Accueil > Société | Par Dorothée Thiénot | 23 novembre 2011

Denis Robert : « La fiction est le meilleur chemin pour dire le réel »

Après dix ans de procès, le journaliste Denis Robert est enfin
« blanchi ». Posément, sans rancune envers ses anciens détracteurs,
il tente de convaincre les politiques de l’urgence à agir contre les
dérives du système bancaire.

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Regards.fr : Après avoir été blanchi en
février par la cour de Cassation,
la cour d’appel de Lyon
fixera le 29 novembre les
préjudices engendrés par
Clearstream à votre encontre. Vous êtes
soulagé ?

Denis Robert : J’ai gagné sur le plan judiciaire, mais je n’ai pas
gagné politiquement, ni médiatiquement. Le
scandale Clearstream n’a pas encore véritablement
explosé. À quoi sert un journaliste si ce
qu’il écrit n’a pas de résonance effective dans
le réel ?

Regards.fr : Pourquoi ce silence, selon vous ?

Denis Robert : Il est relatif. Mais l’absence de prise en compte
de ce que révèle mon enquête tient à son
contenu. Ce que je montre est insupportable
pour les banquiers car ça touche le cœur de
leur bizness et celui de leurs plus gros clients.
Le lobby bancaire est plus puissant que je ne
l’imaginais. Ils ont mis en place une sorte de
cordon de sécurité autour de mon travail. Dix
années de plaintes à répétition et de calomnies.
La décision de la cour de cassation
réamorce l’histoire. Je vais à Bruxelles dans
les jours qui viennent pour rencontrer des eurodéputés.
Je suis sollicité par des candidats à la
présidentielle. Je ne suis pas pressé. Le
temps joue pour moi.

Regards.fr : Les politiques ne s’emparent pas de cette
question ?

Denis Robert : C’est un débat qui commence enfin à agiter la
gauche. Les candidats à la Primaire socialiste
ont parlé de régulation du capitalisme ou de
lutte contre les paradis fiscaux mais sans entrer
concrètement dans le vif du sujet. Arnaud Montebourg
ou Jean-Luc Mélenchon ont tenu les
propos les plus offensifs, mais on reste encore
trop à la surface des choses. Prenons l’exemple
des paradis fiscaux. Nicolas Sarkozy avait promis
leur disparition. Quelle blague ! Là, les candidats
disent tous : « Il faut lutter contre les
paradis fiscaux.
 » J’ai même entendu : «  Il faut
interdire les paradis fiscaux.
 » C’est juridiquement
impossible. C’est comme se saisir d’une
savonnette avec un gant de boxe. Les paradis
fiscaux sont des leurres. Il est par contre possible
de surveiller, voire de stopper les pompes
qui alimentent ces paradis fiscaux. On sait que
les virements se font pour l’essentiel grâce à une
société de routing financier, Swift et grâce aux
réseaux informatiques des deux chambres de
compensation Euroclear et Clearstream. Il faut
contrôler ces structures…

Regards.fr : C’est ce que vous avez indiqué à François
Hollande dans la note que vous lui avez
donnée ?

Denis Robert : Oui, entre autres. On m’a demandé d’écrire
une note. Je l’ai fait bien volontiers. On a trop
tendance à considérer l’univers de la finance
comme impénétrable ou trop compliqué. Ça ne
l’est pas. C’est possible, c’est politique.

Regards.fr : Depuis l’appel de Genève lancé en
1996, c’est un de vos combats moteur ?

Denis Robert : J’ai affiné mes connaissances. En 1996, je
n’imaginais pas que l’information financière était
autant centralisée. Je ne connaissais pas les
chambres de compensation. Je ne savais pas
leur importance dans l’organisation du commerce
interbancaire. Le juge Garzon, comme
les six autres magistrats signataires de l’appel,
s’avouait impuissant face aux moyens techniques
et à la rapidité des prédateurs financiers.
Les fonctionnements judiciaires étaient tellement
lourds que les criminels gagnaient toujours. Malheureusement,
d’un point de vue judiciaire, la situation
n’a pas évolué. Les juges restent toujours
cadenassés dans leurs frontières. Par contre, la
perception que l’on a de la circulation des valeurs
a changé. Il est inutile d’aller chercher des
dépositaires dans des paradis fiscaux. Ils sont
protégés par ces législations de papier. Le seul
moment où les prédateurs financiers sont vulnérables,
c’est pendant le temps du transfert de
fonds. Et ce temps est électronique. C’est un jeu
d’écriture qui s’opère à l’intérieur des chambres
de compensation. C’est là qu’il faut taper.

Regards.fr : Vous faites de la pédagogie car souvent
le vocabulaire financier est ardu ?

Denis Robert : Quand j’écris, je pense souvent à mon père ou
à mes copains qui n’y connaissent rien. Je fais
de gros efforts d’écriture et de simplification. Je
n’ai pas peur d’être parfois naïf, ou de répéter
plusieurs fois la même question quand je ne
comprends pas. Cette méthode m’a permis de
découvrir le fonctionnement de Clearstream. Au
début, son PDG et son staff se sont moqués de
mes questions. Ce sont ces questions et leurs
réponses qui ont pourtant provoqué leur perte.
Aussi puissants qu’ils pouvaient être, ils ont été
virés comme des larbins trois mois après la sortie
de mon premier livre Révélation$.

Regards.fr : Vous ne lâchez donc pas le morceau ?

Denis Robert : J’aimerais que d’autres prennent le relais. Je sais
que des films et des articles sont en préparation
en France et à l’étranger. Je suis content
de ne pas y participer. Il faudrait maintenant une
commission d’enquête et un véritable audit sur
Clearstream mais aussi sur Euroclear et Swift.
J’ai encore cette ultime étape à franchir.

Regards.fr : Vous avez d’autres projets ?

Denis Robert : Oui, mais j’ai un peu de difficulté à m’y remettre.
Je n’ai pas peint une seule toile depuis presque
un an. Mon prochain livre – un récit qui n’a pas grand-chose à voir avec la finance- est en rade.
J’ai plusieurs films en fabrication. Une série documentaire
sur le journalisme est en cours montage.
Je prépare un film hommage sur un vieux
journaliste qui m’a beaucoup inspiré à mes débuts,
Cavanna… J’ai aussi envie de réaliser un
film sur des ouvriers qui ont occupé une usine
il y a trente ans. Il est important de témoigner
de la classe ouvrière. De le faire sans nostalgie.
J’ai aussi le dernier tome de ma BD L’ Affaire
des affaires
qui sort fin novembre. Et une autre
BD adaptée de mon dernier roman Dunk est en
cours d’écriture.

Regards.fr : Depuis quelques années, vous vous tournez
vers la peinture, le théâtre, la BD.
Vous êtes fâché avec le réel ?

Denis Robert : Tout a toujours tourné autour de la même question
 : « Comment une société aussi riche peut
produire autant de pauvreté ?
 » Mes toiles ou
mes BD parlent de ça. La pièce de théâtre
que je suis en train de monter au théâtre du
Rond-Point aussi. Hunter Thomson disait que la
fiction était le meilleur chemin pour dire le réel.
C’est assez juste. La saga Clearstream, c’était
un combat à mains nues avec le réel. Un affrontement
long, excitant mais fatigant. Je suis allé
au bout de cette histoire. La cour de cassation a
mis un point final à mon travail de journaliste. J’ai
maintenant envie de passer à autre chose.

Regards.fr : Vous avez un auteur fétiche ?

Denis Robert : Plusieurs. Mais celui qui m’a amené au journalisme
disons littéraire, c’est Truman Capote. La
lecture de De Sang-froid a été déterminante.
J’ai eu envie de faire comme Truman Capote au
début. Je n’y suis pas encore parvenu. Mais sans
lui, je serais sûrement resté dans un journal où
c’était finalement très confortable.

Regards.fr : Et la peinture ? Quel a été le déclic ?

Denis Robert : Quand on a interdit mon livre Clearstream, l’enquête en 2006, qu’on l’a retiré des rayons,
j’ai pris un coup au moral. Le hasard et Facebook
m’ont fait croiser la route d’une galerie
parisienne. La galerie W. Je me suis dit que là,
les policiers ou les censeurs ne viendraient pas
m’emmerder. C’est comme ça que ça a commencé.
Et ça ne s’est plus arrêté.

Regards.fr : L’enquête, les journaux vous manquent ?

Denis Robert : Parfois. Récemment, il y a eu une page sur moi
dans Le Monde avec ce titre : « Le marginal
de l’info ». Cette marginalité n’a jamais été un
choix de ma part. Le système médiatique et ses
influences m’ont mis à l’écart. L’information que
j’ai produite n’est plus marginale aujourd’hui.

Regards.fr : Vous êtes conscient d’être devenu une
sorte d’emblème, pour tous ceux qui se
battent contre les dérives du système,
les « indignés » ?

Denis Robert : Pas vraiment, même si je suis souvent sollicité.
Je me sens plus utile à écrire, à faire des films
qu’à m’engager sur le terrain politique. Au fond,
j’ai du mal à y croire. On est dans un pays avec
des élections, différents partis, une démocratie
qui fonctionne pas trop mal… On n’est pas
encore dans un climat insurrectionnel. Ça peut
venir assez vite.

Regards.fr : Pour qui allez-vous voter à la Présidentielle ?

Denis Robert : Pour celui ou celle qui réglera le problème des
dérives du capitalisme financier. À la gauche de
la gauche au premier tour. Et au second tour,
sans aucun état d’âme, pour le candidat socialiste
qui sera qualifié. S’il l’est… Si ce n’est pas
le cas, ça va devenir très compliqué.

Regards.fr : Tous ces gens qui vous font des risettes
aujourd’hui après vous avoir lâché pendant
les plus dures années, ça vous énerve ?

Denis Robert : Non, pas du tout. Je n’ai de rancoeur pour personne.

Tout Denis Robert

L’Affaire des affaires, Tome 4

de Denis Robert et Laurent Astier

éd. Dargaud, 16,95 €. Sortie le 28 novembre.

Tout Clearstream

de Denis Robert

éd. Les Arènes, 713p., 24,80 €.

Coffret 4 films

de Denis Robert

BAC, 2011, 11 €.

Oeuvres de Denis
Robert

exposition à
la Galerie W,
44 rue Lepic,
Paris-18e.

Portfolio

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