Laurent Hazgui/Fedephoto
Accueil > Politique | Reportage par Rémi Douat | 19 mai 2011

Crise de confiance

Selon le baromètre du Cevipof, les Français pensent
majoritairement que les politiques ne se préoccupent pas de ce
qu’ils pensent. Lors des dernières élections cantonales,
l’abstention, manifestation la plus évidente de cette défiance,
a particulièrement frappé la Meurthe-et-Moselle.

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« Sous ce pont, 7 000 ouvriers passaient
chaque matin pour aller bosser
 ! Les hauts-fourneaux tournaient
en trois-huit. Sept habitants sur dix
ici en vivaient, alors quand ça a fermé,
tout s’est cassé la gueule.
 » Nous sommes à
Pompey, à quelques kilomètres de Nancy, sur le
site d’une ancienne aciérie et Christian, 58 ans,
un bouquet de lilas dans une main et son chien
dans l’autre, résume efficacement l’histoire du
lieu : la Meurthe-et-Moselle et son industrie florissante
qui à partir des années 1970 prend la
crise de plein fouet. Sidérurgie, textile, charbon,
verrerie… s’effondrent et avec, le ciment social.
« L’aciérie de Pompey a fermé définitivement
en 1986 et a été rasée
, complète Pierre Hanegreefs,
32 ans, lui-même ouvrier et candidat
pour le Front de gauche lors des élections cantonales.
Ce genre d’événement a contribué à
faire disparaître la conscience de classe, l’organisation
ouvrière, ce qui permettait la politisation
des classes populaires.
 »

Abstention

Le décor est planté. Nous sommes en Lorraine,
un territoire en proie à de lourdes transformations
du paysage économique et social au cours
des trente dernières années. Un territoire de
choix pour mieux comprendre un mal qui secoue
le pays tout entier : la politique ne fait plus envie.
Le dernier baromètre « confiance en politique »
du Cevipof est sans appel. Lassitude, méfiance
et morosité sont les adjectifs qui caractérisent le
mieux l’état d’esprit actuel des Français. Traduction concrète : l’abstention. La Lorraine a battu
le record national, avec 58 % en moyenne, et
jusqu’à 80 % dans certains quartiers.

Désillusion

«  C’est la première fois que je vois une telle
campagne
, raconte Christophe Dollet, directeur
départemental de L’Est républicain, qui a coordonné
la couverture des élections cantonales.
On n’a eu aucun retour de la part de nos lecteurs,
pas d’interaction, pas un coup de fil, pas
un courrier ! Quant aux réunions des candidats
auxquelles nous avons assisté, elles ont très
peu rassemblé.
 » Sur le fond, c’est la désillusion
qui prime. « Nicolas Sarkozy avait laissé entendre
qu’il pouvait avoir prise sur le cours des
choses, que la politique allait enfin reprendre la
main,
avance le journaliste. Il a déçu. »

A quelques encablures de là, dans le centre historique
de Nancy, une manif s’achève. Face à la
préfecture, profs et parents d’élèves sont venus
mettre un coup de pression contre les suppressions
de postes dans l’éducation nationale.
Le coeur n’y est pas. «  Depuis 2007, c’est dur
d’y croire
, explique Davy Rousset, 38 ans, chercheur
en chimie et parent d’élève. La gauche
gagne les élections, régionales puis cantonales,
la rue se mobilise contre les retraites… et au final, on n’a pas le sentiment d’une dynamique.
Tous les pouvoirs semblent concentrés dans les
mains d’un seul homme, comme s’il y avait eu
une dissolution des différentes strates de pouvoir
au profit de l’Elysée et du gouvernement.
 »

Chacun pour soi

« Il y a de l’amertume et de la résignation,
abonde Pierre Hanegreefs. L’échec du mouvement
sur les retraites produit la même chose
que lors du référendum sur la constitution en
2005 : le sentiment d’un déni de démocratie.
 »
Pour autant, il veut encore y croire et s’est battu
avec sa suppléante communiste Julie Meunier,
25 ans, sous l’étiquette Front de gauche. « Lors
de la campagne, une question revenait sans
cesse : “Qu’est ce que vous allez faire concrètement
pour moi ?” Nous sommes loin de la
vision collective d’un projet de société. Voilà
les dégâts visibles d’un système libéral qui promeut
le chacun pour soi. A l’usine, quand ils
ont réalisé que j’étais candidat, il n’y avait pas
la moindre curiosité, plutôt même de l’incompréhension.
 »

« Ce qui éloigne les gens de la politique, c’est le
sentiment que ça ne les concerne pas
 », reprend
Julie Meunier. Mais comment les en blâmer, dit-elle
en substance. « Dans les conseils généraux,
on compte 0,7 % d’ouvriers alors qu’ils représentent
15 % de la population française
, détaille t-
elle. Dans ces conditions, c’est un peu difficile
d’expliquer aux gens que la politique n’est pas
qu’une affaire de privilégiés. Nous avons croisé
beaucoup de gens qui estiment que la politique
ne peut plus rien pour eux.
 »

Le Haut du Lièvre, le quartier de Nancy aux
80 % d’abstentionnistes. On connaît l’endroit
pour avoir porté la plus longue barre d’Europe
(500 mètres). Le logement pharaonique a été
coupé en deux, un immeuble voisin va être détruit…
la réhabilitation galope. On construit bas, on fait venir des étudiants du centre-ville, on
installe des entreprises, la mosquée et l’église
cohabitent tranquillement. Mais 40 % des habitants
sont toujours sous le seuil de pauvreté.

Vincent Ferry, sociologue à l’IRTS installé dans
le quartier, connaît bien les lieux. En plus d’y travailler,
il a habité l’une de ces tours quand il était
gamin. Pour lui, il y a d’abord un problème d’accès
à l’information. « Nous ne sommes qu’une
poignée ici a vraiment connaître le découpage
de la cité, électoral mais aussi celui des différents
dispositifs à l’oeuvre sur le quartier
, explique-
t-il. Beaucoup ici ne lisent pas le français.
ça pose un petit problème de ne pas le prendre
en compte, non ?
 »

Une énergie associative

Le sociologue raconte une expérience qu’il a
menée à Metz dans un quartier similaire. L’information
des réunions politiques était diffusée en
arabe, turc et portugais et les débats étaient traduits
en direct. « Grâce à ce dispositif, on a eu
des réunions avec 500 personnes
 », se souvient
Vincent Ferry. Dans le quartier, les candidats en
lice pour les cantonales ont dû se contenter de
quelques dizaines de curieux lors de leur passage.
« Oui, évidemment, il y a une défiance
importante pour tout ce qui vient de l’extérieur,
mais les habitants de ce quartier sont tellement
stigmatisés
 », poursuit le sociologue.

A l’entendre, la citoyenneté passe par des chemins
détournés. « Il faut relativiser le diagnostic du désengagement de la population. Le milieu
associatif incarne le milieu de confiance pour
les habitants, c’est là que tout se passe.
 »
Comment la politique institutionnelle peut-elle
capter cette énergie ? «  Il manque le courage
de défendre et de comprendre les spécificités
de cette citoyenneté. La culture des prolétaires,
par exemple, n’est pas reconnue comme une
culture à part entière. On a peur de reconnaître
que les habitants d’un tel quartier participent
pleinement à la vie sociale et économique d’une
ville comme Nancy.
 »

Auditoire conquis... mais riquiqui

Laurent Hénart, de son côté, mouille la chemise
et tente au niveau local de corriger une défiance
qui semble bien se construire au niveau national.
Ancien secrétaire d’Etat, aujourd’hui député
proche de Jean-Louis Borloo et adjoint au maire
de Nancy, il vient d’arriver de Paris où il était
«  en séance », lance-t-il pour s’excuser de porter
une cravate. C’est l’heure de la permanence
parlementaire, à la rencontre des habitants de
Bouxières-aux-Dames. Il claque la bise, tape
dans le dos, lance des regards complices, distribue
les chips et le mousseux, enfin, il donne de
sa personne. Opération séduction bien sûr, mais pas seulement. Entre deux cacahuètes, on parle
de politique, la vraie, celle qui engage la vie dans
la cité au quotidien, on parle de sa semaine làbas,
à l’Assemblée, pour expliquer que ce qu’on
y fait peut avoir des conséquences concrètes :
apprentissage, formation, petite enfance, etc.
L’auditoire est conquis… Mais riquiqui.

Malgré l’évidente bonne volonté du maire, seule
une quinzaine d’habitants s’est déplacée, dont
la totalité du conseil municipal. En aparté, Laurent
Hénart se désole. Que faire ? Reconnaître
le vote blanc ? Sûrement. Rendre le vote obligatoire
 ? Pourquoi pas… « Depuis 2009, les
choses se sont tendues,
explique-t-il. Le débat
national s’est brouillé avec des
doutes sur ce que fait la majorité
et toujours des doutes sur la crédibilité
de l’opposition.
 »

En effet, à quoi accrocher sa
confiance ? «  La distance s’est
accentuée,
répond le député. Il y
a une incompréhension mutuelle
grandissante entre les politiques
et la population. Cela pousse d’un
côté à des discours politiques
standardisés et, de l’autre, à une
appréhension de plus en plus consumériste
des élus. Et des idées.
 »

Attendus au tournant

Mathieu Klein, figure montante du PS, vice-président
du conseil général n’en mène pas
plus large : « Sur le terrain, je n’ai jamais autant
croisé de défiance. J’ai beaucoup entendu que
les politiques sont tous pareils, que l’élection de
l’un ou de l’autre, de toute façon, ne changerait
rien, bref que tout ça n’a pas de sens.
 » L’habituel
tous-pourris ? Plus que ça, selon l’élu socialiste.
« Il y a de la lassitude et de l’indifférence,
mais aussi de la colère
, complète-t-il. Et ceux
qui ont le discours le plus violent sont les déçus
de Sarkozy. Ceux qui ont cru à ce discours se
sentent trahis. Ça ne favorise pas vraiment la
confiance. De notre côté, on sent bien qu’il y a
une attente vis-à-vis des socialistes, mais aussi
qu’on est attendus au tournant. On ne peut pas
se planter.
 » Ambiance.

Alors comment s’y prend-on concrètement
pour inverser la tendance quand on parcourt
la campagne avec son bâton de pèlerin pour
convaincre ? «  Il faut montrer et démontrer,
convaincre que l’action publique n’est pas
vaine et peut corriger les inégalités, impliquer
les gens au niveau local, créer des espaces de
participation…
 » Vaste programme. Plus qu’un
an, avant l’élection présidentielle.

En campagne

A un an de l’échéance présidentielle, Regards entame une série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.

Onze épisodes,
onze territoires, onze questions,
avant le dénouement de mai 2012.
Premier volet ce mois ci avec un reportage en Lorraine où le taux d’abstention a battu le record national lors des dernières élections cantonales.

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