toujours davantage des Etats-Unis et de l’OTAN. Les Azerbaïdjanais, enfin, sont les alliés des Etats-Unis. Pourtant, pas plus que les Arméniens, les Azerbaïdjanais ne veulent s’opposer ouvertement aux Russes. La Russie espérait ,dans la crise, davantage de soutien de l’Arménie, le pays sud-caucasien dont elle est le plus proche, et notamment la reconnaissance officielle de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud à leur suite. En vain. Seule dans la région, la République sécessionniste du Nagorno-Karabakh, non reconnue internationalement elle-même, a reconnu les deux enclaves, pour des raisons évidentes. Mais ce ne sont pas seulement les considérations stratégiques qui incitent les pays de la région à la prudence : la crise économique géorgienne, aggravée par la guerre de cet été, pose ainsi de sérieux problèmes, par exemple à l’Arménie, du fait d’interactions fortes. La perspective d’un début de dialogue arméno-turc pourrait entraîner un nouveau jeu de dominos sensible. Elle est entérinée par la visite du président turc (islamiste modéré) Abdullay Gül à l’occasion d’un match de foot en Arménie, en septembre, et peut-être d’ailleurs rendue possible à cause même de la guerre géorgienne et de ses conséquences économiques régionales (l’Arménie se cherchant un désenclavement géographique nouveau suite aux difficultés). Il est à noter, en outre, que le réchauffement des relations arméno-turques est suivi particulièrement par l’Iran et la Russie. Faut-il rappeler enfin que les Etats-Unis, eux, s’intéressent à la région à double titre : pour le gaz et le pétrole (comme l’Union européenne)... et pour l’encerclement de l’Iran voisin. Suite à la guerre de cet été, les divers conflits gelés ou potentiels de la région présentent aujourd’hui le risque du réveil. Au final, de la guerre de cet été peuvent sortir de nouvelles guerres comme de nouveaux compromis stratégiques, du positif comme du négatif.

Quel rôle peut jouer l’Union européenne ?

B.D. La complexité géostratégique de la région rend le rôle de l’Union européenne à la fois précieux et difficile. Précieux, car elle peut jouer un rôle de médiateur voire de tampon entre l’affrontement des intérêts russes et américains dans cette région. Difficile, car il est compliqué de prendre position d’une voix unie en interne face à l’affrontement de deux membres du Conseil de l’Europe, la Géorgie et la Russie, alors même que la définition de la relation européenne à l’espace post-soviétique et à la Russie notamment n’est toujours pas éclaircie. Si les nouveaux pays de l’ex-espace soviétique hors l’Asie centrale font partie de notre espace européen, alors nous sommes de fait dans une position antirusse. Si nous nous accommodons au contraire avec la Russie, les peuples de la bordure européenne, les Etats baltes, les Ukrainiens, les Moldaves, les Géorgiens, craignent un nouveau Yalta. D’où les hésitations européennes et les tensions en interne. En témoigne par exemple le blocage des travaux du groupe de Minsk en charge de la résolution du conflit gelé du Nagorno-Karabakh : aucune prise de position claire n’y émerge de la part de la France ni de l’Union européenne...

Recueilli par K.G.

Paru dans Regards n°55 octobre 2008

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