Accueil > N° 3 - octobre 2010 | Par Dorothée Thiénot | 18 octobre 2010

Désobéir (2) - La désobéissance fait école

Quand la désobéissance monte. La désobéissance n’est plus seulement le fait des faucheurs volontaires. Postiers, profs, électriciens ou simples citoyens résistent, individuellement ou collectivement. Retour, en 5 volets, sur une pratique ancienne qui fait soudainement irruption dans le débat politique

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De la maternelle au lycée, la désobéissance fait son nid dans l’Education nationale. Les profs s’organisent pour se faire entendre .

Les profs sont à bout de nerfs. Avec les suppressions de postes (50 000 depuis 2007 et 30 000 à venir), les effectifs auront baissé au total de 10 %. La conséquence ? 73 % des profs envisagent une reconversion à plus ou moins court terme. Quand ils ne sont pas découragés, ils sont en colère, très en colère. Au point de désobéir. Les motifs sont nombreux : « Base élèves », un fichier d’enfants mis en place dès le CP ; la disparition des Instituts de formation des maîtres (Iufm), impliquant dès cette rentrée l’arrivée de 16 000 enseignants directement dans les classes ; les menaces qui pèsent sur l’Institut national de la recherche pédagogique ou encore la réforme des programmes de Sciences économiques et sociales (SES).

Dans les salles des profs, la question revient : faut-il ou non désobéir ? Depuis qu’Alain Refalo prit sa plume en 2008 pour écrire à son inspecteur d’académie qu’en son âme et conscience il n’appliquerait pas les réformes préconisées par le ministre Xavier Darcos, ils sont plusieurs milliers y compris dans le secondaire à désobéir (3 000 l’ont immédiatement soutenu).

Une réaction « viscérale  »

«  Depuis quelques années, je ne me reconnais plus dans mon métier , dit Jean Pauly, 54 ans, directeur d’une petite école dans le Lot. On nous demande d’être des techniciens, des exécutants . » Lui qui se définit comme un «  objecteur de conscience  » fait partie de ceux qui refusent le fichage imposé par le logiciel Base élèves. Une réaction «  viscérale  ». Les sanctions ne tardent pas mais, signe d’un temps où la désobéissance gagne la hiérarchie, l’inspecteur l’a «  protégé, a calmé le jeu  ». Les profs ne sont plus seuls : «  pour la première fois, le message d’alerte (...) concerne les personnels administratifs, plus particulièrement les cadres  », note un rapport de l’inspection générale.

«  Ca a été un grand soulagement quand le réseau des désobéisseurs s’est formé  », dit Ninon Bivès, professeur des écoles qui refuse les aides personnalisées. Destinées aux élèves en difficulté, elles ne profiteraient pas vraiment aux enfants très en retard tout en alourdissant leur emploi du temps. Les profs, en outre ne veulent se substituer à leurs collègues qui ont une formation spécifique et dont la plupart ont vu leur poste supprimé. Pour Ninon, il s’agit de «  désobéissance éthique  ».

«  Le fait que nos mouvements aient démarré au niveau local, de façon spontanée, nous a fait gagner en liberté, nous a permis d’aller au-delà d’une certaine frilosité syndicale . » Elle a été lourdement sanctionnée, et a déposé un recours auprès du tribunal administratif. «  Je me fiche d’avoir un blâme. En revanche, je ne sais pas comment je réagirais si on m’imposait une mutation, comme ça a été le cas pour certains de mes amis. J’ai une famille . » «  Ce sont des formes d’action nouvelles, radicales, qui partent vraiment de la base  », explique Marjorie Galy, présidente de l’Association des professeurs de sciences économiques et sociales (Apses). Des convergences entre premier et second degré se créent à ce niveau. «  Nos manifs n’ont pas fait bouger Luc Chatel. C’est pourquoi nous allons rencontrer les désobéisseurs, le 16 octobre, afin qu’ils nous conseillent . » Les participants voteront alors pour ou contre la désobéissance. Pour Marjorie, c’est gagné d’avance car les précédentes manifestations n’avaient pas eu l’effet escompté. La réforme des programmes de SES, annoncée pour 2011 et menée «  sans consultation  », remet en cause l’essence de la matière : «  Jusqu’à présent on y entrait par des thématiques de société. Là, il faudrait enseigner les gammes de façon désincarnée . »

Chasse aux sorcières

Les désobéisseurs sont les poils à gratter des salles de profs. «  Certains de la jeune génération ont le petit doigt sur la couture. Ils ont peur des sanctions, ou ne comprennent pas les enjeux  », explique Edith Bouvin. Au sein de son école maternelle, à Dijon, les tensions montent entre les partisans de la désobéissance et les autres. Marjorie Galy constate qu’ils sont assez peu suivis : «  Les profs de SES sont parmi les plus syndiqués, mais beaucoup ont tendance à penser que l’on surréagit . » De plus, la marge de manoeuvre est réduite au lycée : «  pour l’instant, notre seul mode de résistance va consister à ne pas appliquer le programme . » D’où, selon elle, l’intérêt de convergences entre premier et second degré.

Occupations de classes ou actions festives, l’essentiel sera de taper fort. «  Si on est sanctionné, c’est que notre action fonctionne, poursuit Marjorie. Si le ministère commence une chasse aux sorcières, c’est qu’on aura gagné . » Les nouveaux désobéisseurs ne savent pas encore la forme que va prendre leur mouvement, car tout est encore à créer. De nouvelles formes de lutte sont en gestation.

Dorothée Thiénot (avec Rémi Douat)

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