Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er septembre 2008

De fait divers en tragédie

14 juillet

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TGV Paris-Avignon où je suis invitée en tant que critique dramatique pour des débats par l’organisation du Festival Off [Avignon compte deux festivals parallèles depuis les années 1970, le « In », programmation officielle, et le « Off », spectacles présentés par des compagnies qui louent leurs salles]. Je n’aime pas Avignon où j’ai cessé d’aller pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’on m’y invite pour travailler à différents titres. Pour ceux qui ne connaissent que la surchauffe publicitaire du Off ou qui assimileraient Avignon à la pléthore du consumérisme festivalier national, le livre d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque sur le festival d’Avignon est une belle lecture : récit des générations précédentes du festival, mise en perspective du phénomène même des festivals d’été, monographie pour une réflexion globale sur le devenir de la culture depuis soixante ans et spécialement aujourd’hui, roman de l’épopée vilarienne. Si la postmodernité est l’avènement d’une nouvelle ère, où le culturel est la vérité de toute chose, il faut s’interroger sur les rapports nouveaux du politique et de la culture, pour penser des politiques culturelles à la hauteur de ce que l’époque pose, dans l’esprit de réforme permanent de Vilar lui-même. (Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Histoire du Festival d’Avignon , Gallimard 2007)

13 juillet

Paris : podcast d’une émission de France-Culture sur le festival où Carole Talon-Hugon, professeur de philosophie à l’Université de Nice, analyse la querelle d’Avignon 2005. [Flambée de débats lors de l’édition 2005 autour des différentes questions du texte, du sens et de la bienséance au théâtre, si je résume.] Elle pose que se sont alors affrontées, à travers les tenants d’un théâtre « de texte et de sens » et ceux d’un théâtre « de création », des tendances corrélées au XVIIIe siècle et désormais scindées, une esthétique de la réception et une éthique de l’artiste. Je me dis que ce type d’analyse est précieux mais n’aide pas à penser la réalité théâtrale contemporaine. Qu’il lui manque une dimension. Parce qu’en plus des déterminations historiques se joue quelque chose de neuf à chaque fois.

Jameson définit trois dimensions de la critique : le goût, l’analyse et l’évaluation. (Entendons « critique » au sens de l’exercice du jugement : technè kritikè = art de juger.) Au jugement de goût, la tâche de décrire l’objet ; à l’analyse, l’exposé des conditions de possibilité historique, à l’évaluation, l’énoncé des effets, usages et résonances de l’objet avec (l’idéologie de) son époque. Voilà ce qui manque à ce discours sur la querelle de 2005 : l’évaluation. Dimension d’évaluation qui manque cruellement à la critique dramatique en général. Ne pas confondre l’évaluation au sens nietzschéen de l’analyse de la valeur des forces en jeu avec l’évaluation-quantification qui est l’un des outils actuels, entre autres, d’évacuation de la démocratie. (S’il y a lieu d’avoir une évaluation des politiques publiques, n’est-ce pas précisément par le peuple souverain, évaluation qui fonde la démocratie elle-même ?)

(Carole Talon-Hugon, Du théâtre , hors série n° 16 « Avignon 2005, le conflit des héritages » ;

Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif , Beaux-Arts de Paris, 2007)

24 et 25 juin

Discussions politiques à répétition à Nice. Evidence avec laquelle s’énonce le discours de la violence sociale : brutalité du mépris de classe, naturalité du racisme, puissance des jouissances qui y sont attachées. Indépendamment du fait que j’y suis plus sensible aujourd’hui, l’époque est ouvertement et massivement xénophobe. C’est là, dans la lueur des regards à l’énoncé de certains signifiants : « racaille », « arabe », « leur couper les couilles » (pour les actes pédophiles), « ces gens-là » (?) : que se donne à voir de la façon la plus obscène la violence qui porte l’ordre social. La suffisance de l’ordre bourgeois n’a d’égale que la jouissance de la violence qui le fonde. C’est ce que raconte du reste la pièce Bash, présentée au Théâtre des Doms à Avignon : la naturalisation de l’hétérosexualité est fondée sur le refoulement des pulsions homosexuelles, etc. On multiplierait les exemples. Je gage que la multiplication actuelle des cas d’infanticides par des mères (et le revival de la figure de Médée dans le théâtre aujourd’hui ?) est intimement corrélée à l’hyper et pétainiste exaltation de la figure de la mère, espace de neutralisation et de refoulement de la sexualité, sexualité symboliquement incarnée par « les hommes ». (Hallucinante mise en scène de Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès où le dialogue entre le dealer et le client est transformé en agression d’un Arabe hypersexualisé sur un gracile jeune blanc-bec aux boucles blondes et aux regards de vierge effarouchée, Théâtre du Vieux-Balancier, Avignon.) »

15 juillet

Deux spectacles du Off : Bash, de Neil Labute, par le metteur en scène belge René Georges et Nature morte dans un fossé, de Fausto Paravidino, par le collectif francilien DRAO. Ils revendiquent chacun la transformation du fait divers en tragédie antique. Opération de légitimation discursive certes. Domestication de la violence dont il ne reste en vérité que le paradigme du fait divers pour en profiter. Domestication de la violence par deux voies : le naturalisme du jeu d’acteur ; le travers de la dénonciation qui est le revers de sa jouissance. Et s’il y avait un autre rapport à la violence que celui de la dénonciation ? du rejet qui se rince quand même un peu l’œil ? Rapport que devait proposer la tragédie antique et dont nous n’avons manifestement même plus l’idée aujourd’hui. Intuition d’ailleurs que la pratique de la tragédie grecque n’était pas centrée sur la violence mais sur le deuil. (A noter : on confond dans les « représentations de la violence » le récit du fait horrible et la représentation du corps blessé. Deux types de représentations qui relèvent de traditions différentes, qui postulent des effets différents et qui se connectent à l’époque de façon différente. Dans un débat critique, je propose de penser le goût de l’époque pour l’image du corps supplicié, telle qu’elle pullule notamment dans le cinéma de masse, comme un appel d’air, une demande de réel à l’intérieur d’une idéologie globale qui en occulte et en retranche une partie, celle précisément de la violence, notamment, du rapport de classe.) 

16 juillet

Purgatorio, de Roméo Castelluci [artiste invité, avec Valérie Dréville, de cette édition]. Grande émotion et reconnaissance à l’idée d’avoir affaire à un geste qui nous offre quelque chose de substantiel. Excitation et joie devant un objet qui propose que s’inventent ses propres grilles de lectures à mesure qu’on le lit. Intimidation heureuse aussi devant l’extrême minutie du travail du plateau, l’effet de disproportion scénographique qui donne une grandeur paradoxale au geste, forme de grandiloquence qui m’avait agacée d’abord dans Giulio Cesare. A chaque spectacle se joue le devenir du théâtre tout entier. Certains tuent la possibilité même du théâtre, d’autres en refondent le geste, parce qu’ils ont l’audace de prendre au sérieux la possibilité de l’invention. Parce qu’aussi ils disent que l’art n’existe pas dans son possible rapport à ce qu’on dit qu’est la vie, l’art n’est pas une question de rapport à un référent, mais il existe dans l’effectivité, la cohérence du langage qu’il invente. D.S.

Paru dans Regards n°54, septembre 2008

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