Accueil > Politique | Par Marc Endeweld | 5 août 2012

Des politiques mis à nu

Florilège de réactions, « off » ou pas, de responsables politiques lors
d’interviews consacrées aux questions sexuelles pour le magazine
Têtu. Le journaliste Marc Endeweld ressort ses carnets de notes…

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Interroger les responsables politiques
sur les questions sexuelles, c’est un peu
les passer au scanner. Démunis parfois,
déconcertés souvent. Ils perdent leurs
réflexes, confondent intime et sexe.
Leur intimité, leur vie privée, et les questions
sexuelles qui se posent dans le débat politique.
Réticents, certains le sont. Comme l’ancien
Premier ministre, Dominique de Villepin, sollicité
par le magazine gay Têtu pour une interview en
décembre 2011. Son attachée de presse nous
envoie alors un mail : «  Dominique de Villepin
préférerait ne pas se positionner définitivement
sur la question homosexuelle, est-ce possible
pour vous ?
 » Dominique de Villepin ne donnera
jamais d’interview au magazine…

Mais l’ancien secrétaire général de l’Elysée
sera finalement obligé, six mois plus tard, de se
prononcer sur l’ouverture du mariage aux couples
de même sexe (il se dit désormais en pour)
lors d’une interview avec des jeunes étudiants
du Centre de formation des journalistes (CFJ).
Quelques années plus tôt, l’été 2008, c’était la
sarkozyste Valérie Pécresse, alors ministre de
l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui
avait bien du mal à répondre du tac au tac à nos
questions. Alors qu’on lui notifiait le machisme
ordinaire des professeurs de l’université, elle
nous répondait : « Mais cela n’a rien à voir avec
la question des gays !
 » C’est vrai que les gays
machistes existent aussi…

Président divorcé

Ah, mais c’est toujours plus facile de classer
les gens dans des cases, de ranger les causes
par clientèles, et d’annihiler tout ferment de
contestation de l’ordre établi. La même expliquera
sans hésitation : « Et puis, dans certains
domaines universitaires, il y a de la cooptation
non ?
 » Comprendre, les homos savent se serrer
les coudes. Au détour d’une interview, la ministre
nous dévoilait alors son cynisme politique caché
derrière son (petit) affichage politiquement
correct. Tout cela restera « en off » bien sûr,
comme nous le demandera expressément son
conseiller en communication. Enfin, dernière
déstabilisation, alors que Valérie Pécresse
se mettait à entonner le couplet attendu sur
l’homophobie en banlieue, nous lui répondions :
« Est-ce à dire que les banlieues ont le monopole
de l’homophobie ?
 » La ministre restera sans voix
quelques secondes, comme si son prêt-à-penser
façon HEC avait totalement bugué… C’est bien
connu, l’homophobie n’existe pas dans la grande
bourgeoisie dont la ministre est issue.

Aborder les questions sexuelles au sens large
dans le champ politique, c’est souvent toucher
du doigt la difficulté pour nos représentants politiques de dissocier parcours personnel,
convictions publiques, et sentiments intimes,
comme les règles du sacro-saint « débat
républicain » l’exigent… Les idées avant tout.
Le reste, c’est de l’ordre de la vie privée. Peu
importe si les choses sont parfois un peu plus
compliquées, et si tout cela s’entrechoque
souvent quand nos responsables politiques
s’expriment sur ces questions.

Lors des primaires organisées par le PS, François
Hollande déclarait ainsi : « Sur ces questions de
liberté, la société a énormément évolué. Quand
j’ai commencé à m’engager dans la vie politique,
l’idée qu’un candidat à l’élection présidentielle
puisse être divorcé était impensable. Souvent,
on est sévère avec notre pays, on est dans
l’autoflagellation, mais sur ces questions de
liberté, de respect de l’autre, il faut être très fier de
la France, elle a toujours un temps d’avance par
rapport à d’autres sociétés.
 » François Hollande,
désormais premier Président de la République à
ne pas être marié…

Des politiques et des genres

Les responsables politiques ne sont donc pas
enfermés dans un éther des idées, ils subissent
ou jouissent eux-mêmes des normes sociales.
Interrogée également, Eva Joly note que la France
avait un temps d’avance sur ces questions de
« moeurs » comme on disait autrefois : « Je suis
née et j’ai grandi dans un pays protestant où,
contrairement aux idées reçues, il n’y avait pas
beaucoup de liberté sexuelle. (…) Quand je
suis arrivée en France en 1964, j’ai trouvé une
liberté formidable, comme voir des couples
homosexuels dans la rue, par exemple. Il y avait
un contraste entre la Norvège et la France, et
vraiment en faveur de la France.
 » Mais l’ancienne
candidate écologiste à la présidentielle s’alarme
des régressions actuelles : «  Aujourd’hui, sur
tous les sujets où l’on a connu par le passé des
avancées, les portes se ferment. Moi, j’avais
cru que les droits des femmes étaient en passe
d’être gagnés. Or, malgré la loi sur la parité, on
recule. Pire, aujourd’hui, c’est difficile pour les
femmes d’avorter : on ferme des services, on
fait pression sur des médecins. Sans parler
de la précarité…
 »

Originaire d’un pays nordique où l’égalité des
sexes se vit quotidiennement, Eva Joly fut
« consternée » par les débats en France de la
rentrée scolaire 2011 sur l’introduction de la
question des genres dans les manuels scolaires :
« La refuser, c’est nier la réalité, c’est nier une
évidence. L’identité de genre est construite et
c’est une certitude scientifique. Pour tout vous
dire, si je poursuis mon combat, c’est que je
mesure tous les jours combien la France a changé par rapport à la France que j’ai découverte plus
jeune et que j’ai aimée.
 »

Affection nuptiale

Sur la question femmes-hommes, Jean-
Luc Mélenchon commet parfois certaines
maladresses de langage comme lors de notre
rencontre en juillet 2011 : «  La seule différence
fondamentale et universelle, c’est la différence
homme-femme,
nous affirmait-il. Le genre
humain unique, fait de semblables, est composé
d’hommes et de femmes. Et ceci n’est pas sans
conséquence sur au moins un mécanisme
implicite, non visible, qui s’appelle le patriarcat.
 »
On ne saurait que conseiller au leader du Front
de gauche de (re) lire la philosophe américaine
Judith Butler qui a consacré son oeuvre à la
question des genres… Jean-Luc Mélenchon
s’amuse des paradoxes de l’époque qui veut que
la gauche défende désormais l’idée du mariage
pour tous : « Au début, l’idée même de mariage,
pour les hétéros comme pour les homos, me
dépassait. La gauche n’a jamais fait l’apologie du
mariage. Il faut relire les textes de Léon Blum
sur les unions libres. Aujourd’hui, nous voilà tous
entichés d’une affection nuptiale ! Chacun fait
comme il veut, et il faut avoir le choix.
 »

Mais si la visibilité de l’homosexualité via le
mariage ne semble pas déranger Jean-Luc
Mélenchon, ce dernier semble avoir plus de mal
avec l’idée du coming out (littéralement sortie
du placard) : « Quel est le sens de l’affirmation
politique de l’homosexualité ? C’est comme si
moi j’affirmais politiquement mes préférences
essentielles, affectives, dans la vie. Quel sens
ça a ? Aucun. Fichez la paix aux gens.
 » Début
2012, à quelques semaines de la présidentielle,
le candidat révisera son jugement : «  Je salue
le courage de ceux qui font un coming out.
La dernière fois, je ne vous ai pas dit la même
chose mais qu’est-ce que j’en ai à faire… ! En
fait, s’il faut en rester au postulat de l’universel,
il ne faut pas méconnaître que pour y parvenir,
il y a ce moment où, par sa visibilité, on rend
possible l’indifférence.
 »

Culture hétéro

Désormais ministre des Droits des femmes, Najat
Vallaud Belkacem était précédemment chargée
au PS des « questions de société ». À ce titre,
elle s’est aperçue qu’« adhésion officielle ne
signifiait pas forcément appropriation du sujet
par tous les leaders et militants PS ! Beaucoup
ont signé ces textes sans toujours s’attarder sur
le contenu et les conséquences pratiques de ces
engagements… Sur des sujets comme la lutte
contre l’homophobie et la transphobie, le don du
sang, le don d’organes, l’introduction à l’école de
sensibilisations à l’identité sexuelle, etc., il a fallu
faire oeuvre de pédagogie.
 » D’où la nécessité,
selon elle, que la population s’empare de ces
sujets de société pour en débattre. D’ailleurs,
François Hollande l’assurait durant les primaires :
« Ce sont les élites qui sont en retard. »

Laissons finalement la conclusion à un non-professionnel
de la politique, Nicolas Hulot, ancien
candidat aux primaires écolos : « Dans une cour
d’école, on ne peut pas laisser dire “petit pédé”,
car cela blesse. Ceux qui disent ça s’abaissent
également, ils ne se rendent pas compte du mal
qu’ils font. Il faut qu’ils aient conscience qu’on
touche là à l’intimité, à l’intégrité, à ce qu’il y a
de plus précieux chez l’homme, à son “disque
dur”, ce qui fait l’âme de chacun. Nous sommes
dans une culture à dominante hétérosexuelle qui
est parfois dans une attitude condescendante
ou carrément railleuse, et il faut s’en méfier
aussi. Car tout cela sème. Ce “pollen” dispersé
dans des petits mots anodins, dans des
petites postures, dans des petites moqueries,
peut faire des ravages.
 » Il ne faut jamais
l’oublier, en politique, les mots peuvent faire
aussi des ravages.

Le sexe, la norme, et nous

Les jeunes sont-ils vraiment façonnés par le porno ?
Pourquoi la presse féminine a peur des lesbiennes ?
Que se passe-t-il quand on emmène un transsexuel
au cinéma ? Cet été 2012, Regards pose des questions
tordues. Et tente d’y répondre.

Portfolio

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