Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 9 octobre 2008

Des élections, pas la révolution

Barack Obama dispose d’atouts pour incarner le renouveau auquel aspire une population souhaitant être rassurée sur son avenir. Mais que ce soit à l’intérieur des frontières ou sur la scène internationale, rien n’indique que son arrivée à la Maison Blanche entraînera un changement radical de la politique américaine.

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« Mettez du rouge à lèvre à un cochon, ce sera toujours un cochon ; emballez un vieux poisson dans un papier nommé changement, il puera toujours huit ans après... » A quelques semaines du 4 novembre, ces délicatesses de Barack Obama, dans lesquelles les républicains ont vu une attaque indigne contre la colistière de John McCain, Sarah Palin « Vous connaissez la différence entre une mère de famille et un pitbull ? Le rouge à lèvres » , avait-elle lancé lors de la convention républicaine, début septembre) n’ont pas contribué à élever le niveau du débat. Dans le même temps, John McCain et son équipe de campagne étaient accusés par la presse de diffuser des spots mensongers mettant en cause les opinions décrites comme immorales du candidat démocrate. « C’est bête, sexiste, on est dans une période où ça tire plutôt vers le bas , regrettait Catherine Croisier, chercheuse au Centre d’études transatlantiques (CET) où elle dirige l’Observatoire des élections américaines, au lendemain de ces échanges d’amabilités. En 2000, John McCain était candidat aux primaires républicaines contre Bush, il s’était fait laminé avec ce type d’attaque. Aujourd’hui, il semble avoir décidé de réutiliser les mêmes ficelles... » Pari moyennement risqué. Car s’il est évident que les citoyens américains aspirent aujourd’hui à un vrai changement politique, ce n’est pas sur la seule question des mœurs et usages (fussent-ils nauséabonds) en vigueur dans la classe dirigeante que l’élection présidentielle du 4 novembre se jouera. Le mal est plus profond.

Désir de changement

« Le désir de changement est aujourd’hui très partagé aux États-Unis , constate Charlotte Lepri, chercheuse à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). Et c’est nouveau. Depuis quelques années, l’exceptionnalisme américain est remis en question, ils se sentent moins aimés, moins respectés. Ce n’est plus le pays sûr de lui auquel nous sommes habitués, il y a comme une prise de conscience qu’il faut revenir à un peu plus de modestie. » Et cela autant sur la scène internationale (voir article p. 12) qu’à l’intérieur des frontières. « Le renouveau est véritablement une aspiration actuelle de la nation américaine , confirme Catherine Croisier. On le voit notamment dans les thèmes de campagne. En 2004, tout s’est joué autour de la sécurité intérieure liée à la situation internationale. Là, ils sont passés à autre chose. Chez les républicains, Rudolf Giuliani a surjoué la question du terrorisme et de la sécurité et cela lui a coûté sa campagne des primaires... On l’a aussi senti au moment de l’anniversaire du 11 Septembre : la population n’oublie pas ce qui s’est passé mais elle veut tourner la page et cesser de vivre dans ce climat de peur. »

Renouer avec plus de sérénité dans les relations extérieures mais surtout, trouver des portes de sorties à l’important malaise économique et social que traverse le pays. Yannick Mireur, rédacteur en chef de la revue Politique américaine, expose les paramètres de ce malaise dans son dernier ouvrage Après Bush : Pourquoi l’Amérique ne changera pas [1] : accroissement des inégalités, débat autour du libre-échange, du protectionnisme et du commerce (la mondialisation perçue avant tout par la population comme la cause de la perte des emplois industriels) et mutation d’un capitalisme où l’émergence des nouvelles technologies a contribué à booster la productivité mais pas les salaires des classes moyennes. Longtemps étendard du capitalisme américain, l’industrie automobile « est symptomatique de l’essoufflement de tout un système », écrit Yannick Mireur, soulignant que les négociations entre le syndicat United Auto Workers (UAW) et les trois gros constructeurs Chrysler, Ford et General Motors portent désormais plus fréquemment sur l’aménagement « des coupes inévitables » que sur la détermination des conditions salariales et de prévoyance des employés.

Obama, le renouveau

Cette dégradation du climat économique, aussi sanctionnée par une hausse du chômage, fait inévitablement resurgir la question du rôle de l’Etat. D’autant que les questions d’assurance-maladie et de retraite offrent des perspectives peu engageantes : les dépenses fédérales de santé pourraient doubler d’ici à 2020 et la valeur du déficit des retraites enfler de façon démesurée. Tant sur la place de leur pays dans le monde que sur l’avenir de leur modèle, les Américains ont donc besoin d’être rassurés. « Sur le papier, Barack Obama est le candidat le plus prometteur, résume Charlotte Lepri.D’abord, à cause de sa popularité à l’étranger qui, en particulier en Europe, est indéniable. En général, le fait d’être apprécié à l’étranger ne rapporte pas de voix aux candidats américains. Mais là encore, les lignes ont bougé ces dernières années et l’électorat y est devenu un peu plus sensible. De plus, il s’est adjoint avec Joseph Biden, quelqu’un de très intégré dans les milieux diplomatiques, qui a du réseau, et cela compte. Par ailleurs, il est perçu comme quelqu’un de très pragmatique, ouvert, plein de bon sens. Ce qui permet de contrebalancer son manque d’expérience des responsabilités mais a tout de même l’inconvénient d’entretenir un certain flou. Que propose-t-il réellement, lui, comme changement ? »

Ainsi, sur la question des impôts à laquelle les citoyens sont très attentifs, le candidat démocrate peine à adopter des positions claires - baisse ou non ? Pour quelle catégorie ? -, ce que ne manquent pas de relever les républicains. Ce « flou » persistant explique que, contrairement à ce que pouvait laisser prévoir un contexte très favorable (désir de changement, lassitude de l’administration républicaine, crise économique bénéficiant généralement aux démocrates, etc.), Barack Obama est loin d’avoir gagné d’avance l’élection du 4 novembre. « Tous les observateurs considèrent que ce devrait être réglé depuis quelque temps déjà, souligne la chercheuse de l’IRIS. Or, ce n’est pas le cas, Obama ne parvient pas à creuser l’écart. Il y a donc un problème dans sa campagne. »

John Mac Cain, la stabilité

Un problème qui s’appelle peut-être surtout McCain-Palin. « Sur la situation intérieure, John McCain a un léger avantage, estime Catherine Croisier. Il a prouvé au cours de sa longue expérience qu’il était capable de parler avec l’opposition. Et comme les Américains en ont marre des blocages politiques qui ont commencé bien avant les législatives de 2006 [2], cette capacité à transcender les lignes partisanes joue pour lui. »

John McCain, 70 ans passés (contre 47 pour Obama), est affublé d’une image maverick - non conformiste, franc-tireur - qu’il doit à sa trajectoire d’électron libre au sein d’un parti républicain où il a souvent fait entendre une voix discordante. Une trajectoire connue de tous, ce qui l’a autorisé durant sa campagne à se démarquer du lourd héritage de Georges W. Bush sans que personne ne puisse l’accuser de trahison. Mais face à l’ampleur de l’« Obamania », il a fallu rassurer la frange la plus conservatrice de son électorat potentiel. « Le choix de Sarah Palin comme colistière était à la fois stratégique et risqué, explique Catherine Croisier. Mais cela semble avoir fonctionné. Suite à cela, il a changé de profil et reconquis la base du parti républicain, extrêmement conservatrice, pas particulièrement mécontente du bilan de Bush et ravie de la présence de Palin à ses côtés. »

A la mi-août, tous les sondages américains sur les intentions de vote donnaient encore entre 3 et 4 points d’avance à Barack Obama. Une tendance qui, selon l’institut Gallup, s’est inversée dans la première semaine de septembre, celle, précisément, où Sarah Palin a fait irruption dans la campagne. De fait, ce ticket inattendu réunissant un ancien prisonnier-héros du VietNam et une mère de famille assumant en souriant son conservatisme très aigu, paraît aujourd’hui fourbir des arguments de nature à contester à Obama l’incarnation du renouveau tant attendu par les Américains.
« Aux Etats-Unis, il ne faut jamais oublier que la première tâche que les citoyens confient au président qu’ils élisent à la Maison Blanche est de les protéger. Chez eux et à l’étranger » , rappelle Catherine Croisier. « McCain est une figure pouvant garantir une certaine stabilité, ce qui séduit toujours là-bas. Et son côté un peu indépendant suffira peut-être à étancher la soif de changement des Américains » , rajoute Charlotte Lepri.

Obama a donc tout intérêt à donner lui aussi des garanties à une Amérique qui reste très « sensible (...) au statut de commandant en chef du président » , rappelle Yannick Mireur. Il semble l’avoir compris et l’ancien travailleur social a pris bien garde de ne pas apparaître comme le candidat des minorités et adopté à l’égard de « l’Amérique blanche » un ton très conciliant durant sa campagne :« de la courtoisie, des sourires et surtout pas de gestes brusques », résumait au début de l’année Andrew Sullivan, commentateur et blogger très en vue de Washington [3], espérant que Obama apportera « d’abord et avant tout » au pays « son visage [qui] équivaut à la redéfinition des Etats-Unis la plus efficace depuis Reagan ».

De fait, si le sénateur de l’Illinois est élu président le 4 novembre, l’Amérique s’offrira un petit bain de jouvence. « On peut penser que les Etats-Unis reviendront à davantage de dialogue sur la scène internationale , juge la chercheuse du CET. Mais les espoirs que beaucoup d’Européens placent en lui sont sûrement trop élevés : il sera pragmatique et fera toujours primer les intérêts nationaux. Il sera avant tout président des Etats-Unis. »

Un pays qui malgré son malaise actuel, n’entend pas renoncer à sa position de superpuissance et se considère toujours comme une exception plus ou moins chargée de venir en aide au « monde libre ». Si Obama accède à la Maison Blanche, cette visée devrait juste être menée avec plus de subtilité, d’intelligence et de diplomatie. Ce qui, après huit ans d’une administration particulièrement bornée, marquée par ses liens étroits avec la religion et par la présence en son sein d’une armada de néoconservateurs belliqueux, ne sera pas très difficile.

Notes

[1 Après Bush : Pourquoi l’Amérique ne changera pas , de Yannick Mireur. Préface d’Hubert Védrine, éd. Choiseul, 2008, 230 p. 19 €.

[2En novembre 2006, le parti démocrate avait remporté la majorité des sièges du Congrès et Nancy Pelosi avait été élue à la tête de la chambre des représentants.

[3Dans un article paru dans le mensuel culturel The Atlantic Monthly, traduit par Courrier International n°903 en février et repris dans leur hors-série de cet été consacré à Barack Obama.

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