Accueil > Société | Par Pierre Courcelles | 1er juin 1995

Démocratie, appel de culture

Il ne pourra à l’avenir y avoir de politique culturelle qui ne soit articulée à la politique de la ville. Les collectivités fournissent le plus gros de l’effort budgétaire, mais le rôle de l’Etat reste décisif.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Par temps de crise, la tentation est grande de couper dans les budgets culturels, à commencer par l’Etat, on l’a vu il y a quelques mois lorsque le gouvernement annonçait le gel de 10% du budget de Jacques Toubon, mesure rapportée car difficilement justifiable en campagne électorale présidentielle où le candidat Chirac affirmait que le " 1% du budget de l’Etat consacré à la culture, c’est une ambition digne de la France ", mais une prochaine lois de finance rectificative taillera très probablement dans ce budget-symbole. Ambition, rien de plus, alors qu’il ne manque pas de bons libéraux, et non plus de beaux esprits (1), pour penser qu’un ministère de la Culture est un archaïsme et que le rôle de l’Etat en matière de création et de culture consiste à en être absent. Bien entendu, personne ne peut faire abstraction de la réalité de la crise, ni les créateurs ni les agents culturels, et chacun est forcé d’y apporter des réponses spécifiques et nouvelles. Car la culture est plus que jamais enjeu historique, démocratique et question politique centrale. En effet, l’extension des territoires de la culture, au cours des quinze dernières années, l’a mise au contact de réalités sociales l’obligeant à prendre en compte des pratiques populaires (musiques, danses, expressions plastiques, etc.) qui débordent le cadre classique où l’on tente de trouver un équilibre entre patrimoine et création vivante. La culture, ainsi, se trouve énoncée avec ségrégation, précarité, exclusion, urgence sociale, mais aussi avec métissage, mixité sociale, solidarité, intégration, identité, citoyenneté. Et il paraît évident qu’à l’avenir il ne pourra y avoir de politique culturelle qui ne soit articulée à la politique de la ville.

Garantir à tous l’égal accès à la culture

Dans les domaines de la culture et de la création artistique, mais aussi dans ceux de la science et de la technique, il est une singularité française fondée dans une tradition qui remonte à l’Ancien Régime, à Richelieu, à Colbert : elle veut que l’impulsion déterminante vienne de l’Etat. Cette tradition a été consolidée par la Révolution française, bien que ce soit sous le Consulat, en 1801, que fut lancée l’une des premières opérations d’envergure de décentralisation : la création dans quinze villes de province de musées de peinture et de sculpture. Georges Duby a pu écrire que l’Etat royal " fut à l’origine de tout ce qui a fait la grandeur culturelle de la France ". On peut même penser que l’intervention de l’Etat dans les affaires de la culture s’est établie sur une constante : l’unité de la Nation et sa pérennité, de la création de l’Académie française en 1635 à la constitution de 1946 par laquelle la Nation garantissait à tous l’égal accès à la culture. Le lien, aujourd’hui central, entre culture et démocratie est apparu et a connu ses premières formulations dans la période qui va du lendemain la Grande Guerre jusqu’au Front populaire, années cruciales où le Parti communiste français joue un rôle déterminant dans la vie artistique et culturelle et commence à bâtir la tradition qui reste la sienne dans ces domaines et dont la mise à jour de mars 1966, à Argenteuil, continue d’être structurante. C’est lors de cette session que Waldeck-Rochet déclarait : " Ni opportunisme, ni sectarisme " - en matière de création. C’est sous le Front populaire qu’apparut l’expression " politique culturelle ". L’accession démocratique à la culture, au niveau national, fut symbolisée par la décentralisation théâtrale mise en place au lendemain de la Seconde Guerre, et par le travail fourni par Jean Vilar à la tête du Festival d’Avignon et du Théâtre national populaire, de 1951 à 1963. Mais cette décentralisation, inscrite dans un cadre centralisateur, ne pourra pas tramer culturellement le territoire comme il aurait pu et du l’être.

La culture à l’heure de la décentralisation

Avec la création du premier ministère des Affaires culturelles, confié à André Malraux en 1959, on pouvait espérer que les missions de soutien à la création artistique et à sa diffusion prendraient quelque ampleur, mais le budget dérisoire (0,34% en 1960) limita toute ambition. Jeanne Laurent, principal agent de la décentralisation théâtrale, sourcilleuse quant à la vocation de l’Etat à intervenir dans le champs culturel, pour autant que ce ne soit pas pour conforter les académismes et les conformismes artistiques, cette fonctionnaire modèle liait la création du ministère Malraux à une prise de conscience des municipalités qui modifièrent " leur attitude à l’égard des dépenses culturelles [...] un effort fructueux fut entrepris dans des villes moyennes, voire de petites agglomérations [...] avant 1959, il n’était pas concevable, pour une ville de l’importance d’Orléans, d’avoir, auprès de son maire, un adjoint à la culture ".(2) Aujourd’hui, à l’heure de la décentralisation, de la politique de la ville et de l’aménagement du territoire, version Pasqua, le rôle de l’Etat reste décisif, bien que ce soient les collectivités territoriales qui fournissent le plus gros de l’effort budgétaire, et au premier rang les municipalités (voir encadré) : " Nous n’affirmerons jamais assez la responsabilité qui incombe à l’Etat.[...] Je ne prône pas une nouvelle forme de jacobinisme mais une responsabilité publique nationale [...] je suis favorable à une plus grande maîtrise des collectivités et à la décentralisation qui passe notamment par une réforme des finances locales et du financement de l’ensemble du système ", déclare Ivan Renar (3).

Si le désengagement de l’Etat continuait... Cette synergie, cependant, risque de se rompre si le désengagement de l’Etat se poursuivait, situation de fait pour certaines municipalités qui doivent répondre à la crise économique en consacrant une part importante de leur budget aux dépenses sociales, plus de 50% pour certaines villes du Nord-Pas-de-Calais, selon Ivan Renar qui, dans ce contexte, estime que le 1% du budget de l’Etat affecté à la culture " n’est qu’un minimum et ne constitue en rien un luxe " (3). De son côté, Michel Germa, président du Conseil général du Val-de-Marne, à la suite d’une journée d’étude sur le thème " Création, recherche, culture : pourquoi aujourd’hui dans la crise ? ", prenait l’initiative d’une lettre ouverte au Premier ministre dans laquelle il soulignait que l’insuffisance du budget de la Culture s’accompagnait de nouveaux transferts de charges financières sur les collectivités locales. Il constatait aussi : " la régression des pratiques culturelles alors que les besoins grandissent et que la démocratie constitue un grand appel de culture." Cette dernière question, Robert Hue l’abordait dans un entretien donné à l’Ormée, publication du secteur culturel de la fédération de la Gironde du PCF : " Luttes pour la démocratie et luttes pour la culture sont toujours indissociables. Il n’y a pas de progrès possible de la civilisation sans essor de la culture, sans recul de toutes les formes de ségrégation sociale ". Et il pointait le danger : " Si l’on ne choisit pas de rompre avec les dogmes de l’argent, avec la rentabilité financière - particulièrement choquante lorsqu’il s’agit de culture -, c’est toute l’identité culturelle d’un peuple qui se trouve menacée ".

1. Marc Fumaroli, l’Etat culturel.Essai sur une religion moderne, éditions de Fallois, 1991.

2. Jeanne Laurent, Arts et pouvoirs, éditions CIEREC, Saint-Etienne, 1982.

3. Ivan Renar, sénateur PCF, conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais, dans l’Elu d’aujourd’hui, no 191, avril 1995.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?