Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 18 juin 2012

David Harvey, géographie radicale

Pour David Harvey, l’espace urbain n’est pas un simple décor.
Il modèle un ordre social, produit des modes de vie, nourrit les
imaginaires politiques. « Paris, capitale de la modernité » étudie les
relations entre cette ville et le capitalisme pendant le Second Empire.

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Paris sous le Second
Empire.
Le sujet pourrait
laisser croire à
un livre historique,
mais David Harvey n’est
pas historien. Si ce nom est
encore peu connu, voire inconnu
du grand public, c’est que
le lecteur hexagonal n’a accès
à l’oeuvre de ce géographe
parmi les plus cités au monde,
traduit dans plus de quatorze
langues, que depuis 2008. La
parution de Géographie de la
domination
(éd. Les Prairies
ordinaires) a donné l’élan, ouvrant
le chemin à plusieurs maisons
d’éditions indépendantes
qui ont commencé à combler
le retard. Voici donc, avant la
sortie de Pour lire le Capital,
en cours de traduction aux éditions
La Ville brûle, Paris, capitale
de la modernité
(éd. Les
Prairies ordinaires), initialement
publié en anglais en 2006.
Dans cet ouvrage, le chef de
file de la « géographie radicale »
propose, à la lumière des travaux
d’Haussmann, une théorie
de la ville. Les hommes,
nous dit-il dans la lignée du
sociologue Robert Park, ont
toujours cherché à façonner
l’espace urbain afin de se modeler
eux-mêmes et de modeler
l’ordre social et politique.

L’urbanisme comme arme

Entre 1976 et 1977, David Harvey
a passé un an à Paris où
les opérations de rénovation
urbaine se multiplient. Le penseur
britannique travaille alors
en collaboration avec le Groupe
de sociologie urbaine de l’université
de Nanterre qui s’inspire
des travaux du marxiste Henri
Lefebvre. On trouve d’ailleurs,
dans Le capitalisme contre le
droit à la ville
(éd. Amsterdam,
2011), un hommage à ce dernier
qui avait su saisir l’importance
de la dimension urbaine
dans les mouvements révolutionnaires.
« Lefebvre suggérait
implicitement que la classe
ouvrière était constituée de travailleurs
urbains plutôt qu’exclusivement
d’ouvriers à l’usine.
 »

Tout en pointant le rôle des habitants
dans la production de la
ville, à travers les mouvements
sociaux urbains, le Groupe de
sociologie qu’il côtoie lors de
son séjour à Paris démontre
« à quel point l’aménagement
et l’urbanisme peuvent être
des armes économiques et
politiques employées par les
pouvoirs publics pour entretenir
ou reproduire les divisions
et les inégalités sociales
 », explique
dans la préface Mathieu
Giroud, maître de conférence
en géographie à l’université de
Clermont-Ferrand. Harvey y a
sans doute puisé des outils
pour comprendre les relations
qui se nouent entre la ville et le
capitalisme, la manière dont les
deux se nourrissent l’un l’autre,
depuis le Second Empire.

Mais c’est dans l’œuvre romanesque
de Balzac qu’il trouve
matière à restituer toute la complexité de ce lien. « Monstrueuse
merveille, étonnant
assemblage de mouvements,
de machines et de pensées
 »,
l’espace urbain ainsi décrit par
le romancier se transforme au
rythme d’une spéculation foncière
et immobilière qui écarte
du centre les plus modestes.
« On assiste même aux débuts
du phénomène que l’on
appelle aujourd’hui la gentrification

 », estime David Harvey.
Paris apparaît donc comme le
« produit d’agencements et de
conflits de classes
 », un lieu de
ségrégation spatiale et sociale
qui induit des changements
dans les modes de vie, et dont
les populations se disputent la
maîtrise. « Les personnages qui
ne sont pas à leur place perturbent
l’harmonie écologique,
polluent l’ordre moral et doivent
en payer le prix.
 » Jusqu’à y
laisser la vie, comme dans
Ferragus où l’on voit mourir la
plupart de ceux qui se trouvent
au mauvais endroit au mauvais
moment. Dans les oeuvres ultérieures,
précise le géographe,
« ces déterminismes spatiaux
s’assouplissent
 ». De fait, « ce
pouvoir d’ordonner et de produire
l’espace permet à des
personnes situées tout en bas
de l’échelle sociale de subvertir
la configuration spatiale et
l’ordre moral
 ». Pour Balzac, la
ville constitue moins un décor
qu’un corps politique composé
de rues, de quartiers, d’appartements,
de cages d’escaliers
empreints d’une signification
sociale. C’est précisément cela
qui intéresse Harvey, et notamment
la manière qu’a le romancier
d’examiner « comment les
rapports sociaux s’expriment
dans les menus détails de
l’espace bâti, et comment réciproquement
la dimension physique
de la ville influe sur les
rapports sociaux
 ».

Haussmann, le gentrificateur

Le géographe a choisi de
mettre l’accent sur ce double
aspect, souvent sous-estimé,
qui travaille pourtant en profondeur
les deux décennies
séparant l’arrivée d’Haussmann
à Paris des événements de
la Commune. « Comment, à
cette époque précise et dans
ce lieu particulier, le capital et
la modernité se sont-ils agencés
 ? Et quel impact cette
rencontre a-t-elle eu sur les
rapports sociaux et l’imagination
politique ?
 », s’interroge-t-il.
« Tous appartenaient au même
espace urbain
 », observe David
Harvey, citant « Thiers et Varlin,
Paul Minck et Jules Michelet,
Haussmann et Louis Lazare,
Louis Napoléon, Proudhon et
Blanqui, les frères Pereire et la
famille Rothschild
 », mais aussi
les poètes, les chiffonniers, les
artisans, les banquiers, les prostituées,
les étudiants comme les
spéculateurs. « Certains s’affrontèrent
sur les boulevards
ou les barricades, et tous cherchaient
à leur façon à façonner
et contrôler les conditions sociales
de leur propre existence
géographique et historique.
 »
Avec Haussmann, « armé de
ballons et d’instruments de
triangulation
 », la lutte pour le
contrôle de l’espace a pris une
dimension étatique. Le préfet
développe une obsession du
détail : il surveille la conception
du mobilier urbain, des lampes
à gaz, des kiosques, des vespasiennes
et le respect des alignements.
Mais dans le même
temps, il envisage moins la ville
comme l’assemblage de projets
singuliers que comme une
totalité qu’il souhaite transformer
de fond en comble. Alors
que Balzac était un chirurgien
habile à disséquer cet
espace, lui veut le mettre tout
entier au service d’une classe particulière. Après 1848, « ce
sont Haussmann, les promoteurs,
les spéculateurs, les
financiers et les forces du marché
qui se sont appropriés (la
ville) et qui lui ont donné la
forme de leurs buts et de leurs
intérêts particuliers, suscitant
dans la population un sentiment
de perte et de dépossession

 », analyse David Harvey.
Pour adapter l’infrastructure
urbaine à un capitalisme en
plein essor, le préfet lance de
grands travaux : les bidonvilles
qui entouraient le centre-ville
sont rasés, la circulation entre
les gares ferroviaires en direction
du centre administratif de
la ville améliorée, les banlieues
annexées, les grandes entreprises
souvent polluantes telles
que les tanneries et certaines
industries chimiques poussées
vers la périphérie, chassant du
même coup la classe ouvrière.
Entre 1852 et 1870, la valeur
totale de l’immobilier parisien
passe de 2,5 milliards à 6 milliards
de francs. Avec des
différences importantes d’un
quartier à l’autre, voire d’une
rue à l’autre. La carte de Paris
qui se dessine alors, sous l’effet
de la spéculation immobilière,
assigne chaque quartier à une
population et à une fonction. À
Belleville, La Villette et Montmartre
se concentrent les
ouvriers ; dans le centre-ville et
l’Ouest, vidés de leurs bidonvilles,
prospèrent les classes supérieures.
« En 1870, les zones
et les bordures, les centres et
les périphéries, et même le fin
maillage des quartiers, étaient
bien plus définis en termes
de classes ou de professions
qu’ils ne l’étaient en 1848.
 » Au
nord du « centre des affaires »,
les cols blancs, dans le nordest
du centre, les artisans, sur
la rive gauche, les imprimeurs
et les relieurs…

Haussmann suit un schéma
fonctionnel au sein duquel les
boulevards éclairés tiennent
une place à part. Ces lieux
publics « où la marchandise fétiche
régnait sans pareil
 », symboles
du pouvoir et de l’argent,
se privatisent, devenant des
espaces de jeux pour la bourgeoisie.
« Plus l’espace physique
était ouvert, plus il était
cloisonné et fermé par des pratiques
sociales de ghettoïsation
forcée et d’exclusion à fondement
racial
 », raconte l’auteur.
Reprendre l’espace perdu, se
réapproprier le centre, contrôler
les lieux stratégiques : telle fut
la tentative avortée des classes
populaires descendues de Belleville.
L’expérience de la Commune
témoigne des rapports de
force que cristallise la ville.

Cette géographie historique
met en lumière le potentiel des
villes contemporaines. « J’aime
la possibilité de l’inattendu
qu’elles réservent. Il y a quelque
chose dans la vie urbaine qui
ne peut être soumis à un quelconque
“macro-contrôle”
 »,
estime David Harvey dans le
numéro de printemps de la
revue Vacarme. Le géographe
y livre son attachement à Baltimore,
son affection pour l’imprévu
urbain, les rencontres qui
choquent les modes d’être et
de penser, le mélange social qui
« autorise la mise en scène de
soi, ainsi qu’une certaine folie
 ».

A lire

Paris, capitale de la modernité

de David Harvey

éd. Les Prairies ordinaires,
550p., 32 €.

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  • Bonjour,
    Merci pour votre article qui me donne envie de lire le livre de Harvey sur Paris.
    J’ai 2 commentaires :
     je crois qu’il y a un problème dans le sous-titre de l’article parce que la phrase "Paris, capitale de la modernité étudie les relations entre cette ville et le capitalisme pendant le Second Empire." ne veut pas dire grand chose (ce n’est pas Paris qui étudie).
     aujourd’hui la gentrification marche à fond avec le Grand Paris de Sarkozy, repris par Ayrault, et par exemple avec l’aménagement de 300 ha de terres agricoles sur le Triangle de Gonesse (95) où on "offre" 80 ha à Auchan pour construire le plus grand centre commercial de luxe et de loisirs du monde Europa City et où 200 autres ha de terres agricoles diparaîtront pour construire un quartier d’affaires destiné a accueillir des sièges sociaux d’entreprises internationales, en complet décalage avec les qualifications d’une population locale paupérisée. Le but pour Auchan est, avec la bénédiction du maire PS de Gonesse, de mettre la main sur 80 ha de terrain dans une zone stratégique car située près de l’aéroport de Roissy-CDG.
    Un collectif associatif se bat depuis 2 ans pour empêcher ce projet grotesque qui va engloutir des centaines de millions d’argent public : le "Collectif pour le Triangle de Gonesse" (www.cptg.fr)

    Val d’Oisien indigné Le 23 juin 2013 à 19:46
  •  
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