Accueil > Monde | Reportage par Diana Alfonso | 24 juin 2011

De Barcelone à Madrid, les indignés toujours en marche

La manifestation contre le Pacte pour l’Euro a rassemblé des centaines de milliers de personnes dimanche 19 juin à Barcelone. Les revendications des indignés espagnols connaissent un succès plus important que celui que les autorités et certains médias veulent bien leur accorder. Samedi 25, une marche partira de la capitale catalane à destination de Madrid.

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Des chiffres historiques pour une manifestation qui n’était convoquée ni par des partis ni par des syndicats. Encore plus nombreux que le 15 mai, les indignés ont montré encore une fois leur rejet de la situation politique actuelle et en particulier du Pacte pour l’Euro [1].

Ils étaient autour de 200 000 à marcher depuis la Place de Catalunya vers le port par la via Laietana. « Cela m’a vraiment ému de voir du haut de cette rue qu’elle était remplie de gens, elle doit faire plus d’un kilomètre ! » affirme Luis Pardo, manifestant. Au-delà du Pacte pour l’Euro et des revendications de base du mouvement du 15 Mai (réforme électorale, transparence budgétaire, lutte contre la corruption), les raisons de prendre la rue étaient multiples. Des retraités marchaient à côté de jeunes chômeurs et de salariés de Telefónica, entreprise qui n’a pas hésité à licencier malgré des bénéfices en hausse. « Moi je suis concernée par la diminution du nombre de bourses de recherche » explique María Algueró, jeune chercheuse « puis il y a un mal être général. Si l’on ne peut plus accéder à une éducation publique, si l’on coupe encore le budget alloué à la santé, on peut difficilement être heureux ». D’autres l’exprimaient différemment : « Je ne peux pas me serrer la ceinture et baisser mon pantalon à la fois  » lisait-on sur une affiche.

Une mobilisation qui grandit…

Des centaines de manifestants bloquaient le Parlement Catalan le 15 juin dernier pour s’opposer aux réformes impliquant de sévères coupes dans les budgets d’éducation et santé. Ils y ont campé et essayé d’empêcher l’entrée des députés au bâtiment. Les actions de certains groupes minoritaires qui ont proféré des insultés et arrosé de spray les parlementaires ont provoqué des affrontements avec les Mossos d’Esquadra (police régionale catalane) qui ont chargé les manifestants. Le président Artur Mas et le conseiller de Securité Felip Puig sont rentrés en hélicoptère dans le bâtiment ; et la classe politique a été bouleversée. Suite à ces événements, des plaintes contre les Mossos et Felip Puig ont été déposées, et la démission de ce dernier a été réclamée. Le mouvement 15 M a publié un communiqué niant tout lien avec les groupuscules qui s’en sont pris aux hommes politiques : « Nous sommes un groupe qui condamne la violence sous toutes ses formes et croyons en la désobéissance civile  ». Ils regrettent également que l’attention médiatique ne soit pas plutôt axée sur la majorité de manifestants qui sont pacifiques. Suite à la diffusion d’une vidéo où un groupe des manifestants se révélaient être des Mossos infiltrés communicant par oreillette, la méfiance envers les policiers s’accroît parmi les indignés.

… et des obstacles qui renforcent le mouvement

«  La police et la classe politique essaient de nous rendre moins visibles, mais nous avons de plus en plus de soutien dans l’opinion publique » affirme Fernando López, l’un des porte-paroles du mouvement 15 M Barcelone. Ce fut le cas lors de l’expulsion du campement de Plaza de Catalunya le 27 mai. Au matin, les Mossos d’Esquadra avaient pour ordre de vider la place où se trouvait le campement principal des indignés. La raison donnée par le conseiller Felip Puig : nettoyer les lieux pour pouvoir célébrer une possible victoire du Barça en Ligue des champions le soir même. « Les policiers ont entouré la zone alors que les campeurs restaient assis au soleil pour protéger le campement », témoigne Ainara González, de la commission de cuisine, qui était à l’extérieur du cordon policier. « Ils ont expulsé les gens assis, démonté le campement et emporté tout le matériel aux camions poubelle ». La violence policière qui a accompagné cette expulsion a fait 100 blessés. Des scènes des charges sur les manifestants pacifiques ont été largement diffusées et compromis la réputation des Mossos.

Dix minutes après le départ de la police, la reconstruction recommençait. « En cuisine on a vu les Mossos jeter toute la nourriture qu’on avait reçu en don, rappelle Ainara. Puis on nous ramené des tomates ; Une dame est venue en pleurs nous demander si elle pouvait peler des patates ou aider en quoi que ce soit. C’était très touchant de recevoir un tel soutien ».

Décapitation graphique

A la manière de Telemadrid qui a diffusé des images des violences en Grèce en les faisant passer pour des manifestations espagnoles, le journal conservateur La Razón a dégarni les images du 19 juin en enlevant des personnes à grands coups de Photoshop. Prise en flagrant délit de décapitation graphique de manifestants, la direction du journal a argué une erreur technique.

Stigmatisés par certains médias et milieux politiques, les indignés ont choisi de ne pas prendre la peine de répondre, même aux insultes «  Nous n’allons pas rentrer dans leur dynamique, aujourd’hui il y a des caméras, des photos partout, les gens peuvent juger, affirme Fernando López. Nous avons uniquement réagi lorsque la Généralitat [2] nous a traités de kale borroka (jeunes de l’ETA) parce que c’était tout de même scandaleux ».

Et la suite ?

Maintenant que les campements et assemblées sont décentralisés aux quartiers, les efforts se focalisent sur la coordination d’activités comme les concentrations pour éviter les expulsions des familles de leurs maisons : en collaboration avec l’Association des Victimes des Emprunts Immobiliers, plusieurs procédures d’expulsions ont été bloquées.

Une marche partira le 25 juin de Barcelone pour rejoindre Madrid 29 jours après afin de manifester au Parlement espagnol. « Notre priorité est maintenant la coordination des quartiers, puis des villes  » assurent les indignés. Une demande de référendum a été déposée pour le 15 octobre afin que les citoyens puissent se prononcer sur les sujets clés du 15 M : une démocratie plus participative, une meilleure gestion des finances publiques, le rejet des inégalités financières démesurées…

Le mouvement gagne en influence : Le département de Sciences Politiques de l’Université de Barcelone va lancer une étude statistique pour sonder l’opinion publique quand aux réclamations du mouvement, et Joan Ridao, d’ERC [3] a soumis une proposition au Parlement le 22 juin pour écouter leurs doléances. Celle-ci a été acceptée à minima et en termes non engageants.
À l’heure où l’étude des revendications du 15 M est timidement acceptée par les députés nationaux, prudence reste le maître mot chez les indignés : « Pour l’instant les seuls qui sont venus nous voir c’est la police… »

Notes

[1Par le biais de ce texte, ratifié le 11 mars dernier, les 17 pays de la zone euro s’engagent à lutter contre la crise à travers de nouvelles réductions budgétaires, de l’élargissement de l’âge des retraites parmi d’autres pratiques de flexibilisation de l’emploi.

[2Gouvernement régional de Catalogne, avec des compétences spécifiques comme les Mossos d’Esquadra

[3Esquerra Republicana de Catalunya, parti catalan de gauche.

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