Accueil > Société | Par Clémentine Autain | 4 novembre 2011

De la survie… à la vie

Avant de tourner la page Strauss-Kahn, Tristane Banon sort un
livre : Le Bal des hypocrites. Depuis
le début de l’affaire DSK, Clémentine Autain, co-directrice de Regards, ne cesse de dénoncer le machisme ambiant. Et elle vient, elle aussi, de publier un livre : Un beau jour... Combattre le viol. Récit d’une rencontre
qui devait se faire.

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Un jour de semaine, je suis invitée à déjeuner
chez Tristane Banon. Je ne la connais pas, enfin
pas plus que vous. Je sais ce qu’on en dit. Et ça
m’écoeure. En mai dernier, j’ai vu comme des milliers
de Français cette vidéo d’un dîner mondain
animé par Thierry Ardisson. Elle y racontait une
tentative de viol sous les ricanements. C’était
il y a quelques années, le nom de l’homme en
question avait été bipé. La vidéo est ressortie au
moment où DSK est arrêté à New York : Tristane
Banon parle de lui. Son récit me paraît totalement
crédible. C’est comme une intime conviction,
parce que je ne vois pas l’intérêt de raconter
un truc pareil si c’est faux. Se dire victime
d’une agression sexuelle n’est pas une carte de
visite très valorisante dans notre société. Aussi
curieux qu’il ait pu apparaître, le ton léger qu’elle
adopte dans la vidéo me paraît juste. Pour ne
pas s’écrouler en pleurant, elle surjoue la légèreté,
elle s’efforce à la distance qui la mène à la fausseté. Ce ton est celui d’une
femme blessée, meurtrie, qui
ne sait pas comment dire, comment
trouver l’intonation juste, la
bonne mesure pour raconter ce
qui ne se dit pas.

Me voilà donc chez elle, dans
son intérieur d’un gris lumineux.
La jeune femme fluette parle
sans discontinuer. Comme un
flot. Le besoin de se justifier de
tout, de parer à toutes les calomnies.
Je comprends l’enfer
du quotidien, la douleur sourde,
et l’envie, malgré tout, d’en
découdre. Ce qui me frappe,
me touche, c’est qu’elle est à
terre. Tout en étant debout :
« J’en ai marre de passer pour
une déséquilibrée.
 » Ce qui
est sûr, c’est qu’elle chemine.
Et rumine : « Quand DSK a été
nommé à la tête du FMI, des
journalistes m’ont sollicitée. Ils
préparaient leur papier anticipant
que, là-bas, il allait tomber
pour ses frasques sexuelles.
Puis finalement, ils m’ont dit
qu’ils ne feraient rien parce que
je n’avais pas déposé plainte.
Mais ils auraient dû enquêter,
comme ils le font pour Britney
Spears ! Attendre devant
l’appartement qu’une jeune fille
parte en courant par exemple.
Heureusement que Denis
Robert n’a pas fait pareil pour
Clearstream ! Le journalisme
d’investigation, ça n’existe plus
quand il s’agit de violences
sexuelles. Les écoutes téléphoniques
c’est bon pour la corruption,
pas pour le viol !
 »

Scepticisme

Elle a la rage. Je la comprends.
Ce qui n’est pas le cas de tout
le monde… Même à la rédaction
de Regards, le scepticisme
est de mise. Pas claire
cette histoire… Pourquoi a t-
elle accepté d’aller dans le
lupanar de DSK ? On tient sa
faute, son imprudence. Et puis
sa mère, elle n’est pas nette
quand même… Quant à son
avocat, il ne travaillerait pas en
sous-main pour Sarkozy ? Et il
paraît même que Banon écrit
sur un site proche de l’UMP,
Atlantico. C’est dire… Je lui
demande, elle s’agace. Normal.
Atlantico ? Elle y a livré
quelques papiers sur l’un de
ses sujets de prédilection, uniquement
par l’entremise d’un
ami d’ami. Elle ne savait pas
trop qui était derrière le site.
La politique ne semble pas
vraiment son atavisme. Elle
précise quand même : « Social-
démocrate, ça me plaisait
bien. J’en suis revenue. Maintenant,
j’aimerais une gauche
plus à gauche.
 » On est loin de
l’extrême droite et ça se sent,
ça se voit.

Tristane Banon est brut de décoffrage.
Comme son livre, Le
bal des hypocrites
, une sorte
de journal intime de cette période
ouverte par l’affaire DSK
et qui a fait basculer sa vie. Elle
raconte son calvaire, sa vie qui
se dérobe, la traque des journalistes
sans foi ni loi. Tout le
monde parle pour elle, pense
pour elle : elle ne s’appartient
plus. Alors, quand elle prend
la parole, elle se justifie. Sans
cesse. Moi je voudrais qu’elle
se foute de tout ce qu’« ils »
disent. Mais je vois bien que ce
n’est pas possible.

Tristane Banon décide de ne
pas se constituer partie civile
après la reconnaissance par le
parquet de l’agression sexuelle
subie et, dans le même temps,
le classement sans suite de sa
plainte pour cause de prescription
des faits. Son combat, elle
pense qu’il doit se poursuivre
sur le terrain politique. La voilà
cheminant vers le féminisme.
Un parcours qui me dit quelque
chose… Là, par l’engagement,
il n’y pas que de la survie,
il y a de la vie.

A lire

Le Bal des
hypocrites

de Tristane Banon

éd. Au Diable
Vauvert, 120 p.,
15 €.

Un beau jour...
Combattre le viol

de Clémentine
Autain

éd. Indigènes,
32 p., 3 €.

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