Accueil > N° 3 - octobre 2010 | Par Marion Esquerré | 18 octobre 2010

Désobéir (1) - Les insoumis du quotidien

Quand la désobéissance monte. La désobéissance n’est plus seulement le fait des faucheurs volontaires. Postiers, profs, électriciens ou simples citoyens résistent, individuellement ou collectivement. Retour, en 5 volets, sur une pratique ancienne qui fait soudainement irruption dans le débat politique

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Souvent anonymes, ils agissent pour influer sur ce qui les touche au quotidien. Ils n’ont pas d’autre intérêt que d’être fidèles à leurs convictions .

En 2006, Babette a 47 ans, dont vingt-six comme caissière dans le supermarché Champion d’un quartier populaire d’Orléans, la Source. Depuis seize ans, elle fait crédit à des clients démunis. La première fois, c’était pour une femme qui avait besoin de lait, de couches mais n’avait pas le sou. Une détresse à laquelle Babette ne pouvait pas rester insensible. Une première fois, une deuxième, une troisième... Sa générosité, son sens de la solidarité la poussent peu à peu à faire crédit à cinq ou six personnes par mois. La pratique n’est pas autorisée, d’autant que l’argent avancé n’est pas le sien. Mais les directeurs qui se succèdent ferment les yeux. Mais le 29e directeur qu’elle croisera dans sa carrière chez Champion mettra fin à cette tolérance. Babette est licenciée en 2006.

Désobéir par solidarité

Son histoire illustre comment le refus de la souffrance d’autrui peut déclencher la désobéissance. L’acte est alors individuel, souvent spontané, à l’image de ces passagers d’Air France refusant de respecter les consignes de sécurité pour empêcher leur avion de décoller avec, à son bord, un ou des sans-papiers en cours d’expulsion. Par solidarité, sans avoir d’intérêt personnel dans le sort réservé à ces étrangers, ils ont pris le risque d’une interpellation, voire d’une comparution devant la justice. Le refus de l’injustice est aussi le ressort initial des actes de désobéissance de Dominique Liot, agent ERDF (filiale d’EDF) à Toulouse. Son métier ? «  Monter aux poteaux  » pour raccorder ou débrancher l’électricité aux particuliers et aux entreprises. «  Je rencontre beaucoup de gens dans la galère, dans des situations insupportables. Mais je me suis toujours débrouillé pour ne pas mettre beaucoup d’entrain à faire des coupures pour impayé. On peut toujours dire que la porte était fermée... même s’il n’y avait pas de porte . » Avec quelques collègues, depuis cinq ou six ans, ils mènent des opérations de rebranchement en faveur de foyers démunis. «  Avec ces actions, on a le sentiment de servir à quelque chose, de faire du social, insiste ce Robin des bois de l’énergie. On peut continuer à se regarder dans la glace . »

Services publics ? : résistance

Peu à peu, ces actions individuelles ont été revendiquées par la CGT pour prendre un sens collectif. En syndicaliste et militant associatif, Dominique Liot relie sa préoccupation de justice sociale avec l’avenir du service public. «  Quand le cadre est pourri, il faut en sortir. C’est ce qu’on fait avec les Robins des bois et les associations qui accompagnent les familles que l’on aide. En rebranchant l’électricité, le gaz et même l’eau à des foyers démunis, on redonne un sens à la mission de service public . »

De fait, dans les services publics mis à mal ou en cours de privatisation, la désobéissance individuelle ou collective semble devenir un outil de résistance. Il est question d’intérêt du public, de conscience professionnelle, comme à La Poste, où Joël est guichetier. Le jour où son chef de service lui a glissé de vendre des enveloppes prétimbrées à une vielle dame venue acheter des timbres, il a décidé d’entrer en résistance. «  J’ai compris que le service public disparaissait. On est transformés en commerçants. Des logiciels enregistrent et évaluent nos ventes. C’est une évolution que je refuse d’accompagner . » Comment ? En ne respectant pas les objectifs et consignes de vente et en continuant à pratiquer son métier tel que le lui dicte sa conscience professionnelle d’agent public. Il est repéré comme un « mauvais élément », mais son action n’est pas revendiquée.

D’autres, même s’ils ne le revendiquent pas, sont pourtant bel et bien dans une résistance qui emprunte à la désobéissance : les magistrats. «  Pour nous, le terme de désobéissance n’est pas approprié , explique la juge Evelyne Sire-Marin, même si le rapport à cette question est un vaste débat dans la magistrature . » Au terme de désobéissance : notion incompatible avec les fondements de la magistrature qui impliquent par définition l’obéissance à la loi :, cette juge critique préfère celui de «  stratégie de contournement  ». «  Un juge qui estime que les peines planchers ne sont pas appropriées , poursuit Evelyne Sire Marin, peut trouver des stratégies pour ne pas l’appliquer . » «  On constate une intensification de ces stratégies de contournement  », conclut-elle.

Un rempart contre la dépression

Parfois, le choix de résister à la dégradation du service public par ces « petits » actes quotidiens devient aussi une nécessité pour soi-même, pour son bien-être psychique. Inès, conseillère Pôle emploi, en est arrivée à cette conclusion. Dans son agence, toute résistance collective a été annihilée au cours des trois dernières années. Face à la réorganisation à marche forcée de Pôle emploi et aux politiques de plus en plus coercitives imposées aux chômeurs, désobéir : ou du moins s’arranger avec les consignes : est la seule solution qu’elle a trouvée pour maintenir une cohérence entre ses convictions, sa conscience professionnelle et son statut d’agent. Elle triche sur le nombre invraisemblable d’entretiens qu’on lui demande d’effectuer, fait semblant de contrôler les pièces d’identité, rédige des entretiens fictifs pour éviter la radiation de certains demandeurs d’emploi, refuse de les renvoyer vers des prestataires extérieurs pour dégonfler son « portefeuille », terme qu’elle déteste. «  Ma mission, c’est de recevoir un public souvent fragile, à la recherche d’une écoute, pas de m’en débarrasser . » Entre surmenage et souffrance face à l’effritement du service public, Inès avoue frôler la dépression. Désobéir, c’est donc se protéger.

Les agents des services publics font en général le choix de rester discrets, condition essentielle pour pouvoir continuer. D’autres citoyens au contraire cherchent à médiatiser leur désobéissance pour créer un débat. C’est le credo des faucheurs d’OGM qui, lorsqu’ils sont interpellés par la police, refusent de se soumettre au relevé d’empreintes génétiques et le font savoir pour sensibiliser l’opinion publique aux menaces qui pèsent sur les libertés individuelles.

Une manière de dénoncer

La démarche de Didier Poupardin, médecin généraliste à Vitry, vise un objectif similaire, sauf qu’il s’agit de dénoncer les déremboursements et la privatisation latente de l’Assurance maladie au profit des mutuelles et assurances privées. Depuis leur création en 1994, ce généraliste refuse d’utiliser les ordonnances « bi-zone ». A savoir de distinguer, pour les patients atteints d’une affection de longue durée, les médicaments « en rapport » avec l’affection (remboursés à 100 %) et les autres (à 70 %). Le docteur Poupardin estime que toutes ses prescriptions sont nécessaires. En 1999, il se fait « pincer » mais parvient à convaincre les médecins conseils de l’Assurance maladie du bienfondé de sa position. L’année dernière, il est à nouveau contrôlé. Cette fois, aucune entente possible, on lui réclame le remboursement de 2 600 euros, pour les trop perçus versés à ses patients du fait de ses « mauvaises » prescriptions. «  L’accès aux soins se restreint régulièrement sous prétexte de réduire les dépenses de santé et la Sécurité sociale essaye d’embarquer les médecins dans son sillon, y compris en renforçant les mesures coercitives. Ce n’est pas acceptable . » Didier Poupardin a refusé de payer. Soutenu par ses patients, de nombreux homologues et les syndicats de médecins, il a défendu la légitimité de ses prescriptions devant le tribunal des affaires de sécurité sociale début septembre. Jugement attendu le 6 octobre.

Ces gens ordinaires qui disent non ne se considèrent pas comme des héros. Leur démarche leur semble « naturelle », logique. Certains leur reprocheront de ne pas respecter les règles qui fondent la société ou le collectif de travail, en un mot, leur incivilité. Mais ces citoyens ne fraudent pas pour s’enrichir. Ils ne volent pas pour remplir leurs placards. Ils ne s’attaquent pas aux individus, ni ne les mettent en danger. S’ils retirent un intérêt personnel, il est exclusivement philosophique, politique voire moral. Ils défendent une conception humaniste de leur métier et plus largement de la société.

Marion Esquerré (avec Rémi Douat)

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