Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 7 juillet 2012

Denis Lavant : « Mon tandem avec Léos Carax »

Interprète principal, double de cinéma, incarnation de
cinéaste, Denis Lavant aura longtemps joué avec Léos
Carax le rôle que Jean-Pierre Léaud tenait vis-à-vis de
Francois Truffaud, avant de prendre son autonomie dans
des projets, tant au cinéma qu’au théâtre, à forte teneur
expérimentale. Trente ans après Boy Meets Girl, film
culte de l’adolescence new wave, Denis Lavant fait son
come back caraxien dans Holy Motors, un film poétique
et radical, hanté par les fantômes du cinéma. Rencontre.

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Regards.fr : On peut dire d’Holy Motors qu’il est un « ocni », un
objet cinématographique non identifié. Comment
vous même avez-vous ressenti cela ?

Denis Lavant : Dès la lecture du scénario de Holy Motors je me suis aperçu
que je n’avais jamais rien lu de pareil. C’était extrêmement
culotté, d’une lucidité extrême. Léos me fait penser à Céline
dans sa conscience poétique d’aujourd’hui. D’abord à cause
de son isolement dans le milieu du cinéma, et ensuite par sa
manière impressionniste de faire du cinéma. Il y a une phrase
de Céline qui m’est venue à l’esprit pendant la conférence de
presse du film à Cannes, quand je me suis aperçu de la réserve
de certains critiques qui disait du film qu’il est obscur, qu’il
n’y a pas d’histoire… Cette phrase de Céline c’est : « Je ne
veux pas narrer, je veux faire ressentir.
 » Et c’est exactement
ça avec Holy Motors. C’est un film qu’on ressent, comme
un matériau poétique.

Holy Motors hante le spectateur longtemps après sa
projection. Quel est son mystère ?

C’est un film qui est porté par un deuil, le suicide de Katia
Goloubeva cinq jours avant le début du tournage. Donc ça part
de quelque chose de tragique. Et c’est pour ça que je dis que
ce film c’est d’abord le rapport aux disparu-e-s.
De toute façon le métier de
comédien c’est ça : faire parler
les morts. Qu’ils se nomment
Molière, Shakespeare ou Koltès.
Et mon personnage endosse des
personnalités pour continuer à
vivre. C’est ce qui se passe pour
beaucoup de gens. On n’a pas une
seule personnalité définie, on bouge,
on change selon à qui on s’adresse.
Si on est en famille, au boulot en
fonction des rapports de pouvoir,
des rapports d’autorité, des rapports
de soumission, de dévouement,
des rapports amoureux… La
personnalité humaine est à multiples
facettes. Le film raconte ça.

Comment avez-vous travaillé
la multitude de personnages,
aussi divers qu’un mourant,
un tueur a gages, un banquier,
« monsieur merde », etc., ?

Ce qui m’a permis d’éviter de
me poser des questions sur la
psychologie des personnages, c’est
qu’on a utilisé beaucoup d’artifices,
de maquillage, de postiches, de
prothèses. À partir de là, le corps
suit sans avoir à réfléchir à tous
ces hétéronymes, ces prolifération
de moi(s). Je dis moi(s) parce
que dans le scénario tous ces personnages s’appelaient D.L. Il y avait D.L 1, D.L 2, D.L
3. Ce qui n’est pas vraiment étonnant. Hormis Boy Meets
Girl
qui est un scénario que Léos avait écrit avant qu’on se
rencontre, les personnages de Mauvais Sang et Les Amants
du Pont Neuf
sont à mi-chemin entre lui, fictionné, et moi
tel que je pouvais être employé. En fait c’est à partir de
Monsieur Merde qu’on est rentrés dans l’artifice. Léos m’en
parlait depuis longtemps et ce personnage je pense que je
le portais en moi depuis le début, depuis que j’ai commencé
à faire du théâtre, à faire l’histrion. Pour résumer Monsieur
Merde c’est une sorte d’enfant scandaleux, qui bouffe des
fleurs et des billets de banque, une créature qui serait sortie
de l’esprit d’un Dostoïevski fou. Moi, ce qui me plait dans
« Merde » c’est qu’il parle un langage secret, compris de
personne. Tout cela a à voir avec l’enfance, avec le goût du
jeu et du déguisement.

Justement, comment définir votre relation avec
Léos Carax ?

Au départ c’est du travail, c’est du souci, de la confrontation
même, d’être comme cela embringué par quelqu’un dans
son histoire. Parce que c’est Léos qui est venu me chercher,
qui m’a désigné comme son interprête. Et trente ans après,
je m’aperçois que c’est une aventure rare et précieuse dont
on ne se rend pas compte au moment où l’on est plongé
dedans. C’est après coup. Holy Motors c’est presque une
résultante de toutes ces années de compagnonnage plus ou
moins espacé, avec notre parcours de vie à travers le cinéma,
et ça, c’est chouette ! Il reste le regard de quelqu’un sur moi,
de quelqu’un qui me soutient, et qui a besoin aussi de moi,
pour me faire disparaître derrière sa vision d’un personnage.

Vous êtes un vrai tandem ?

Oui. Après tous ces films on sait comment fonctionne l’autre,
le comédien comme le réalisateur. Avec Holy Motors on a
dépassé le conditionnement des Amants du Pont Neuf, pour
lequel il avait fallu se plonger vraiment dans la merde pour
réussir à la faire ressentir, pour l’exprimer. Là, ça n’était pas
pareil, il y avait tout l’appareillage du comédien, ce médium
traversé par de l’imaginaire, et il suffisait de canaliser, de
dompter cet imaginaire, sans contraindre le corps ou l’esprit.
De ce point de vue là, on était extrêmement complémentaires
sur le tournage.

Vous avez dit de Carax qu’il
était comme un medecine
man. Pour soigner quoi ?

C’est quelque chose qui m’est
apparu chez Léos, à l’époque de
Mauvais Sang. Je lisais un bouquin
sur un medecine man indien du
nom d’Élan noir. Le livre racontait
comment, une nuit, il avait eu une
vision très précise. Et toute la tribu
s’est mise à son service, au service
de sa vision. À tisser exactement
les vêtements tels qu’il les avait
vus, avec les couleurs, les motifs
qu’il avait vus. À choisir les chevaux
avec la robe qui correspondait
exactement à son rêve. Et à
organiser une représentation de
cette vision. Et là, je me suis dit :
c’est ça que l’on fait nous aussi. Le
tournage d’un film c’est un groupe
de gens qui se mettent au service
de la vision d’un seul. Et cette vision
finalement sert toute la tribu, et audelà,
dans une sorte d’opération
chamanique. Avec la notion de
faire du bien, de remodeler le corps
humain et l’esprit. Une opération
alchimique dans le jeu, dans le
fait d’accepter d’être quelqu’un
d’autre. Artaud parle de ça aussi, de
remettre le corps humain sur l’établi.
Et tout ça pour donner du soin.
Après, ça parvient aux spectateurs
ou pas, c’est réussit ou ça ne
fonctionne pas, mais chacun peut
y trouver quelque chose de bon,
individuellement. Et j’ai l’impression
que ça existe particulièrement dans
le dernier film qu’on a fait ensemble.
Alors oui, ce serait ça mon moteur
sacré. Ce plaisir là. Avec la jubilation.

Holy Motors de Léos Carax. Sortie en salles le 4 juillet 2012.

Portfolio

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