Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 1er juillet 2008

De l’Humanité au Figaro

Comment L’Humanité et Le Figaro ont-ils couvert Mai-68 ? Une exposition au Musée de l’histoire vivante, à Montreuil, montre leurs points de convergence et de confrontation. Entretien avec Eric Lafon, responsable des activités scientifiques du musée de l’histoire vivante.

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Pourquoi Le Figaro et l’Humanité ?

Eric Lafon . Ces deux journaux se distinguent bien dans le champ éditorial. L’un est l’organe central d’un parti, le PCF, l’autre est le quotidien de la droite républicaine française. Le marqueur d’identité politique et sociale est beaucoup plus fort que pour Libération , Le Parisien ou France Soir .

Sont-ils aussi opposés sur Mai-68 ?

E.L. Tantôt les deux journaux dialoguent, car ils sont d’accord sur certains aspects, tantôt ils s’affrontent. Dans cette courte chronologie, qui dure de mai à juin, les choses changent suivant des séquences hebdomadaires. Ce que dit le PCF début mai ne sera plus valable à partir de la deuxième quinzaine et d’autres revirements se succéderont. Comme le Figaro , l’Humanité commence par dénoncer les agissements des groupuscules dans l’université qui empêchent les étudiants de travailler, avant même le discours de De Gaulle, à la fin du mois de mai, disant qu’on empêche les travailleurs de travailler, les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner...

Les deux journaux affirment la nécessité d’une réforme de l’université, conscients de la massification du monde étudiant, tout en dénonçant les violences, les jets de pavé, le bazar à Saint-Michel. Les organisations politiques étudiantes engagées dans le mouvement sont d’extrême gauche. Elles se revendiquent comme trotskystes, maoïstes et anarcho-libertaires, des courants en confrontation historique avec le PCF. Du coup, celui-ci est en décalage.

Concrètement, comment cela se traduit-il ?

E.L. Le 3 mai 1968, Georges Marchais écrit un éditorial dans lequel il explique qu’il faut démasquer les pseudo-révolutionnaires. C’est dans ce texte qu’il fait référence à l’anarchiste allemand Cohn- Bendit. Ce marqueur va poursuivre le PCF pendant toute la période. A l’intérieur du PCF, tout le monde n’a pas la même lecture. Mais les autres sons de cloche se retrouvent moins dans l’Humanité que dans Démocratie Nouvelle et Les Lettres françaises . Alors que l’Humanité pointe les groupuscules pseudo-révolutionnaires dirigés par des fils de petits bourgeois, Le Figaro parle de minorités révolutionnaires, avec un égal mépris. Raymond Aron, par exemple, utilise le mot « carnaval . Les deux journaux dénoncent la violence de la répression de l’Etat contre les barricades. Le Figaro// dénonce violemment l’incapacité du pouvoir à maintenir l’ordre et sa brutalité. Les journaux se critiquent entre eux mais la lecture de l’événement début mai affiche une certaine proximité.

Et ensuite ?

E.L.** A partir du 14 mai, quand les premières usines sont occupées par les travailleurs, leurs points de vue divergent. Le PCF sait que les initiatives de grève ne relèvent pas de la CGT. Elles partent de jeunes travailleurs, comme l’explique l’historien Xavier Vigna. Mais après un ou deux jours de flottement, le PCF décide de soutenir le mouvement. L’Humanité défend l’unité entre travailleurs et étudiants mais elle entonne en même temps un refrain sur la discipline : le journal légitime le mouvement en expliquant que les ouvriers occupent l’entreprise dans l’ordre et veillent à l’entretien des machines. Et puis, il ne dit pas que la grève « doit » durer mais qu’elle « peut » durer. Le Figaro , quant à lui, considère que les occupations d’usine sont inacceptables, même si les journalistes prennent en compte les conditions de travail difficiles. Pour refuser la grève générale, ils invoquent le risque de voir l’économie française s’effondrer. La proximité entre Le Figaro et L’Humanité , pour des raisons différentes, resurgit après le constat de Grenelle, quand il s’agit de reprendre le travail. Le Figaro félicite l’esprit de responsabilité de la CGT. Et l’Humanité titre, le 6 juin : « Reprise victorieuse du travail »//. **Propos recueillis par M.R.

« Mai 68 à la Une »//, jusqu’au 9 novembre 2008, Musée de l’histoire vivante, 93100 Montreuil.

Paru dans Regards n°53, été 2008

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