Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 27 avril 2011

Des histoires à penser debout

Isabelle Stengers et Vinciane Despret s’interrogent sur ce que peuvent
apporter les femmes à la pensée. Les faiseuses d’histoires, enquête
réalisée auprès de « penseuses » renommées, est un appel à la résistance.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les faiseuses d’histoires ne sont
pas des figures héroïques, plutôt
des emmerdeuses.
 » Ce sont des
femmes qui n’acceptent pas tout à
fait la place qui leur a été faite – aussi
enviable soit-elle. Elles rechignent à se satisfaire
de leur rente de situation sans se poser de question.
Tandis que ceux qui les ont admises dans
leurs rangs en attendent des marques de gratitude,
comptant au moins sur leur silence reconnaissant,
elles font tout un tas d’histoires.

Ayant bénéficié de la démocratisation de l’accès
à la Faculté, les philosophes belges Vinciane
Despret et Isabelle Stengers sont de celles qui
« ont obtenu le droit de penser de 9 heures à
18 heures, comme les hommes
 ». Elles ont fait
leur entrée au sein du département de philosophie
des universités de Liège et de Bruxelles, où
elles occupent un poste stable, comme si c’était
« normal ». Mais aujourd’hui, ni l’une ni l’autre n’a
obtenu le statut de professeur et leurs travaux ne
font pas référence dans la profession, «  au sens
où les citer n’aide pas qui les cite à être reconnu-
e comme vrai-e philosophe
 ». Le but de leur
ouvrage n’est pas d’expliquer les raisons de ce
« plafond de verre » auquel elles ont sans doute
été confrontées, ni de donner chair aux statistiques
révélatrices de la frontière invisible qui
bloque les femmes dans leur carrière à diplôme
égal avec les hommes. D’autres s’y sont attelés.

Chemins de traverse

L’originalité de ce travail de co-écriture est de
faire un pas de côté. Plutôt que de creuser la
dimension socio-économique de la question,
il se penche sur la manière dont, « en tant que
femme
 », on fabrique de la pensée. Devant la
suspicion avec laquelle certains de leurs collègues
accueillent leurs livres et le mépris
que suscite leurs objets d’étude, les auteures
émettent une hypothèse dont ce livre, Les faiseuses
d’histoires
, se fait le relais. Et si leur
démarche intellectuelle ne les désignait pas
seulement comme « philosophes », mais comme
« femmes philosophes » ?

«  Lorsque nous voyions les auteurs que nous
lisions camper une position héroïque, comme si
le destin de l’humanité ou la vocation du sujet
étaient en jeu dans la question qu’ils posaient, nous riions sous cap, tout en sachant très bien que ce rire pouvait signifier que nous ne serions
jamais de “vraies” philosophes
 », racontent-elles.
Refusant de prendre au sérieux les grands
problèmes, les dilemmes incontournables, les
injonctions qui mettent au pied du mur, elles
ont déserté les champs de bataille de la pensée
pour emprunter des chemins de traverse. A la
Justice, le Bien ou la Liberté, elles ont préféré
des sujets moins « nobles », tels l’hypnose, les
drogués, les paysans et les sorcières. Les deux
chercheuses l’admettent sans honte : «  Nous
échouerions probablement à l’épreuve de philosophie
au baccalauréat.
 »

Filles et soeurs

Pour préparer cet essai en forme d’enquête
polyvoque, Vinciane Despret et Isabelle Stengers
ne se sont pas contentées d’interroger leur
engagement personnel et intellectuel. Elles ont
également sollicité d’autres femmes. Certaines
– pas toutes – ont répondu. Ainsi sont venues
nourrir le projet les réflexions de la physicienne
Françoise Balibar, de la mathématicienne et philosophe
Laurence Bouquiaux, de la philologue
et philosophe Barbara Cassin, de la journaliste
Mona Chollet, de la sociologue Benedikte Zitouni
et de quelques autres.

La lettre qui leur fut envoyée, et que les auteures
reproduisent, s’ouvrait sur le « cri » de Virginia
Woolf adressé aux « filles et soeurs des hommes
cultivés
 » dans Trois Guinées (1938) : « Penser
nous devons
 ». A l’université comme partout ailleurs,
ajoutent les « filles infidèles » de cette féministe
qui déconseillait d’y entrer, ou du moins
d’y rester, car c’était prendre le risque de s’y
retrouver capturée. « Pensons dans les bureaux,
pensons dans les autobus, pensons tandis que
debout dans la foule nous regardons les couronnements
ou les défilés du lord-maire (…).
Ne nous arrêtons jamais de penser
 », préconisait
la romancière. C’est ce cri que Vinciane Despret
et Isabelle Stengers ont voulu réactiver.

La plupart des chercheuses françaises et belges
seraient entrées à l’université « sur un mode
amnésique
 ». A la différence des Américaines et
des Britanniques féministes ou queer qui refusèrent
de séparer les savoirs des individus qui
les produisent. Elles baignèrent dans le mythe
d’une science neutre et universelle selon lequel
la pensée, oeuvre de « l’être humain », transcenderait
le genre. « Il était entendu que cette
science ne changerait pas si les femmes prenaient
leur juste part dans l’effort collectif.
 »

L’histoire exemplaire de la primatologie permet
d’en douter. Au tournant des années 1960-1970,
cette discipline s’est vue transformée par les observations
inédites des premières scientifiques à
aller sur le terrain. Est-ce à dire qu’il existe une
manière différente de «  faire science » lorsque l’on
est une femme ? Elles « s’attacheraient plus à l’individualité
des singes observés
, soulignent les
chercheuses, résumant l’hypothèse qui émergea
alors. (…) Elles s’efforceraient d’être à l’écoute
des questions que ceux qu’elles observent se
posent plutôt que de leur imposer les leurs, elles
seraient plus attentives aux femelles.
 »

« Vocation naturelle »

Est-il possible d’affirmer cela sans verser dans la
vision essentialiste d’un féminin inné ? La réaction
de l’une de leurs correspondantes, Marcelle
Stroobants, montre le caractère glissant de leur
question inaugurale : « Que font les femmes à la
pensée ?
 » La sociologue du travail y perçoit en
effet une résonance dangereuse avec l’idée qui
voudrait que l’attention portée aux autres soit au
fond une « vocation naturelle  ». L’autre crainte
qui s’exprime dans leur livre, sous la plume de
Laurence Bouquiaux, est celle de tomber dans
le registre victimaire de la plainte.

Ces bémols ont offert l’occasion aux auteures
de mettre les points sur les « i ». Dans leur esprit,
il ne s’agit ni d’endosser une posture de résignation
ni de révéler une pseudo-nature féminine,
mais plutôt d’expérimenter une résistance à venir et un « nous » en devenir. «  Parler de nos “faire autrement”, de nos refus, mais aussi de ce
sentiment d’être déplacée, de ces malaises qui
attendent toujours au tournant, ne relevait plus
du papotage, mais d’une “mise en commun”
 »,
expliquent-elles. L’impression de ne pas être
« à sa place » irrigue les paroles qui tissent la
trame de ce livre. La tentation de la modestie,
aussi, au risque de perdre en vitalité.

C’est Laurence Bouquiaux qui dresse le tableau
le plus impitoyable du monde universitaire :
«  On laisse parler les hommes (dans les réunions,
dans les colloques et même, peut-être,
dans les livres) parce que beaucoup de nos
collègues ne nous pardonneront d’être intelligentes
que si nous renonçons à être brillantes,

affirme-t-elle. On exécute, on fait la petite main,
on applique sagement ce qu’on nous a appris,
mais on n’invente pas, ou alors seulement aux
marges, sur les questions sans prestige auxquelles
les hommes ne consacreraient pas une
heure de peine.
 » Et si les femmes n’accèdent
que rarement au statut de ténor, ce n’est pas
un hasard. «  Un homme qui prend la pose, se
scandalise et en appelle à l’équité, à l’honnêteté
intellectuelle et à la dignité académique est un
homme qui a le sens des valeurs universelles,

explique Laurence Bouquiaux. Une femme qui
fait de même est une hystérique.
 »

Cette hostilité masculine, Françoise Balibar
ne l’a pas vécue, tant elle entretient une relation
apaisée à la pensée, héritée de sa mère :
« Aux hommes la réussite, la technique, l’efficacité,
le prestige social ; mais le savoir, le
“vrai”, celui qu’on acquiert, celui qui libère, (…)
le gai savoir a toujours été féminin.
 » Si bien
qu’« en tant que fille  », elle s’y est toujours sentie
chez elle, «  accueillie – oui, accueillie  ». Mais
cela ne l’a pas préservée du sentiment d’être
exclue… du féminin. Etre si à l’aise dans le domaine
des idées quand tant d’autres essayaient
de se faire entendre des hommes, ce n’était pas
normal pour la jeune fille qu’elle était alors. Voilà
qui jetait un doute sur son identité de « femme ».

« Le plus dur, pour Bernadette Bensaude-Vincent,
professeure à l’université Paris-I, fut de
s’autoriser à penser, à se poser en auteur, responsable
de ses propos.
 » Elle assimile la ménopause
à un événement libérateur devenu partie
prenante de sa trajectoire intellectuelle.

Insoumises

D’autres, comme Barbara Cassin, cultivent la
colère qui propulse là où on ne les attend pas
et l’humour qui permet de « regarder les grands
discours passer et, femme parmi les hommes,
rire, au bord du puits, comme la servante de
Thrace
 ». Ces insoumises revendiquent une distance
critique vis-à-vis des rôles et des règles
communément admises.

Dans cette lignée, on retiendra la réponse de
Benedikte Zitouni qui a toujours refusé de parler
au nom des autres et de savoir pour les autres.
« Expliquer, il faudrait abolir le mot expliquer. »
« Tant d’hommes nous ont expliqué des choses,
à ma mère et moi, mère célibataire et fille
unique, que j’en ai la chair de poule quand on
m’explique des choses. (…) Cette explication et
son intérêt semblent aller tellement de soi qu’on
nous la livre gratuitement, magnanimement.
 »
De son rejet de « l’homme-qui-se-permet-d’expliquer-
sans-qu’on-lui-ait-rien-demandé
 », elle
a fait une contrainte créatrice qui guide sa pratique
de chercheuse et d’enseignante. Fabriquer
de la vie plutôt que du ressentiment, retrouver
le plaisir de penser et d’inventer, cultiver les
écarts au conforme : c’est ainsi que l’on rendra
le monde habitable.

A lire

Les faiseuses d’histoires. Que font
les femmes à la pensée ?
, de Vinciane
Despret et Isabelle Stengers,
éd. La Découverte, 203 p., 14 €.
Paru le 7 avril.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?