Accueil > Monde | Par Françoise Amossé | 1er décembre 1999

Dans le noeud caucasien

Entretien avec Andreï Gratchev

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Deux explications sont généralement avancées à propos de la guerre en Tchétchénie : guerre de deux camps pour le contrôle sur le pétrole de la Caspienne mais aussi, guerre pour le "sauvetage" du régime politique russe en difficulté, après les "affaires" mafieuses mises à jour récemment, notamment le détournement des fonds du FMI. Eclairage sur la complexité du "noeud caucasien".

Guerre économique, guerre d’intérêts politiques, faut-il s’en arrêter là pour expliquer les "événements" de Tchétchénie ?

Andreï Gratchev : Dans une situation aussi compliquée que celle de la Tchétchénie et plus généralement celle du Nord-Caucase, il convient de se méfier des explications simplistes. La présence de la Russie dans cette région n’a jamais été définitivement résolue. Les séquelles des expéditions tsaristes du siècle dernier ne sont pas à négliger en ce qu’elles ont toujours entretenu des difficultés de cohabitation de la population russe et non russe de ces territoires. A cela s’ajoutent les effets des déportations staliniennes de 1944 qui ont concerné les peuples de cette région et, en particulier, les Tchétchènes. Cependant, entre temps, avec le dégel khrouchtchévien et surtout la politique gorbatchévienne, des tentatives de rétablissement de nouvelles relations entre le centre, Moscou, et cette région, le Caucase, avaient vu le jour. Mais sur fond d’implosion soviétique, les élites locales régionales ont tout naturellement essayé de profiter de la situation pour reprendre l’initiative en terme d’autonomie et d’indépendance. Ce fut le cas des Tchétchènes, comme de leurs voisins transcaucasiens. C’est ainsi que sous l’égide du général Dudaiev, les Tchétchènes ont décidé de ne plus accepter le statut de citoyens de seconde zone auxquels ils estimaient être relégués, en étant "république autonome" et non pas "république" tout court de l’URSS. Bien entendu, les considérations économiques ne sont pas absentes de ces événements. La région est éminemment stratégique : c’est par la Tchétchénie que passe l’oléoduc pétrolier principal de la Caspienne vers la mer Noire.

Vous évoquez la première guerre en Tchétchénie, celle de 1994-1996.

A.G. : Nous touchons là à l’aspect principal du litige qui oppose l’élite régionale tchétchène à l’équipe politique du Kremlin. Ces deux élites ne sont en effet jamais parvenues à un accord à l’amiable. Sur deux aspects. Tout d’abord, l’octroi d’une certaine souplesse, de plus d’autonomie de décisions nécessaire à une région aussi particulière que la Tchétchénie. L’équipe de Moscou a toujours cherché à maintenir la rigidité de la structure fédérale. Ensuite, la répartition des profits de l’exploitation du pétrole de la région par laquelle transite le pétrole azéri. La somme de ces éléments avaient conduit à l’éclatement du premier conflit, Moscou tentant d’imposer son ordre au régime rebelle, alors qu’à l’époque, le général Dudaiev était tout à fait prêt à la recherche d’un compromis politique et économique. L’autre volet du conflit, c’est ce que vous avez appelé l’aspect mafieux qui commençait à se faire jour dans la nature du modèle économique qui commençait à se construire en Russie. La Tchétchénie, depuis 1993-1994, était devenue la première zone off-shore, la première "zone franche", de la Fédération de la Russie. Tout l’argent sale de cette nouvelle économie dite capitaliste devait passer par là. La région était utilisée aussi bien par le pouvoir local régional que par l’entourage du gouvernement de Moscou. Tous profitaient à la fois de la vente du pétrole et du commerce des armes comme système de blanchiment de l’argent qui entrait ou sortait de Russie. D’où la multitude de scandales financiers qui ont précédé le déclenchement de la guerre, cette forme la plus violente du règlement de compte entre "bandes rivales", celles du centre et de la région.

En l’occurrence là, à l’échelle d’Etats. Mais 1996, c’est la fin d’une guerre que la Russie perd...

A.G. : Les raisons du déclenchement de l’expédition actuelle sont à trouver là. D’une part, pour les Tchétchènes, la fierté est immense d’être les vainqueurs d’une guerre contre la Russie, cette grande puissance sortie victorieuse de la Seconde Guerre mondiale mais qui doit s’incliner devant la "petite" Tchétchénie. Arrogance et ambition, un sentiment de légitimité de leur domination sur le Caucase du Nord commence à naître. Une sous-culture apparaît, celle des militaires, des para-militaires, des "commandants de campagne" qui se sont formés, organisés et qui n’acceptent pas de revenir à une situation pacifique dans un Etat qui serait contrôlé par une structure légale, présidé par le général Maskhadov, régulièrement élu. Ces foyers militaires de résistance ont contribué à entretenir un régime de guerre, c’est-à-dire à continuer le trafic d’armes, les expéditions dans les régions voisines, comme le Daghestan mais aussi le trafic d’otages, considérés comme marchandises. A partir de là, une des raisons avancées par Moscou a été la dévastation des structures légales de la Tchétchénie, menace perpétuelle, région incontrôlable, autorisée par l’impuissance du régime de Maskhadov, dans l’impossibilité de maîtriser lui-même son propre territoire. Le principal adversaire du président de la république tchétchène n’est-il pas Basaiev, le héros militaire de la dernière guerre contre les Russes ? D’autre part, du côté de Moscou, la défaite a marqué les mentalités de la classe politique en Russie. Les Russes ont dû capituler. Les généraux ne l’ont jamais admis et ils ont continué à rêver de revanche. Quant à la société russe, elle a trouvé là matière à refuge dans le sentiment anti-caucasien, nationaliste.

Il reste qu’on peut se demander, même si les conflits demeuraient latents entre Moscou et la Tchétchénie, comme vous l’expliquez, s’il n’y a pas tout simplement un lien de cause à effet entre cette guerre et l’incurie politique du régime eltsinien qui aurait cherché une porte de sortie.

A.G. : Nous sommes au début d’un long conflit, car même si l’armée russe occupe les plaines tchétchènes, la guerre est loin d’être gagnée. Mais si l’objectif est : ne pas gagner la guerre mais gagner les élections, l’opération pourrait être considérée comme réussie pour l’équipe du Kremlin. Le premier ministre Poutine, pour l’instant, profite largement de ces succès pour surfer sur l’image de reconstruction d’un pouvoir fort, qui reconquiert le territoire et lave de l’humiliation de la défaite de 1996, soutenu par l’armée des généraux qui compte faire oublier la capitulation. Un premier ministre qui profite aussi des sentiments nationalistes de l’opinion, qui voit en lui le retour de l’ordre, souhaité par de nombreux Russes. La crise politique, la crise du pouvoir est pour le coup écartée, masquée par la popularité de Poutine qui, en deux mois a vu sa cote grimper dans les sondages et passer de 1 % à 30 %.

Tous ces événements ne donnent-ils pas à voir les crises latentes dans toute la CEI (1) ?

A.G. : Les crises de la CEI dépendent largement de l’évolution de la situation en Russie et de ses relations avec les autres membres. Il y a plusieurs manières de se comporter en "Etat fort". Pour un pays moderne, il s’agit surtout de la mise en place d’un système de gestion démocratique. Ce qui se passe en Tchétchénie, relève d’une vision tout à fait archaïque, à la Staline, ou à la façon des tsars. L’actuel gouvernement du Kremlin montre qu’il n’a pour se protéger et se maintenir que ces moyens hérités du passé.

Parleriez-vous de non-réaction internationale ou réaction tardive ?

A.G. : L’opinion publique en Russie a tendance à convenir d’une grande hypocrisie dans l’attitude affichée par les Occidentaux face aux événements du Caucase. On constate de grandes différences de comportements par rapport à une guerre précédente qui n’était en rien moins brutale et moins barbare. Prédomine aujourd’hui un positionnement politique stratégique en vue d’un prochain départ de Boris Eltsine. C’est ainsi qu’il apparaît clairement que les milieux politiques occidentaux ont nettement pris leur distance par rapport au Kremlin. L’Occident se protège d’un régime qui a perdu toute crédibilité politique internationale. Ce n’est pas l’indifférence qui surprend les Russes. C’est plutôt qu’après tant d’années de soutien à l’activité d’un régime corrompu, qui a pu largement se construire avec l’appui non seulement politique mais aussi financier des gouvernements occidentaux, ces derniers découvrent soudain le caractère scandaleux de cette opération.

* Andreï Gratchev est politologue, journaliste, auteur notamment de l’Exception russe, Staline est-il mort ? aux éditions du Rocher.

1. CEI : Communauté d’Etats indépendants.

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