Accueil > Migrations | Reportage par Mathieu Dejean | 6 juin 2011

Des réfugiés tunisiens occupent un ancien immeuble du RCD à Paris

L’extraterritorialité protège pour le moment la trentaine de réfugiés tunisiens sans-papiers qui occupe depuis le 31 mai un ancien immeuble du RCD, le parti de Ben Ali, désormais sous l’autorité du gouvernement transitoire tunisien, au 36, rue Botzaris à Paris. Entre lutte pour leur régularisation et regards critiques sur l’actualité tunisienne, ils s’organisent, mais leur situation ne tient qu’à un fil.

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« Leur domicile, c’était les parcs », affirme un soutien cette après-midi du 3 juin dans la cour du bâtiment occupé depuis quatre jours par une trentaine de réfugiés tunisiens, au 36 rue Botzaris à Paris. La plupart ont entre 20 et 30 ans et viennent de Zarzis, une région pauvre, particulièrement touchée par les remous révolutionnaires en Tunisie et la guerre en Libye. Ils ont payé 1000 euros pour traverser la Mediterranée jusqu’à Lampedusa, et ont trouvé un refuge précaire à Paris, où ils s’organisent pour construire leur avenir.

« Un bus entier de CRS, pour dix-sept personnes ! » s’exclame un réfugié, encore sous le choc. C’est ce qu’ont mobilisé les forces de l’ordre alertées par le gardien du bâtiment, alors que dix-sept réfugiés pénétraient dans son enceinte, le 31 mai. L’immeuble appartenait à une association culturelle gérée par Ben Ali, et proche du RCD – le parti dissout du dictateur. Il en reste des traces : en réaction aux insultes proférées par les réfugiés à l’encontre de Ben Ali, le visage du gardien s’est durci, « comme si c’était son père ! » assure l’un d’entre eux.

Trente minutes plus tard, ils étaient encerclés. Ceux qu’ils décrivent d’un air encore effrayé comme des « robocops » auraient procédé à des manœuvres d’intimidation avant de lancer des bombes lacrymogènes, «  sans se préoccuper de connaître l’état de santé des personnes présentes », précise un soutien. Par peur, certains réfugiés se seraient enfuis à ce moment-là. Les CRS auraient ensuite tenté d’empêcher les ravitaillements, mettant les Tunisiens en état de siège.
L’endroit étant sous l’autorité du gouvernement transitoire tunisien depuis la chute de Ben Ali, les CRS n’ont cependant pas pu entrer de force dans le bâtiment. Prévenue, l’ambassade de Tunisie n’a pas donné d’autorisation à la police française pour intervenir, et les CRS ont donc levé le camp.

Tensions, vigilance et discipline

Depuis, les réfugiés restent vigilants : une chaise est postée sur un toit au-dessus du portail pavoisé de drapeaux tunisiens, pour surveiller la rue. Des soutiens affirment que les « awacs » – c’est ainsi qu’ils désignent les RG – ne sont pas loin, et brouillent les connexions à internet. Un soutien, « proche du parti pirate », agit sur Twitter pour informer de la situation au jour le jour et tente de maintenir la connexion, qui permet aux réfugiés de rester en contact avec leurs proches. L’un d’entre-eux consulte son Facebook pendant qu’un autre communique via Skype, sur fond de musique tunisienne.

« Ils sont à l’affût du moindre argument pour nous déloger  », déplore un réfugié. Alors ils veillent à ce que leur attitude soit irréprochable. « Pas de violence SVP, ici on dialogue », « Pas d’alcool ici, merci » peut-on lire sur des affiches à l’entrée, en français et en arabe. « On n’est pas contre, on ne veut pas créer de racisme entre nous. Mais l’alcool est interdit ici, parce que nous ne voulons pas d’affrontements », explique un réfugié. La mairie de Paris avait argué des dégradations et des actes de violence pour expulser le 2 juin une partie des Tunisiens qui occupaient le gymnase de la rue de la Fontaine-au-roi.

A Botzaris, les réfugiés font preuve de discipline, et s’arrangent pour que l’ambiance soit aussi détendue que possible. Ils n’admettent « que les gens biens, qui ne foutaient pas le bordel au gymnase », affirme l’un d’eux. Chacun met la main à la pâte pour préparer à manger, mettre la table, faire la vaisselle et garder les locaux propres. Dans la petite cour intérieure, entre trois voitures, ils jouent au foot ou au tennis avec des raquettes de ping-pong. Mais la violence des événements récents, l’accumulation de fatigue, l’angoisse permanente jouent sur les nerfs : il arrive que certains haussent le ton et la tension est palpable. Au portail, les réfugiés se relaient pour fermer la porte, contrôler les entrées et prévenir les autres en cas de problème. Vers 17h30, des soutiens entrent in extremis alors que des policiers les talonnaient. Ils racontent que le gardien a fait entrer deux policiers en civil par le jardin situé derrière l’immeuble. Une fenêtre située au troisième étage, donnant sur la cour, a été ouverte, ce qui les laisse penser que les réfugiés ont été discrètement observés et comptés.

Dans ces conditions, les manifestations de soutien et de solidarité se multiplient. Un étudiant en géographie – un lambeau de drapeau tunisien noué autour du poignet – s’active et discute avec eux ; un électricien venu avec ses outils s’enquiert des besoins techniques ; une avocate familière de la défense des sans-papiers apporte ses compétences ; des militants du NPA déposent des sacs remplis de fruits et légumes issus d’une AMAP et donnés par solidarité, tandis que les voisines promettent d’amener des paquets de pâtes. Chacun y va de son geste et de sa parole pour entretenir le moral des réfugiés, jouer le rôle d’interprète lorsqu’ils ne parlent pas français, ou les informer des recours possibles.
Des associations (France Terre d’asile, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, …), des syndicats (CGT, Sud Étudiant, …), des partis (NPA, PG) et des indépendants amènent des vivres et organisent des réunions régulièrement pour trouver des solutions. Logements et emplois sont les priorités pour les réfugiés. L’un d’eux affirme avoir envoyé « 1000 CV  », mais le problème des papiers est récurrent, et les contrôles fréquents.

« Le royaume de Carthage »

En dépit de ces difficultés, les réfugiés n’en demeurent pas moins fiers d’avoir investi cet endroit dans lequel «  les gens ne sont pas rentrés depuis trente ans », affirme l’un d’entre-eux, et qui restait comme un ultime sanctuaire de la dictature de Ben Ali. Conscients de leur nouvelle liberté, il semblerait qu’ils aient décidé de reprendre leurs droits sur ce qu’ils ont convenu d’appeler plaisamment « le royaume de Carthage » – les richesses accumulées par le clan Ben Ali jusqu’en France. Un réfugié brandit une affiche de propagande du Fond de solidarité nationale tunisien (FSN) trouvée dans le local : le visage tatoué d’une femme berbère y est photographié, avec le logo du FSN imprimé en haut à droite. Il explique les pratiques clientélistes de Ben Ali, qui faisait croire en sa générosité aux populations les plus pauvres, alors qu’il gardait l’argent – prélevé par un impôt discrétionnaire sur la population.

Les Tunisiens n’en finissent pas de savourer leur révolution, mais ils ne perdent pas de vue qu’ «  il n’y a que Ben Ali et sa famille qui sont tombés. Le système de Ben Ali est toujours là  ». Ils en veulent pour preuve la clémence de la justice envers le fils de Leila Trabelsi, la femme de Ben Ali, jugé pour consommation de drogue alors qu’il est connu pour être un gros trafiquant. Ce n’est qu’une fois la situation stabilisée que certains envisagent de retourner en Tunisie. En attendant, ils ne sont pas dupes des intentions de l’Italie, qui leur a délivré des cartes de 6 mois « pour se débarrasser  » d’eux. Et ils espéraient un accueil plus chaleureux de la part de la France. Le message écrit en rouge sur le mur de la grande salle à manger du 36, rue Botzaris laisse planer l’équivoque : « Cet endroit est un symbole pour les Tunisiens comme pour les Français »...

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