Accueil > Monde | Par Flore Vasseur | 15 juillet 2011

Des vautours sur le Péloponnèse

En Espagne comme en Grèce, les « Indignés » manifestent
et souhaitent se réapproprier leur destin. La romancière
et chroniqueuse Flore Vasseur estime que la faillite économique
n’est que la manifestation de notre faillite politique.

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Je ne sais pas si
vous avez vu ces
images de pastèques
qui se
mettent à exploser.
Tout à coup, des morceaux
d’écorce ou de chair volent tandis
que le reste du fruit agonise,
se dévidant de son sucre et de
ses pépins bizarrement blancs.
Cela se passe en Chine suite à
l’utilisation, par des agriculteurs
sous pression de rendement,
d’un accélérateur de croissance,
le forchlorfenuron, une
substance chimique parfaitement
légale.

J’ai cru voir dans ces images
de pastèques bombesques
quelque chose d’éminemment,
émouvant et familier. Mais je
m’explique.

Coincés

Chaque jour de ce printemps,
les citoyens européens ont grossi
les rangs de ce mouvement
des « indignés », en Espagne,
Italie, France et en Grèce.

Depuis le mois de juin, à
Athènes, des manifestants occupent
la place de Syntagma et
lancent des yaourts en direction
du Parlement. Les indignés espagnols
crient à la face de leurs
députés, alors en plein vote sur
les mesures d’austérité : « Vous
ne me représentez pas.
 »

Les représentants élus sont
coincés entre leurs citoyens
furieux et des marchés menaçants,
entre logique de la parole
(dans le cas grec, donnée,
perdue) et le chiffre surpuissant.

La Grèce a deux options : le renflouement
par la Troïka (Union
européenne, Fonds monétaire
international, Banque centrale
européenne), ou le défaut de
paiement, la faillite aux répercussions
démentielles, au sens
d’imprévisibles.

Les vautours tournent dans le
ciel du Péloponnèse : Deutsche
Telecom lorgnerait sur OTE, le
France Telecom local ; notre
PMU convoiterait l’Odie, son alter ego grec. Même les îles
et les plages sont à vendre
(lire aussi Paul Chemetov,
page 22). Cette manoeuvre
envisagée, inédite en démocratie
d’annexion économique ne
ferait que reporter le problème.
Car au fond, aujourd’hui,
demain, après-demain qui va
payer ? Personne ne sait.

Créditisme

Le philosophe Peter Sloterdijk
ne le dit pas autrement :
« Le “créditisme” – notre civilisation
basée sur le crédit comme
capacité d’amener à un avenir
tenable, que personnellement
je rapprocherais assez volontiers
du crétinisme – est entré
dans une crise finale : la promesse
du remboursement sur
laquelle repose le sérieux de
notre construction du monde
ne peut être tenue.
 »

Place Syntagma, des manifestants
campent, scandant que
leur pays n’est pas à vendre.
Les ministres des affaires européens
peuvent s’agiter : la
décision de se mettre ou pas
en faillite appartient aux Grecs,
pas à la Troïka.

Pour l’heure, les politiques décrédibilisent
les revendications
populaires à coup de commentaires
parternalo-complaisants,
du type de celui du premier
ministre grec, Theodoros Pangalos
 : « c’est un mouvement
sans idéologie ni organisation
qui se base sur un seul sentiment
 : la rage
 ».

Et alors ? Réduire le mouvement
d’indignation à une poussée
de fièvre adolescente et
évacuer les rassemblements
à la Bastille ou à Barcelone
ne régleront pas le problème.
La bonne colère, dit Aristote,
c’est le sentiment qui accompagne
le désir de justice. Cela
commence probablement par
l’idée de se réapproprier son
destin.

Poudre aux yeux

A ce sujet, Grecs comme
Espagnols ne manquent pas
de propositions comme, outre
le départ du FMI, la levée de
l’immunité parlementaire et
la création d’une commission
d’enquête sur la dette souveraine.
On comprend que cela
n’est pas confortable pour tout
le monde. La faillite économique
n’est que la manifestation
« sonnante et trébuchante »
de notre faillite politique.

Car qu’est-ce qui pose vraiment
problème ? L’emprise de
la finance ou l’incapacité des
politiques à faire primer l’intérêt
général ? Ne nous méprenons
pas : nos pays sont de grosses
pastèques shootées à l’accélérateur
de croissance, à savoir,
la dette poudre aux yeux et à
la consommation sèche pleurs.
Et dans l’affaire, c’est nous les
pépins. Blancs de rage.

Flore Vasseur, diplômée
d’HEC et de l’IEP de Grenoble,
est romancière
et chroniqueuse sur
France Culture.

« Chasseuse
de tendances
dans le marketing
 », elle
voyage dans le monde
entier et en tire ses
récits, dont Comment
j’ai liquidé le siècle
(Ed.
des Equateurs, 2010).

blog.florevasseur.com

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